4.

701 Mots
4.Plusieurs mois s’étaient écoulés. La blessure de Raphaël avait été si grave, que longtemps elle avait mis ses jours en danger. Pendant trois mois, le vieil armurier Guasta-Carne et la blonde Marianna étaient demeurés à son chevet, luttant avec l’énergie du dévouement contre la mort et lui disputant sa proie. Et pendant ces trois mois, la jeune fille avait pu entendre Raphaël prononcer dans son délire des mots étouffés, des déclamations de tendresse et d’amour, et jusqu’à un nom murmuré tout bas, nom qui n’était point celui de la blonde Marianna. Pourtant Raphaël n’avait jamais proféré ce nom assez haut pour qu’on l’entendît, et il était demeuré le maître du secret de ses amours. Un seul homme le possédait, c’était le marquis. Mais le marquis était parti, il était retourné en France et avait pris la route de Paris, où il allait pour la première fois. Enfin, la force et la jeunesse de Raphaël triomphèrent du trépas. L’armurier se rétablit peu à peu et finit par reprendre sa vie laborieuse et calme. Mais une humeur sombre et farouche survécut à sa convalescence. Il devint taciturne et songeur comme il ne l’avait jamais été au temps de sa mélancolique jeunesse. Il semblait poursuivi par d’invisibles fantômes, assailli par un rêve tenace et une pensée absorbante. — Mon pauvre enfant devient fou, murmurait avec douleur le vieil armurier. — Hélas l soupirait Marianna d’une voix brisée, j’ai deviné le secret terrible de Raphaël… ce n’est pas moi qu’il aime… Et les jours s’écoulaient, et le sourire ne revenait pas plus aux lèvres décolorées du jeune homme, que la paix et le calme à son cœur bouleversé… Raphaël semblait se mourir d’un mal inconnu. Un matin il alla droit à la chambre de son père adoptif, qu’il trouva absorbé en la lecture d’un volumineux parchemin scellé d’un large sceau, et qu’un gentilhomme étranger venait de lui apporter. — Maître, lui dit Raphaël avec tristesse, vous m’avez recueilli grelottant de froid, abandonné et mourant de faim ; vous m’avez élevé dans votre maison, m’aimant comme votre fils… et j’aurais dû être le plus heureux des hommes sous votre toit… La fatalité ne l’a point voulu… Je vais vous quitter… Une force inconnue m’attire, une passion fatale m’entraîne… une ambition léonine m’étreint… J’ai soif de gloire, d’aventures, de combats… J’ignore mon origine, et cependant je sens que je suis de la meilleure race qu’il se puisse trouver… Vous m’avez appris à forger des épées, et je voudrais, moi, au lieu de les forger, les porter à mon flanc… Je veux courir le monde, je veux me faire un noble nom à coups de rapière… Je veux aller en France ! — En France ! exclama Guasta-Carne en tressaillant à ce mot. Pourquoi en France ? — Ne m’avez-vous pas dit que les armes brodées que je portais sur moi, enfant, étaient d’origine française ? — Oui, répondit le maître. — Eh bien, peut-être qu’en France je saurai enfin le secret de mon origine. — Enfant, murmura le vieil armurier essuyant une larme, nous t’aimions bien, Marianna et moi. Je te regardais comme mon fils, et Marianna eût été ta femme. Peut-être qu’à nous deux nous t’eussions fait la vie heureuse, calme, abritée des orages et des tempêtes… Pauvre enfant ! Mais le vent de la destinée souffle sur toi, l’ambition a mordu ton noble cœur… Tu veux partir, ingrat !… Eh bien, il ne sera pas dit que le vieux Guasta-Carne aura été égoïste en son affection… Va, enfant, va, mon fils… et sois heureux… tu peux partir ! Puis le maître tendit à son élève le parchemin qu’il venait de lire, et ajouta : — Voici une lettre du roi François Ier. Le grand monarque a entendu parler de moi ; ma renommée est arrivée jusqu’à ce prince, qui s’entoure de tout ce que l’Europe a enfanté d’hommes de génie et d’artistes. Il a voulu avoir à sa cour le premier armurier, le meilleur professeur d’escrime de l’Italie, et il m’a écrit… Mais je suis trop vieux, mon enfant, pour m’expatrier ainsi ; j’ai besoin du soleil de notre tiède Italie, de son ciel bleu et de son air pur… Je ne veux abandonner ni la maison où est morte ma Lorenzina, ta mère adoptive, et où a grandi ta sœur Marianna, ni mes ouvriers, ni mes chers élèves… Tu iras à la cour de France en mon lieu et place. Tu possèdes mes secrets, tu es aussi habile que moi à manier l’épée, à forger le fer et à tremper l’acier… Le roi de France n’y perdra rien ! Pars, mon enfant, va, et sois heureux ! Et le vieil armurier poussa un soupir et courba la tête… Le rêve de ses vieux ans, le bonheur de sa blonde Marianna se brisaient… Raphaël était perdu pour eux !
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