II
RENDEZ-VOUS NON PROGRAMMÉLa couverture sombre de la nuit glisse et laisse place au jour levant. Toujours accoudé à sa rambarde qui surplombe le port de commerce, l’homme regarde les couleurs de l’aube qui rosissent le ciel au-dessus de Plougastel, découpant l’horizon en tranches irisées, aux couleurs allant du rose saumon au bleu profond.
L’activité de la gare s’est accrue depuis son arrivée ; des voyageurs entrent et sortent, courent, attraper ces autocars qui aiment s’amuser à leur fermer la porte au nez, sautent dans le premier taxi de la file, un attaché-case à la main, ou suivent l’allée couverte pour disparaître au loin. Des bus jaunes tournent autour d’un grand rond-point ovale. Certains viennent ici déverser un flot de passagers qui s’écoule dans le bâtiment, puis en ingurgitent quelques nouveaux fraîchement débarqués.
Motivé par l’accélération du mouvement alentour, l’homme se décide à bouger : il ne va pas rester là toute la journée, à attendre que la mémoire lui revienne. Qui dit qu’une promenade ne serait pas bénéfique pour stimuler le retour de ses souvenirs ? Un nom de voie, un passant croisé qui ressemble à l’oncle Marcel ou au collègue de travail, une voiture identique à la sienne, un petit détail qui déclenchera la remise en marche de la machine à remémoration, voilà ce qu’il risque de rencontrer. Alors il se lance. Mais par où aller ? Descendre au port qu’il surplombe et observe depuis l’aurore ? Ou bien partir à l’inconnu, au hasard dans cette ville ?
Il prend la longue allée couverte. Au bout, le rond-point ovale autour duquel se pressent des véhicules. Comment les employés municipaux taillent-ils un tel gazon aux reliefs chaotiques ? Ils doivent disposer de tondeuses tout-terrain… En face, un parc de jeux pour enfants, hérissé de pistes et de tremplins à usage des skates et rollers. Sur la gauche, un espace vert boisé, avec de vastes pelouses parsemées de feuilles mortes ; on est donc en automne… Une grande rue s’enfonce en longues courbes vers le port de commerce. Côté opposé, la cité et son trafic intense.
S’il s’égare, les panneaux routiers lui indiqueront une direction ; ils ont ici la particularité d’être bilingues, sous-titrés en breton. Ainsi, le centre-ville est aussi kreiz-kêr, la gare est porz-houarn et les ports sont porzhioû.
Kreiz-kêr ou porzhioû ? Il choisit la ville : il rencontrera davantage d’activité par là et, par conséquent, plus de monde à croiser et de détails qui pourront l’interpeller. Il se déplace à présent d’une démarche assurée, ses problèmes d’instabilité ont disparu. Il avance tranquillement au milieu de Brestois qui vont travailler d’un pas pressé, déçus de ne pouvoir rester dehors pour profiter de la belle journée qui s’annonce. Ici, une vaste esplanade s’esquive sous la rue. Un bâtiment imposant en surveille une extrémité : Ti-kêr, la mairie.
Par où aller maintenant ? Droit devant ? En haut ? En bas ? Trop de possibilités de se perdre. Mais il s’est déjà perdu dans sa tête, s’égarer dans cette ville rétablira peut-être l’équilibre, et surtout ses souvenirs. Il s’approche d’un grand cinéma couleur rouille et consulte le programme. Passage en revue des différents films : la destruction de sa mémoire n’est pas totale, car il reconnaît cet acteur, et cette actrice aussi, il les a vus dans… il ne se souvient plus, mais il les connaît. La devanture du multiplex le renseigne sur la date du jour : jeudi 20 octobre 2011. On est donc bien en automne, ce que laissaient présager les feuilles mortes des parcs, mais pas le ciel bleu qui s’étire paresseusement au-dessus de sa tête.
Zone des travaux, des rails tout juste installés au milieu d’une large voie qui s’évase vers la place, un tramway à venir. Suivre la grande avenue, bifurquer à l’envi dans une rue transversale, contempler les vitrines, les noms inscrits sur les plaques dorées qui ornent certaines portes : médecins aux spécialités diverses, kinésithérapeutes, avocats… qu’importent les métiers, il espère uniquement que le patronyme déclenchera quelque chose dans sa tête. Mais rien, toujours rien ! Il va au hasard, sans se préoccuper de la direction. Marcher l’aide à faire abstraction de son mal de crâne, avancer le nez en l’air, humer les odeurs de la ville, regarder les fenêtres des immeubles, tourner et tourner encore. Ici, une muraille de vieilles pierres l’intrigue. Il la suit jusqu’à trouver l’entrée : l’hôpital militaire. Si les aléas l’ont conduit en ces lieux, cela doit être un signe… Mais la guérite n’inspire pas confiance : que dire au gardien ? De nouveau, il a peur de subir une rebuffade, de se faire repousser, rejeter. Difficile de ne plus avoir d’identité ! Alors il abandonne temporairement l’idée, mais s’efforce de mémoriser la position. Il a tellement virevolté que maintenant, il ne sait plus où il est. Un seul repère : la mer et le port. En progressant en spirale, il finira forcément par tomber dessus.
Devant lui, une grille blanche surmontée de pointes défend l’accès à la zone militaire située en contrebas : au fond de cette vallée s’étire un large bras d’eau, bordé de quais auxquels ont accosté des bâtiments gris, des barges, des frégates, des corvettes et tous genres de bateaux, petits et gros. Beaucoup d’activité, des voitures vont et viennent, un fourmillement constant anime la place. À gauche, un pont biscornu, encadré par deux énormes piliers de béton ; il a vu celui-ci sur les fresques de la gare… Sur la rive opposée s’élève la tour Tanguy du XIVe siècle, également peinte sur les murs de l’arène ferroviaire. À droite, un autre pont enjambe la vallée d’un bond d’au moins 500 mètres. Pour retrouver la mer, prendre en direction du pont bizarre en suivant la grille militaire. Sur le chemin, il traverse un petit parc où des colonnes antiques surveillent une aire de jeux pour enfants, étrange proximité des maigres vestiges du vieux Brest avec les couleurs criardes des cabanes, balançoires et toboggans.
De gros travaux entraînent la fermeture du pont bizarre à la circulation. Impossible d’accéder à l’autre rive par cette route. Toutefois, cela importe peu, car il n’a rien ni personne à visiter là-bas, et pas davantage ici. De toute façon, il préfère ne pas trop s’éloigner de la gare : si la mémoire décidait soudain de lui revenir, et qu’il doit reprendre le train…
Pour l’instant, il se contente de contourner les travaux et continuer à longer la rade. Il arrive au Château qui la surplombe : place autrefois stratégique. Un panneau indique « Musée de la Marine ». Un musée, ce lieu où se conservent et s’exhibent les souvenirs d’une époque, la mémoire d’une humanité. Lui n’a plus de souvenirs à exhiber.
Changement de cap, par là, une large rue l’appelle. Des immeubles, de minuscules ronds-points. Il recommence à virevolter dans les rues. À gauche, à droite, des plaques, des noms, des avocats, des notaires, des médecins, aucun souvenir, à droite, à gauche, une énorme ancre de marine, à moitié enfoncée dans le sol, bien loin du port, à gauche, à droite, une bibliothèque, à droite, à gauche, une place immense où trône une soucoupe volante posée sur un kiosque à musique, tout droit, le Comœdia, une salle de spectacle désaffectée, à droite, à gauche, un escalier de pierre qui descend vers une allée bordée d’arbres. Il marche et marche encore, sans but, sans savoir où il va, sans vouloir aller quelque part. Il marche comme pour oublier qu’il a oublié. La rue s’étrécit, suit un parc boisé veiné de courtes promenades. Au bout, il retombe sur la gare.
Un tour pour rien : il a cheminé des heures, croisé des gens, lu des noms, vu des fenêtres, des automobiles, des boutiques, mais dans sa tête, il reste sempiternellement ce grand vide. Que faire ? Retourner à son point de départ et prendre un train au petit bonheur ? Ou bien oser l’hôpital rencontré tout à l’heure : eux sauront s’occuper de lui. Non, il ne va pas abandonner aussi rapidement ce combat contre l’oubli !
Ses jambes le portent toujours, alors il reprend une direction et tourne au hasard : là, il reconnaît un coin où il est déjà passé, ici, cette place lui est inconnue. Encore un escalier qui regagne l’allée bordée d’arbres déjà parcourue ; en bas, il retrouve la haute grille aux pointes dorées et officielles du Palais de justice et, en face, un lieu calme, accueillant. Par-delà un épais muret, il découvre une vue différente du port de commerce. Il prend le temps de regarder, trouve une table d’orientation qui indique les divers points d’intérêt, ces îles longues, rondes ou presque. Devant lui s’étire l’horizon, hérissé de grues dressées, prêtes à enfoncer leurs griffes dans les entrailles des cargos, les débarrassant de leurs lourdes marchandises ou en chargeant de nouvelles. L’une ne serait-elle pas capable de venir plonger au fond de sa tête pour en extraire ses souvenirs, ensevelis sous une croûte d’amnésie ?
Il longe la bordure, d’un pas traînant, fatigué, s’arrête au Monument Américain, consulte les pancartes touristiques, n’ayant que cela à faire. Plus loin, un escalier descend au port ; d’après l’écriteau qui l’agrémente, Jean Gabin, Michèle Morgan et le film Remorques en ont fait la célébrité. Il s’instruit en le lisant consciencieusement jusqu’au bout, puis essaye de reprendre son périple fou, mais ses heures de marche l’ont exténué. Dos au muret, un banc s’ennuie tout seul, alors il s’y installe et lui tient compagnie.
*
Assis sur un banc, à regarder passer la vie : des retraités et leurs compagnons à quatre pattes, des sportifs courant, casque sur les oreilles, des mamans à poussette. Un vieux couple flâne, main dans la main, attendrissant, avançant du même pas. Lui ne s’est pas trouvé d’alliance, mais qui sait s’il n’a pas une femme ou une compagne qui l’attend quelque part, l’ayant embrassé ce matin quand il a quitté tôt le domicile conjugal, lui disant : « À ce soir, mon chéri » ? Sera-t-il capable de rentrer chez lui ce soir, retrouver celle qui l’aime et qu’il aime, ces enfants qu’il n’a peut-être pas, le chien, le chat, le hamster, une âme qui l’espère ? Il imagine déjà l’avis de recherche, sa photo retransmise à tous les commissariats de France. Ainsi, lorsqu’il se rendra à l’hôpital militaire pour déclarer sa perte de mémoire, ils avertiront la police qui finira bien par faire le rapprochement. Idée rassurante, qui entre vite en conflit avec une autre possibilité : et si, au final, personne ne l’attend…
Et cette douleur qui revient – en marchant, il avait réussi à la semer, à l’abandonner au détour d’une rue. Mais elle a profité de sa pause prolongée sur le banc pour le retrouver et se rappeler à lui par un élancement qui lui vrille l’arrière du crâne, remontant de la nuque jusqu’aux oreilles. Par-dessus le bruit des nombreuses voitures circulant sur la route derrière ce muret, il entend le grincement lugubre qu’éructe la machine rouillée de sa mémoire qui persiste à vouloir se relancer. Mais chaque échec le punit d’une décharge électrique. Il se prend la tête dans les mains et la serre, espérant en expulser le mal comme on expulse l’eau d’une éponge en la pressant dans son poing. La douleur s’apaise enfin, lui laissant un peu de répit. Il se détend, restant là assis, les coudes posés sur les genoux, regardant le bout de ses chaussures.
*
— Salut, mon mignon ! Te voilà donc…
Il n’a pas remarqué l’individu qui s’approchait ; la trentaine, grand, chauve, les yeux bleus. À son oreille, un petit diamant rose envoie des reflets dans le soleil. Une tenue à la fois élégante et décontractée.
— Nous avions rendez-vous ? Vous m’attendiez ?
Le nouveau venu s’assoit à côté de lui, tout contre lui.
— C’est plutôt toi qui m’attendais, vu que tu es arrivé avant moi. Tu es cool de ne pas être en retard. Pas trop déçu par l’animal, du moins jusque-là ? Tu verras : le reste est encore mieux, promis !
Il ne comprend pas ce que vient lui raconter cet énergumène. Déçu de quoi ? Quel animal ? Quel reste ? Ce type le connaît-il ou est-ce un plaisantin qui s’amuse à aborder les touristes avant de leur demander une pièce ? Toutefois, le style soigné de l’importun va à l’encontre de ce raisonnement. Non, cet abordeur de banc public veut autre chose, mais quoi donc ?
— Excusez-moi, je ne sais pas si…
— Comment ? Tu hésites maintenant ? Je t’ai pourtant envoyé des photos, tu vois que je ne t’ai pas trompé sur la marchandise. Moi, tu ne me déçois pas du tout, tu es charmant. Dommage de t’arrêter là, tu as fait le plus grand pas. Allez, ne recule pas, mignon !
Mignon ? Ce n’est pas un prénom, ça. Un qualificatif ? Le bougre serait-il en train de lui proposer un plan polisson ?
— Vous faites erreur, je ne dois pas être celui que vous croyez. Ma présence ici est due à… un petit problème personnel. Je n’avais pas rendez-vous avec vous, Monsieur…
— Moi, tu dois m’appeler Jean-Do, pas Monsieur. Et cesse de me vouvoyer, ça m’agace. Bon, je suis face à une alternative : soit tu dis vrai, et tu t’es trouvé par hasard au mauvais endroit, au mauvais moment et, dans ce cas, dommage, parce que tu es franchement à mon goût et qu’on aurait passé un super après-midi ensemble. Soit tu me la fais tendre effarouchée qui ne sait pas ce qu’elle veut et qui change d’avis à la dernière minute, mais qui n’ose pas me le dire et qui me joue la comédie afin de ne pas avoir à me l’avouer. Et ça, ce n’est pas sympa. Donc j’espère ne jamais te retrouver ensuite : moi, je ne donne pas de seconde chance. Tant pis pour toi !