3.

1262 Mots
3.Le marchese s’avançait d’un air conquérant, respirant à pleins poumons l’air du matin, balayant le pavé de son long manteau et de sa rapière tapageuse, se donnant par avance, enfin, la martiale et pompeuse attitude d’un triomphateur. — Per Dio ! jurait-il, je crois que mon drôle manquera d’exactitude et se permettra de me faire attendre… Je n’en ai point le loisir cependant, car, dans une heure, il me faudra monter à cheval pour escorter S.A. le duc Laurent et sa fille, Mme Catherine, qui vont repartir pour Florence après avoir passé la nuit au bal… Le bambin aurait-il eu peur ?… Le marchese n’eut pas le temps de se répondre à ce sujet, car Raphaël se dressa devant lui, et l’apparition du maître d’armes lui causa une sensation des plus désagréables, et le fit même reculer d’un pas. — Votre serviteur très humble, signor marchese, dit l’armurier en s’inclinant. — Je suis le vôtre, maître Raphaël. Hé ! corpo di Bacco ! quelle fortune de vous rencontrer ! — Je m’en applaudis tout comme vous, Eccellenza. — Il y a bien deux ans que nous ne nous sommes vus, maître ? — Depuis que vous avez renoncé à la salle d’armes, il me semble. — Per Bacco, n’en savais-je point assez ? — Oh ! très certainement. — Vous êtes le meilleur élève de Guasta-Carne. — Après vous, Signor. — Peuh ! fit négligemment Raphaël, on ne sait pas. — Mais, dit le marchese avec une certaine inquiétude, que diable faites-vous donc ici, à pareille heure, et avant le lever du soleil ? — J’ai une affaire d’honneur. — Ah ! ah ! moi aussi… — Je le sais. — Vous le savez ? — Sans doute, puisque me voilà… Le marchese tressaillit. — Vous plaisantez, dit-il. — Nullement. Je suis le second du marquis de Saint-André. — En ce cas, ricana le marchese, votre rôle est inutile, car moi je n’ai pas de second. Nous réglerons bien tout seuls, le marquis et moi, nos petits comptes. — Ceci est un peu contre les règles, dit tranquillement Raphaël ; mais enfin on peut s’accommoder pour cette fois de cette infraction au code du duel. — En ce cas, cher Signor, dit le marchese d’un ton impertinent, nous n’abuserons pas plus longtemps de vos loisirs, et vous pouvez rentrer chez vous. — C’est ce que j’aurais déjà fait, Eccellenza, si le marquis était ici. Mais il est en retard… Il a causé longuement cette nuit, pendant le bal, avec une personne qui lui est chère… Le marchese pâlit à ces mots. — Et il est possible qu’il nous fasse attendre quelques minutes… Le marchese se prit à rire dédaigneusement : — Etes-vous bien certain, dit-il, que ce soit cette conversation dont vous parlez… qui… ? — Je vous l’affirme. — Vous vous trompez, en ce cas. — Nullement, Signor. — Le marquis n’a causé avec personne. — Pardon, ricana à son tour Raphaël, il a reçu à onze heures du soir, à l’auberge de la Corne d’Or, la visite de la signorina Maria di Polve, sa fiancée ; et vous savez que lorsque des amoureux se prennent à causer en tête à tête… — Vous mentez ! exclama le marchese hors de lui et livide de rage. Raphaël recula d’un pas, mit la main sur la garde de son épée, et dit au marchese : — Vous venez de m’insulter, et vous m’en rendrez raison sur-le-champ. En garde ! drôle, misérable assassin, brutal stupide : ce n’est point à un enfant que tu vas avoir affaire, mon maître, c’est à Raphaël l’armurier… Et comme le marchese hésitait une seconde, Raphaël dégaina, et, du plat de son épée, fouetta le visage du marchese. Le marchese rugit, dégaina à son tour et tomba en garde. — Ah ! ah ! dit alors Raphaël tandis qu’ils engageaient le fer, voici, Eccellenza, une bien belle occasion de vous souvenir des leçons de notre maître commun, Guasta-Carne. — J’y songe, répliqua le marchese, portant à son ennemi le plus terrible coup de quarte qu’eût inventé le vieil armurier. Le coup fut paré. Le marchese laissa échapper une exclamation de colère. — Bon ! fit Raphaël, nous sommes de la même école, il est tout simple que nous connaissions la parade de chaque coup. Ces deux hommes tiraient merveilleusement bien tous les deux ; cependant Raphaël avait une incontestable supériorité, et bientôt le sang du marchese coula par trois blessures légères. L’armurier le ménageait. — Marchese, disait ce dernier, que l’épée de son adversaire n’avait pu atteindre encore, Dieu m’est témoin que je regarderais votre mort comme œuvre pie, et que je croirais donner un bel exemple au monde en le débarrassant d’un misérable tel que vous… Mais je préfère n’avoir point votre spectre devant les yeux pendant toute ma vie, et je vous fais grâce si vous voulez faire vos excuses au marquis de Saint-André, mon ami. Le marchese répondit par un blasphème, et se rua sur son ennemi avec une fureur croissante. En ce moment, un cri retentit à vingt pas. Ce cri était poussé par le marquis, lequel, après avoir vainement attendu Raphaël, était accouru au rendez-vous pour y être témoin du dévouement de l’armurier. Dans ce cri, le mâle courage du frêle jeune homme semblait se révolter, et il accourait pour faire cesser la lutte et reprendre la place de Raphaël. Ce cri fut fatal à Raphaël. Pendant une seconde, il cessa d’avoir l’œil rivé sur l’œil de son adversaire pour jeter un coup d’œil rapide au marquis ; le marchese, en tireur consommé, en profita, tira une botte terrible à Raphaël et lui traversa l’épaule. — Ah ! misérable. ! exclama Raphaël auquel la douleur arracha un autre cri, tu viens de signer ton arrêt de mort. Et usant d’une feinte habile, il se fendit à fond et creva la poitrine du marchese qui tomba exhalant un dernier blasphème… Le jeune marquis courut à Raphaël chancelant et le retint dans ses bras. L’armurier était pâle, et son sang coulait en abondance. — Ami… ami… murmurait le gentilhomme français avec l’accent du désespoir et les yeux pleins de larmes, qu’avez-vous fait, mon Dieu ! Pourquoi vous êtes-vous battu pour moi ? pourquoi… ? Un pâle sourire glissa sur les lèvres de Raphaël. — Je ne sais si j’en mourrai, dit-il ; mais, dans tous les cas, ne vaut-il pas mieux que j’en meure, moi, le déshérité et le maudit, que vous… qui serez heureux ?… — Ah ! pouvez-vous parler de bonheur, ami, quand je vois votre noble sang couler ? — Ecoutez, murmura Raphaël, je crois que je vais mourir… et je puis parler… Je vais vous faire un aveu… J’aime une femme qui ne peut être à moi… dont un obstacle invincible me sépare… Une femme que j’ai vue hier, dix minutes, pour la première fois… et à laquelle, je le sens, ma vie eût été liée pour jamais. — Mais quelle est donc cette femme ? demanda vivement le marquis soutenant toujours Raphaël qui chancelait de plus en plus. — Celle que vous aimez, celle à qui j’ai porté votre message… — Ah ! malheureux ! s’écria le marquis, malheureux !… plût à Dieu que ce fût elle… Je me passerais sur l’heure mon épée à travers le corps pour que vous fussiez heureux… Ce n’est point à Maria que vous avez porté mon message. — Et à qui donc alors ? exclama Raphaël, qui ressentit une commotion telle, une sensation si violente, qu’il se redressa ferme et droit, malgré son sang qui coulait toujours ; qui donc est-elle cette femme que j’ai vue ? — C’est la princesse de Médicis, Catherine… la future reine de France. — Ah ! murmura Raphaël, qui se reprit à chanceler… ah ! mon malheur est le même… je suis Raphaël le forgeron ! * * * En ce moment, les deux jeunes gens entendirent un bruit lointain, celui du galop de plusieurs chevaux, puis ce bruit approcha, et ils virent déboucher par la porte de Turin le brillant cortège des princes florentins qui soulevaient sur leur route un nuage de poussière. Les brillantes armures, les casques empanachés brillaient au soleil, les clairons sonnaient une marche guerrière. A côté du vieux duc chevauchait sa fille, la belle Catherine… Elle passa à quelques pas de Raphaël dont les genoux fléchissaient… Peut-être le reconnut-elle, car elle pâlit tout à coup. Mais Raphaël portait un pourpoint rouge, et elle ne vit point le sang qui découlait goutte à goutte de sa poitrine sur le sol. Et le brillant cortège passa, sans se soucier de ces deux hommes immobiles et du corps sanglant du marchese, que les chevaux foulèrent aux pieds. Alors l’armurier poussa un cri étouffé et s’évanouit, vaincu par la douleur, dans les bras de son jeune ami.
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