Chapitre I-1

2005 Mots
I— Tout le monde est prêt ? Allez, go ! Refermant la portière du Mercedes 318 vert qui fait office de tour-bus, Jean s’installe au volant et met le contact. Attendant que le témoin de chauffe s’éteigne, il troque ses lunettes de vue pour des verres teintés car le soleil inonde la Loire-Atlantique depuis une bonne huitaine. Lorsqu’il lance le diesel, Jean-Paul, qui occupe le siège passager avant, s’étire en bâillant et dit : — J’ai hâte d’y être. Je voudrais qu’il soit déjà vingt et une heures. — Pas moi ! réfute avec conviction Jean-Louis à l’arrière. Ébouriffant ses cheveux blonds peroxydés, il se fend d’un large sourire et clarifie sa prise de position pour tenter de gagner ses amis à sa cause. — Ce soir, nous allons jouer dans la ville de nos débuts. Dans notre ville ! Ce ne seront pas des spectateurs qui s’agglutineront autour de la scène, mais des potes. Oh ouais… Les trois mille spectateurs seront trois mille potes. Sûr et certain qu’il y en aura qui étaient de notre premier concert. Alors… Alors ce n’est pas un concert comme les autres. Non, ce soir, on va mettre le feu ! Ça va être une grande fête ! Il fixe rêveusement l’alignement de maisons sur sa gauche et dit : — Je dirais même que c’est déjà une fête, parce que, même s’ils sont encore au boulot, les gars qui ont pris leur billet ont déjà la tête à la soirée qui se prépare. Moi aussi, je sens monter en moi un je-nesais-quoi de plus fort que d’habitude. Ce n’est pas le trac, non, c’est bien plus fort, plus profond et plus intense. Peut-être parce qu’on inaugure notre tournée bretonne, ou parce que l’on vient de sortir un nouveau CD, ou… ou parce qu’on va se produire sous un chapiteau et non dans une salle… En tout cas, je vis pleinement cette journée, et j’en déguste chaque minute, chaque seconde… Le concert sera le point fort de cette journée, son apothéose, mais la fête est déjà commencée. — Tu parles comme un livre, rigole Gérard à son côté. Quand je t’écoute, j’ai l’impression de feuilleter un… — Tais-toi, impur ! Tu étais à peine né lors de ce premier concert ! Plutôt que de s’enfermer dans le mutisme ou de rougir comme un adolescent pris en faute et sermonné par un adulte, Gérard Goron pouffe. Il n’est pas dupe de la colère feinte par Jean-Louis Jossic. Celui-ci renchérit sur un ton trop solennel pour être pris au sérieux : — Je te rappelle d’ailleurs que tu n’étais pas le premier que nous ayons accepté dans notre groupe. Tu nous as rejoints en… en combien déjà ? — En 1977. — C’est cela ! En 1977 ! À cette date, nous avions déjà écumé toutes les salles de spectacles de France et de Navarre. En plus, tu ne te prénommes pas Jean ! Alors, jeune homme, permets-moi d’ignorer tes sarcasmes. Le “jeune homme”, qui affiche plus de cinquante printemps, ne retient pas son hilarité et éclate d’un rire sonore tellement communicatif que ses amis lui font écho. Comme la voiture dépasse le panneau indiquant que l’on sort de Savenay, Jean se sert du rétroviseur intérieur pour vilipender les belligérants d’un air paterne : — Vous arrêtez, les enfants, ou je vous abandonne au bord de la route ! — Je suis sage, moi. Hein, papa ? — Oui, mon petit Freddy. Je t’offrirai un bonbon dès que nous serons arrivés. — Youkou ! Tel un bambin, Frédéric Bourgeois trépigne et tape des pieds. Le plus jeune occupant du véhicule, ce dernier ne porte néanmoins plus de culotte courte depuis des lustres. L’ambiance est au beau fixe. Les plaisanteries se multiplient et fusent tant et si bien que le trajet paraît plus court que d’habitude pour rejoindre Nantes. À l’approche de la ville, Jean-Paul demande : — Ils nous suivent toujours, John ? Jean, que ses compères surnomment parfois John car les trois membres originels du groupe ont Jean pour prénom ou à la base de leurs prénoms composés, interroge son rétroviseur. — Oui. Mais ne te tracasse pas pour eux : même si on les sème, ils ne seront pas perdus. Ils sauront nous retrouver. Dans le second véhicule se trouvent Konan Mevel, Christophe Peloil et Jean-Luc Chevalier, les trois derniers musiciens du groupe, et Ludovic Henriot. Ce dernier, “Ludo” pour les intimes, moustache et barbe dense sous d’épais et longs cheveux châtain clair, assure la fonction de régisseur et travaille depuis quelques mois pour le groupe. Il n’a émis que peu de paroles depuis le départ. En réalité, il s’est contenté d’un banal « Let’s go ! »1 lorsqu’ils ont démarré devant Marzelle, le studio d’enregistrement du groupe, à Savenay. Marzelle, la raison sociale du groupe, signifie en breton « le serpent caché sous une pierre ». Ludovic a travaillé dur ces derniers temps pour mettre au point la tournée à travers la Bretagne, et l’on pourra juger ce soir, s’il en est besoin car il a auparavant fait ses preuves auprès d’un important nombre d’artistes, de son professionnalisme et de sa faculté d’adaptation. Ah, ce n’a pas été aisé de convaincre chanteurs et musiciens de louer un chapiteau ! Il a dû se montrer persuasif, arguant de l’originalité d’un tel lieu et, surtout, du faible coût de la location. En effet, un cirque a annulé ses représentations à la suite d’une épidémie parmi ses animaux, ravages combinés à la chute de deux trapézistes et aux désistements de dernière minute des clowns et des équilibristes. Sans ces numéros phares, le spectacle perdait trop de son intérêt, ce qui explique l’annulation pure et simple de sa tournée. Le temps que les animaux retrouvent forme et santé, que les trapézistes soignent leurs blessures, que le responsable du cirque repère et engage de nouveaux artistes, soit environ un mois, il prête, moyennant finance naturellement, chapiteau, camions et personnel. Ayant eu vent de cette offre, Ludovic en a discuté avec le groupe, et il a rapidement été décidé d’une tournée dans cinq grandes villes bretonnes. Le Tro Breizh débute par Nantes, sise en Loire-Atlantique mais historiquement bretonne, puis ce sera Rennes, Saint-Brieuc, Brest et enfin Vannes. La tournée s’étalera sur deux semaines, avec des concerts tous les trois ou quatre jours. En comptant les deux semaines nécessaires à la mise en place du circuit et à l’obtention des autorisations, on est dans les délais impartis par le propriétaire du cirque. Konan ne s’est pas laissé distancer. Roulant une trentaine de mètres derrière le Mercedes, il aperçoit soudain le chapiteau qu’il découvre pour la première fois. Entre les deux mâts qui soutiennent le chapiteau, sur une longue et large banderole, en grandes lettres noires sur fond blanc, clin d’œil au célèbre gwenn ha du2, figurent le nom du groupe et celui de la tournée : Tri Yann Tro Breizh. Le tour de Bretagne des Tri Yann. Terrassé par l’émotion, Konan lève le pied de l’accélérateur et profère un son étrange, mélange de consonnes et de voyelles en un désordre assemblées et jamais ouï jusque-là, excepté peut-être dans des temps préhistoriques par nos lointains ancêtres. Ses voyageurs suivent son regard, soucieux de comprendre ce qui l’a mis dans cet état. Eux aussi deviennent muets, à l’exception de Ludovic qui a surveillé le montage et connaît désormais l’armature dans ses moindres recoins. * Ce n’est qu’en descendant de voiture près de deux camions rutilants de tous leurs feux et aux couleurs du chapiteau et du camion MAN blanc des techniciens qui les précédent toujours, que les huit musiciens, enfin réunis, extériorisent leurs sentiments. Même si, avant le départ de Savenay, Ludovic a parfaitement décrit le chapiteau et ses trois mille places assises, ils ne s’attendaient pas à pareil choc. Certes, les cirques ont l’habitude de s’installer sur la jolie place de la Petite Hollande, mais de savoir qu’ils vont se produire ici, ce soir, ils en éprouvent un mélange de crainte et de fierté. Tendu entre ses deux mâts gigantesques qui semblent vouloir percer le ciel uniformément bleu, le chapiteau de couleur bleu marine est immense, bien plus impressionnant que nombre de salles dans lesquelles ils ont joué par le passé. Ils se sentent tout petits, un peu comme au Stade de France où, ce jour de 2004, cinquante-cinq mille personnes les ont applaudis lors de la Nuit Celtique. Dans un ensemble quasi parfait, tous se tournent vers Ludovic Henriot. En cette période de canicule, il a exceptionnellement retenu sa chevelure par un élastique de couleur alors qu’il lui laisse une totale liberté du premier janvier au trente et un décembre. Par timidité, il sourit de contentement tout en évitant les regards des hommes qui l’accompagnent. — Je n’en crois pas mes lunettes ! dit Jean-Louis après un coup de sifflet admiratif. — Ben ça, mon petit Ludo ! renchérit Gérard pour unique commentaire. — Je vous avais prévenus, s’amuse l’interpellé en s’apercevant de leur ébahissement. Venez donc par là, on va faire le tour du propriétaire. En les voyant approcher, le vigile placé à l’entrée principale reconnaît Ludovic qu’il côtoie depuis la veille. Il reconnaît également les Tri Yann qu’il a déjà vus en concert il y a quelques années. Il s’efface pour les laisser passer, se retenant par timidité de leur demander un autographe. Dans un silence de cathédrale, ils font quelques pas. Une grande quantité de néons positionnés tout là-haut apportent l’éclairage nécessaire pour se déplacer en sécurité et tout découvrir d’emblée. Le chapiteau a été érigé dans sa plus simple expression. Seules entorses à cet aspect dépouillé, des rampes de spots braqués sur la scène et quatre énormes enceintes. En arc de cercle, de hauts gradins tapissent les trois quarts de la circonférence. Des chaises supplémentaires ont été installées autour de la régie qui sert de table de mixage et de console lumière, sur ce qu’il convient d’appeler en parlant d’un cirque “la piste aux étoiles”. La scène est judicieusement placée, de sorte qu’elle est visible de partout et qu’il n’y a pas d’angle mort. — Alors là, Ludo ! Alors là… Tu as dû bosser comme un fou pour que ce qui n’était qu’un projet se concrétise en si peu de temps. Chapeau bas, l’artiste ! À la pertinente remarque de Jean-Paul Corbineau, le régisseur agrée : — C’est vrai que je n’ai pas beaucoup dormi, ces derniers temps. Jean m’a aussi pas mal aidé sur ce coup-là. Et heureusement que la location du matériel va de pair avec la présence de techniciens pour le montage et le démontage, sinon vous auriez joué en plein air. Ils connaissent leur boulot, les bougres ! — Pas de modestie. Tu mérites à jamais notre considération. Tu es trop fort ! — Allons jusqu’à la scène, propose-t-il alors que les compliments le mettent mal à l’aise. — Attends, la politesse nous commande de d’abord dire salut aux copains. Un éclairagiste et deux ingénieurs du son, appelés aussi sonorisateurs, composent l’équipe technique du groupe. Professionnels reconnus pour la qualité de leur travail, ils travaillent avec les Tri Yann depuis de nombreuses années. Après quelques échanges et deux ou trois plaisanteries avec Fred, Pascal et Didier, les musiciens suivis de Ludovic franchissent l’espace et s’approchent de la scène, les yeux grands ouverts comme les enfants le vingt-cinq décembre au matin. Un escalier permet de descendre parmi le public. Il est parfois utilisé pour une chorégraphie, mais sert le plus souvent lorsqu’il prend à l’un d’entre eux, en particulier au virevoltant Jean-Louis Jossic, l’envie de rejoindre les spectateurs qui n’ont pu résister au plaisir de se lever et de se donner la main pour quelques pas de danse. Chacun repère sa propre place et le backline, les instruments et accessoires de scène. C’est parfait, tout y est. Il n’y a rien à modifier. — Passez sur le côté de la scène, je vais vous montrer le backstage. Cet autre terme anglo-saxon désigne les coulisses. À la queue leu leu, ils suivent le régisseur sur la gauche de la scène. Ici non plus l’endroit ne jouit pas de la lumière du jour, et des néons sont nécessaires pour redescendre au niveau du sol et se diriger vers l’arrière du chapiteau. Quittant ce dernier, ils pénètrent sous un barnum accolé à l’extérieur et qui doit mesurer quinze mètres sur cinq environ. Des malles et des caisses de costumes sont soigneusement rangées dans un coin. Trois grandes tables et des chaises comblent l’espace central. Près d’un frigidaire, appuyés à une table qui fait office de desserte, deux hommes conversent tranquillement. L’un, un costaud aux bras musculeux ornés de tatouages tribaux, porte un tee-shirt noir sur lequel apparaît le nom de la même société de sécurité que sur celui du vigile de faction à l’entrée principale du chapiteau. L’autre a enfilé un pantalon de bleu de travail et un tee-shirt à la gloire d’une marque de bière bretonne bien connue. — Voici l’électromécanicien, présente Ludovic. Pierre Parrocel est spécialisé en groupe électrogène. Il nous accompagnera pendant toute la tournée. — Où est le groupe ? s’enquiert Jean. Pas trop près, j’espère ? — Non non, répond l’électromécanicien. J’ai respecté les consignes en le mettant le plus loin possible. J’ai fait des essais, son ronronnement ne gênera pas la qualité d’écoute. — Parfait ! souligne Jean-Louis en se défaisant de la mallette métallique qu’il tient en bandoulière et qui ne le quitte jamais. Une idée à toi, Ludo ?
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