Chapitre I-2

2016 Mots
— Oui. — Et le climatiseur ? C’est toi aussi ? — Aussi, oui. J’ai pris cette initiative en me disant qu’il ferait sans doute terriblement chaud sous le barnum en cette saison. Chacun prend alors conscience que la température y est en effet agréable alors qu’elle devrait être élevée et les avoir rendus moites et poisseux en quelques minutes. — Tu fais un sans-faute ! Je crois que tu vas vite devenir incontournable. Je suggère que nous buvions à ta santé. Tavernier, verse-nous donc de ton meilleur breuvage ! Nul tavernier ne se manifestant, Jean-Paul propose tout en arrangeant la manche courte de sa chemise qui a une fâcheuse tendance à plisser : — Fais donc le service, Barzaz ! Tu aurais pu faire un excellent barman. Jean-Louis Jossic, qui doit ce surnom à son érudition quant au Barzaz Breizh, le titre du recueil de chansons et de légendes bretonnes patiemment collectées au dix-neuvième siècle par Théodore Hersart de la Villemarqué, ouvre le frigo, débouche une bouteille d’eau et demande à la cantonade : — Qui en veut ? À l’exception de Freddy et Jean-Luc qui préfèrent une bière, ils optent tous pour un verre d’eau plate. Les gobelets plastiques vidés puis remplis à nouveau, tous s’assoient, sauf les fumeurs priés d’aller dehors satisfaire leur besoin en nicotine. Un sourire bonhomme sur les lèvres, Jean alias John regarde autour de lui avec contentement et fierté. D’habitude, il ne se soucie pas vraiment de l’organisation, se contentant d’expédier un formulaire technique précisant les exigences du groupe quant à la scène, la sécurité, les installations électriques, les horaires, l’hébergement et la restauration, les loges et diverses dispositions. Chargé du secrétariat, suite logique à son poste d’assistant administratif à la Compagnie Générale Transatlantique, il a travaillé de concert (c’est le cas de le dire) avec Ludovic pour mettre au point la tournée et ses nombreux détails. Chacun a été étudié et une solution apportée au moindre problème. Le pari, c’en était un au départ, est en passe d’être gagné. D’ailleurs, personne ne s’y trompe. — Ça va être génial ! fait Gégé en retirant ses lunettes pour en nettoyer les verres. — Je ne voyais pas ça comme ça, admet Freddy. — Que me chantes-tu là ? s’amuse Jean. Ceci dit sans déformation professionnelle, bien sûr ! N’avez-vous pas été habitués à vous produire dans des conditions optimales de confort ? Revenant de l’extérieur en rejetant un nuage de fumée car il est allé en griller une en compagnie de Christophe, Jean-Louis frappe dans ses mains et propose d’un ton sérieux qu’il ne peut s’empêcher de métisser de badinerie : — On y va, les gars ? On se fait les balances ? Cet exercice, consistant à accorder les instruments et à vérifier le bon fonctionnement du matériel, dure environ une heure. Une équipe de France 3 Bretagne-Pays de Loire et des correspondants de la presse écrite régionale montent également sur scène pour se livrer au jeu des questions-réponses, tout en enregistrant des images ou en prenant des photos en fonction des disponibilités des artistes. Une heure plus tard, lorsque tous sont rassérénés quant à la qualité de l’acoustique du chapiteau et que les journalistes ont suffisamment de matière pour le journal télévisé du soir ou leur article du lendemain, ils reviennent sous le barnum, leur espace de vie en coulisses. Peu de temps étant nécessaire pour prendre des habitudes, chacun s’assoit inconsciemment à la place occupée avant les balances. — Qui a une montre ? Quelle heure est-il ? questionne Jean-Paul. — Il est… Il est l’heure ! Inutile de préciser. Selon un rite immuable qui remonte à une quinzaine d’années, dix-huit heures trente est l’heure exacte de l’apéritif. Christophe sert de l’Eddu, un excellent whisky breton, pour Jean-Paul, Gégé, Konan, Jean et lui-même. Pendant ce temps, Jean-Louis débouche un non moins respectable Saint-Émilion alors que Freddy et Jean-Luc décapsulent d’excellentes bières brassées en Bretagne. Les ingénieurs du son et l’éclairagiste sont, naturellement, également conviés ainsi que Ludovic Henriot. Ce dernier qui, ce soir, doit faire ses preuves pour ce concert inaugural, se contente de deux gouttes de whisky noyées dans un grand verre d’eau. Ce moment de décontraction est important, ce qui explique sa pérennité. Les musiciens, même s’ils ne sont pas toujours tous les huit à les partager, savourent ces minutes de détente. Ils savent qu’une fois les verres à sec, tout s’accélérera et on rentrera dans le vif du sujet. Henriot lève son verre pour trinquer à la santé des musiciens et absorbe une gorgée avant de repartir vers l’entrée principale. Son travail n’est pas terminé, il a des consignes à transmettre aux personnes responsables de la caisse et du contrôle des billets. Resté en retrait, un homme n’a pas ouvert la bouche depuis le départ de Savenay. Jean Chocun, qui l’avait préalablement rencontré, l’a présenté aux autres membres du groupe sous le nom de Serge Morchain. Journaliste en free-lance, il répond à une commande de L’oreille en Fête, une revue mensuelle jouissant d’une bonne réputation dans le milieu musical et artistique en général. Son travail consiste à couvrir la tournée et à livrer un reportage sur chacun des concerts. Plus tard, d’ici un mois ou deux, un numéro hors série comportant de nombreuses photos détaillera l’ensemble du Tro Breizh. Morchain a insisté auprès des Tri Yann pour qu’ils ne fassent pas attention à lui, qu’ils l’oublient même, si cela est possible, malgré sa grande taille, afin qu’il puisse saisir des “moments vrais”. L’idée est de réaliser un reportage intimiste sur le groupe, dans la lignée du documentaire Les yeux dans les Bleus. En 1998, lorsque l’équipe de France de football était devenue championne du Monde, Stéphane Meunier avait si parfaitement su s’intégrer qu’il avait pu filmer l’intimité d’un vestiaire, d’un terrain d’entraînement ou d’une chambre d’hôtel. Joueurs, entraîneur et encadrement étaient parvenus à oublier sa présence, et cela avait donné un reportage passionnant. Serge Morchain prend quelques photos de ces hommes qui, verre à la main, blaguent ou parlent de tout et de rien. Une seule chose compte : chasser la pression. Le trac, ennemi de l’artiste, qu’il soit chanteur ou comédien, sait si bien se faufiler qu’il ne faut pas ménager bonne humeur et franche camaraderie pour colmater les éventuelles brèches qui pourraient se créer. La récréation dure une demi-heure, puis vient le repas. Ludovic et Jean, une fois de plus, ont bien fait les choses. Ils ont obtenu d’un des plus réputés traiteurs de la région qu’un cuisinier et une serveuse soient présents. Les plateaux-repas étant proscrits car trop souvent de médiocre qualité gustative, chacun a auparavant passé sa commande. Ainsi, contrairement au hors-d’œuvre à base de crudités identique pour tous, les plats de résistance sont presque tous différents. Si Konan et Jean ont choisi du poisson, Gérard et Freddy se régalent d’une viande rouge, Jean-Louis et Christophe d’une andouillette-purée de pommes de terre, alors que Jean-Paul se contente de légumes. Jean-Luc, en souvenir d’un concert à Concarneau et d’un gag de Jean, déguste un chili con carne3. Les conversations sont animées, jalonnées de bons mots et d’éclats de rire. Une demi-heure plus tard, Christophe avale la dernière bouchée de sa poire Belle Hélène. Il étend les bras vers le ciel et soupire de satisfaction : — On va pouvoir passer aux choses sérieuses ! — Elles ont déjà commencé, s’amuse l’épicurien Jean qui a la cuisine entre autres passions et adore s’activer aux fourneaux lorsqu’ils se réunissent à Marzelle, le studio d’enregistrement. Bien s’alimenter est la base de notre métier. L’estomac bien calé, on peut tenir des heures sur scène. — Tout à fait, John ! renchérit Jean-Paul. Bonne bouffe et vins fins sont les deux mamelles d’un concert. Pas de tortore, pas de musique ! — Pour moi, annonce Jean-Louis Jossic, les choses sérieuses que j’assimile aux bonnes choses ont débuté dès ce matin. Je l’ai dit dans la voiture en venant : c’est du bonheur d’être ici. Et le bonheur est chose sérieuse, mon jeune ami, sinon tout part à vaul’eau. Le bonheur, fruit d’un travail acharné, se mérite. Et quand on le détient, il faut savoir l’entretenir, de peur qu’il ne s’enfuie. — Ta grandiloquence de prof prend le dessus, Jean-Louis,4 sourit Gérard. — Que nenni ! Je n’enseigne pas, j’explique à ce jeune trublion que le bonheur est un bien précieux. Il ne suffit pas de courir derrière lui inlassablement. Tout en le poursuivant, il faut savoir apprécier ce que l’on possède déjà. — Voilà qui est bien dit ! conclut Jean. Messieurs, si nous allions fumer ? Passant une phalange de son index dans l’anse de sa tasse à café, il l’emporte vers l’extérieur. Il rechigne d’habitude à fumer avant de chanter, comme s’il cherchait à préserver sa voix, mais aujourd’hui il entend faire une entorse au règlement qu’il s’impose. Jean-Paul et Jean allument un cigarillo, des Wilde Havana, tandis que Jean-Louis prend un cigare et Christophe une cigarette blonde. Ils fument en silence, entrecoupant les bouffées de tabac de gorgées de café. Serge Morchain, appareil photo autour du cou, se roule une cigarette, l’allume. S’approchant de Jean-Louis, il bredouille timidement : — Je me demandais… heu… Est-ce que je pourrais inviter un copain à venir vous voir ? Enfin, je veux dire que… — Tu veux des places ? C’est pas un problème. Pour quel concert ? Ainsi mis à l’aise, le journaliste sourit d’un air entendu et précise : — Ce serait pour celui de Brest ou, mieux encore, pour celui de Vannes qui clôturera la tournée. J’ai un copain, à Concarneau, qui est un grand fan. Ce n’est pas pour le prix du billet, c’est plutôt que je suis sûr que ça lui ferait plaisir de discuter un peu avec vous. — Tu veux combien d’entrées ? — Deux, c’est possible ? — Bien sûr ! Dis-lui de venir assez tôt, qu’on ait le temps de causer un peu. — Merci. C’est sympa… Maxime sera ravi de découvrir les coulisses. — Vois avec Jean, c’est son rayon. Il va combiner la chose. Il est un peu plus de vingt heures et une noria de voitures converge vers le parking de la Place du Commerce. Le bruit de la circulation couvre largement le ronronnement du groupe électrogène près duquel, à une bonne cinquantaine de mètres, l’électromécanicien veille à la bonne marche de son appareil. Par-delà les barrières mises en place depuis plusieurs jours par les employés communaux pour ceinturer le chapiteau et ses aménagements, les futurs spectateurs se pressent gentiment. Comme souvent en Loire-Atlantique, le soleil est généreux et donne envie de profiter du début de soirée. Une balade digestive sur les quais que l’on aperçoit ou sur l’île Feydeau ne serait pas de refus, mais on va entrer dans l’ultime phase d’avant-concert. Le retour des fumeurs sous le barnum marque la fin de la pause. L’éclairagiste et un ingénieur du son rejoignent leur poste en face de la scène, pendant que l’autre technicien, Didier Haye, vérifie sur scène et en coulisses si tout est conforme. * Une grande cacophonie règne. On pourrait la croire joyeuse, mais elle transpire le stress des musiciens. S’habillant, se maquillant, accordant guitares ou s’échauffant la voix, tous s’efforcent de ne pas perdre de temps. Le Tro Breizh a été décidé trop précipitamment pour qu’Isabelle, la costumière attitrée, ait le temps de réaliser les modèles dessinés par Jean-Louis. Ils ne seront prêts qu’en septembre, soit pour la tournée programmée depuis le printemps dans une vingtaine de villes françaises et quatre dates en Belgique. Aussi, parce qu’il est inenvisageable que les Tri Yann se produisent en habits de ville, on a pioché dans les réserves et ressorti des costumes plus ou moins anciens. L’important étant qu’ils respectent le thème majeur du nouveau CD, le légendaire celtique en général et breton en particulier. Ludovic Henriot arrive de l’entrée principale. Lorsqu’il écarte le rideau derrière lequel les hommes se préparent, on sait à ses yeux pétillants qu’il apporte une bonne nouvelle. — Tout baigne dans l’huile ! Les trois cents places qu’il restait sont vendues, et les spectateurs ayant déjà leur billet sont presque tous là. C’est un succès ! Cette nouvelle met évidemment tout le monde en joie. Cependant, la tension subsiste et plane, invisible mais curieusement dense. — Merde, Jean-Louis ! Va fumer dehors ! — Oh, John ! Tu ne vas pas me… — Ben si ! Tu sais que je déteste ça et tu fais exprès d’envoyer ta fumée dans ma direction ! Le trac agit. Les meilleurs amis du monde perdent un tantinet leur sang-froid pour ce qui, en d’autres circonstances, ne mériterait qu’un soupir à peine prononcé. La nervosité est presque palpable. Jean-Louis écrase la cigarette à bout doré d’un coup de talon rageur, tandis que Jean hausse les épaules, faisant tressauter sur sa tête le suroît qu’il portait déjà lors de la tournée Tri Yann en concert, en 1996. Un peu plus loin, Jean-Paul jette un coup d’œil dans un miroir, arrange une mèche de cheveux qu’il juge indisciplinée, et annonce en se retournant : — Pour moi, c’est bon. Et vous ? Tous signifient à tour de rôle d’un hochement de tête ou à voix haute qu’ils sont fin prêts. Le spectacle va pouvoir commencer. — Donnez-moi cinq minutes, le temps que je m’envoie en l’air ! Jean-Louis s’éloigne en pouffant de rire, accompagné d’un technicien de maintenance. Il a en effet décidé d’une mise en scène à laquelle ses acolytes ont adhéré et qui requiert l’assistance d’un homme pour manœuvrer un palan. Après quelques instants, les sept musiciens avancent au pied de l’escalier qui des coulisses, mène sur la scène. À l’extinction des lumières, commandée par Ludovic par interphone à Pascal Mandin, l’ingénieur du son en régie salle, ils escaladent les degrés pour rejoindre leur place.
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