Chapitre I-3

1875 Mots
Une acclamation accueille l’extinction des rampes de feux, synonyme de début du spectacle. Elle enfle encore quand les silhouettes se découpent sur la scène. Soudain, un spot de lumière bleue illumine Konan Mevel. Au son d’une flûte, il joue les premières mesures d’une ode à la nature. Tour à tour, rappelant en cela le Boléro de Ravel, d’autres instruments se mêlent à cet hommage aux rayons du soleil après un long et rigoureux hiver. C’est d’abord Jean-Paul Corbineau au triangle, puis Jean Chocun à la mandoline, Gérard Goron à la batterie, Freddy Bourgeois aux claviers, Christophe Peloil à la basse, et enfin Jean-Luc Chevalier à la guitare. Pour les connaisseurs des Tri Yann, et ils sont nombreux ce soir, le compte n’y est pas : Jean-Louis Jossic, remarquable à sa chevelure d’un blond peroxydé, manque à l’appel. Prépare-t-il une entrée dont il a le secret ? Est-il tout simplement malade ? Dans ce cas, le public en aurait sûrement été informé… Alors ? Les spectateurs n’ont pas le loisir de se questionner plus avant. Mettant un terme à la période d’expectative, dans un fracas de décibels et d’aveuglants éclairs, Jean-Louis apparaît… quinze mètres au-dessus de la scène ! Là où évoluent ordinairement les trapézistes, il s’inscrit dans un halo de lumière jaune alors que, sur la scène, les autres membres du groupe sont engloutis par la pénombre. Vêtu de noir à l’exception de ses improbables tennis vert fluo, il descend lentement vers le sol. Pédalant sur un vélo invisible, il effectue des bras des battements d’ailes qui impriment un mouvement de vagues à la grande cape noire qui le couvre et sous laquelle est caché le harnais qui le relie au filin d’acier, lui-même relié au palan. — Salut Nantes ! hurle-t-il dans un tonnerre d’applaudissements. Les musiciens, qui se sont arrêtés de jouer, reprennent leur mélodie au deuxième couplet pendant qu’il se pose et libère le câble d’acier qui remonte aussitôt de plusieurs mètres. Jean-Louis les laisse poursuivre, les accompagnant au refrain et incitant le public à chanter avec eux ou à taper dans les mains. Pour s’assurer que les paroles du refrain s’ancrent dans les esprits, les Tri Yann le reprennent avant d’enchaîner avec le troisième couplet. Martelée par les radios depuis une quinzaine de jours, et titre éponyme du nouveau CD, la première chanson est connue de la majorité des spectateurs. Fort d’un chœur de trois mille personnes, le concert commence sur de bonnes bases. Dans cette chanson, Jean-Louis, descendu du ciel, incarne l’hiver. Diabolique sous sa cape noire, il a pour mission de repousser les rayons du soleil. Mais la nature est bien faite et, petit à petit, il perd de sa malfaisance. De bonne grâce, il finit par céder. Sur scène, cela se matérialise par la chute de sa cape et de sa tenue sombre au profit d’une combinaison d’un jaune puissant et d’un masque que n’aurait pas renié sa majesté Louis XIV. D’une main rendue experte par les exercices qu’il s’est imposés, il actionne un mousqueton sur le filin d’acier que le technicien a imperceptiblement ramené à hauteur d’homme. Tandis que le Roi Soleil monte au firmament, les musiciens célèbrent de leurs instruments la naissance du printemps. Une ovation ponctue ce premier morceau lorsque la scène est plongée dans le noir. Se levant comme un seul homme, la foule salue cette magnifique introduction qui se révèle prometteuse. La soirée, aucun doute n’est permis, s’annonce exceptionnelle ! Éloge au courage des marins pêcheurs dans leur difficile labeur, le second titre du CD suit immédiatement. Ayant troqué sa flûte pour la cornemuse, Konan le lance. Il s’interrompt pour laisser place à Jean-Luc, à la guitare électrique, et à Jean, à la guitare acoustique à douze cordes. Ils jouent quelques notes puis… puis plus rien. Le noir le plus complet enveloppe spectateurs et musiciens, tandis que les micros se révèlent aussi inutiles que les instruments électriques. Jean peste : — Oh, la tuile ! Mais qu’est-ce qui se passe ? Dans l’obscurité, les visages des musiciens se tournent vers les emplacements de Jean et Jean-Paul, leaders et membres fondateurs du groupe avec Jean-Louis. — Qu’est-ce qu’on fait ? demande Gérard assis derrière sa batterie. — On attend deux secondes, souffle Jean-Paul. — Et Jean-Louis qui est là-haut ! s’inquiète Freddy. Il doit flipper. — Je l’ai vu aller sur la plate-forme qui sert d’habitude pour les trapézistes, rassure Christophe. Il est en sécurité, il ne risque rien. — On y va ! décide Jean. Jean-Paul, refais-nous le coup de Confolens ! — Tu crois ? — Il faut absolument faire un truc. Vas-y, attaque ! Show must go on !5 Sans l’aide de l’éclairage de sécurité, Jean-Paul tâtonne pour mettre la main sur sa guitare acoustique. Pendant qu’il la saisit et passe la sangle par-dessus satête, Jean hausse la voix pour se faire entendre de l’ensemble du public. — Messieurs-Dames, un problème technique indépendant de notre volonté nous oblige à modifier le programme. L’ami Jean-Paul, homme de ressources, va vous interpréter Le mariage insolite de Marie la Bretonne. À toi, Jean-Paul ! Faisant preuve d’une maîtrise sans faille, Jean-Paul Corbineau prend possession du public. Comme jaillissant du fond des ténèbres, sa belle voix troue l’espace et comble le manque de repères inhérent à l’absence de vision. Privés de ce sens, entraînés par la beauté de la mélodie, nombre de spectateurs ferment les yeux comme pour mieux développer leur ouïe et laisser la musique pénétrer par chacun de leurs pores. « Elle a retiré son tablier Pour mettre une robe de mariée Elle a caché ses mains dans des gants Et ses pieds dans des souliers blancs. Elle s’est regardée dans le miroir Et s’est trouvée belle. » L’instant est magique, tellement magique que personne n’entonne le refrain. Seul avec sa gratte6 sèche, Jean-Paul poursuit pour le plus grand bonheur de tous et les emporte dans son univers. À la fin de la chanson, l’ovation est à la hauteur de sa performance. Elle dure près d’une minute. Mais il faut improviser à nouveau car la panne n’est, semble-t-il, pas réparée. — Maintenant, dit Jean, nous allons chanter a cappella, autrement dit « au son de la goule », La complainte gallaise. Prêts, les gars ? Un, deux, trois, quatre. « C’est entre nous les jeunes filles C’est entre nous les jeunes filles Vous qui voulez ma lon la laaa Vous qui voulez vous marier…» Dès les premières paroles de la chanson, les voix de l’assistance se mêlent à celles des Tri Yann. Dans une parfaite harmonie, artistes et public s’unissent pour un moment de pur bonheur qui n’était pas initialement prévu et qui, pour le coup, n’en est que plus beau. Le courant ne revenant toujours pas, il faut toujours et encore meubler. Ils attaquent alors Le ménage. Toujours au son de la goule, avec pour tout accompagnement les guitares sèches de Jean-Paul et Jean-Luc et le soutien sans faille des trois mille choristes. En plein milieu de la chanson, l’éclairage est soudain remis en service, au désarroi de certains qui appréciaient l’insolite ambiance feutrée. Toutefois, nullement décontenancés, les chanteurs vont jusqu’au bout de l’alchimie qui s’achève par une énorme acclamation. Jean-Louis Jossic profite du retour de la fée électricité pour descendre de son perchoir et rejoindre les coulisses. Avant de se diriger vers la scène, il se renseigne auprès de Ludovic sur l’origine de la coupure de courant. — L’électromécanicien est parvenu à réparer, répond le régisseur, mais je ne connais pas l’origine du problème. Je sais seulement qu’il a déserté son poste pour suivre le concert depuis les coulisses. C’est pendant ce laps de temps que le groupe électrogène s’est arrêté. — Quel con ! Tiens-nous au courant, c’est le cas de le dire, si cela risque de se reproduire. Allez, j’y retourne. Ils sont chauds bouillants, ce soir. Bondissant sur la scène, Jean-Louis retrouve ses collègues et amis. Forts du retour du huitième lutin, les Tri Yann se lâchent et revisitent une partie de leur répertoire en y ajoutant quelques chansons du nouvel album. Associant instruments anciens et modernes, alternant ballades et morceaux plus rythmés, ils offrent une représentation de haute volée qui restera dans les annales. Deux heures trente plus tard, euphoriques et trempés de sueur, ils quittent la scène. Quatre fois le public les a rappelés, quatre fois ils sont remontés sur les planches interpréter des standards repris par tous. La représentation n’est pas tout à fait terminée. S’essuyant à l’aide de serviettes éponges, ils s’apprêtent à rallier le stand où, pendant une petite demi-heure, ils vont dédicacer CD, affiches, tee-shirts… Tout en s’adjugeant, qui un verre d’eau qui une cigarette, Jean-Paul demande à Ludovic : — C’était quoi, la panne ? — Ne m’en parle pas ! râle le régisseur en lissant sa barbe touffue. Pierre Parrocel est un fan. Plutôt que de rester à côté de sa bécane, il a voulu suivre le concert depuis le backstage et un connard en a profité pour couper un flexible de gas-oil sur le groupe. — Quoi ? s’indigne Jean. Il s’est absenté de son poste ! Ça ne devrait pas arriver, des trucs comme ça ! Où est-il, que je lui passe un savon ? — Là-bas, dehors. — Je vais le toper. Je vous rejoins au stand dans cinq minutes. D’une démarche décidée, Jean sort du barnum et couvre rapidement les cinquante mètres qui séparent le barnum du groupe électrogène. — Que s’est-il passé ? demande-t-il à l’électromécanicien qui, se sachant en faute et craignant de se faire réprimander voire licencier, ne lève pas le bout du nez. — Ben… heu… tout fonctionnait bien, alors je me suis dit que… que je pouvais aller jeter un œil… — Vous n’êtes pas payé pour cela ! Vous rendez-vous compte de ce qui a découlé de votre inconscience ? C’est inadmissible ! — Je… Je ne recommencerai pas. Je… — Bon, n’en parlons plus ! Expliquez-moi ce qui s’est passé. Parrocel, un grand brun aux cheveux courts, plonge une main dans une poche de son pantalon de bleu de travail et en extirpe deux morceaux de flexible en caoutchouc d’un diamètre intérieur de cinq millimètres. Les deux morceaux font chacun une quinzaine de centimètres de long et une coupe nette et franche indique que le flexible a été tranché à la moitié de sa longueur. Jean présente les deux parties l’une à l’autre : il est évident qu’une lame de couteau ou un objet acéré est responsable du vandalisme. — Où était ce flexible ? interroge Jean en se penchant sur le moteur. Passionné de mécanique, le collectionneur de voitures anciennes veut comprendre. — Ici. C’est le flexible du gas-oil qui va du filtre à gas-oil à la pompe à injection. En effet, une large nappe sur le sol au-dessous de l’endroit indiqué atteste de l’écoulement du combustible. Une odeur forte et âcre, de celles qui prennent à la gorge, confirme la nature du liquide. Regardant autour de lui, Jean Chocun cherche un indice susceptible de le renseigner sur l’identité du malveillant. Mais rien ne retient son attention. Les barrières délimitant l’espace réservé sont à une dizaine de mètres, et n’importe qui a pu les enjamber pour venir couper le flexible. Cela suppose soit de la bêtise, soit un désir de nuire si l’on considère que tout le monde ne se promène pas avec un couteau en poche. Faut-il voir dans ce sabotage un acte prémédité ou au contraire irréfléchi ? — Gardez cela, dit-il en remettant à l’électromécanicien les deux morceaux de flexible. Et ne vous éloignez plus de votre machine, sinon vous aurez affaire à moi ! Soucieux et en colère contre Parrocel, Jean marche vers le stand. Resté seul, Pierre Parrocel a une pensée pour la feuille de papier de format A4 froissée et roulée en boule au fond de sa poche. Il l’a trouvée sur le capot du bloc-moteur, parfaitement dépliée et maintenue par un petit caillou pour éviter qu’elle ne s’envole. Occupant toute la feuille, une lettre de l’alphabet, un F, y est tracée au marqueur noir. Il est certain que ce papier n’y était pas avant que, cédant à une irrépressible pulsion, il se rapproche du chapiteau et se faufile dans les coulisses pour suivre le concert. Craignant de se faire enguirlander, et surtout de perdre son emploi, il a préféré taire sa découverte. D’ailleurs, rien n’assure qu’elle a un lien avec le vandalisme sur le groupe électrogène, même si… Dans le doute, il se promet de la garder quelque temps. 1 « Allons-y ! » 2 Le drapeau breton, littéralement « blanc et noir ». 3 Authentique. 4 Il était professeur d’histoire et géographie avant de choisir de vivre de la musique. 5 Le spectacle doit continuer ! 6 Guitare.
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