L’air désappointé du dénommé Jean-Do, ajouté à un grand besoin de parler, pousse son interlocuteur à répondre :
— Écoute ! Je n’ai sans doute pas compris, peut-être que je me plante complètement, mais j’ai l’impression que tu viens ici draguer les hommes et…
— Bien sûr que je viens pour ça. Tu vois ce banc ? J’ai demandé à la municipalité d’y mettre une pancarte : « Propriété de Jean-Do. Si tu t’assois là-dessus, que tu es mignon et que tu as un beau cul, tu finiras dans son lit. » Mais ils n’ont toujours rien fait. Pourtant, avec tous les impôts que je leur paye, ils pourraient au moins faire cet effort…
— Bien, donc, non, je ne suis pas celui que vous espériez. Et je m’excuse de m’être assis par erreur sur votre banc, parce que je ne le savais pas. Je ne suis pas brestois, je n’ai pas l’habitude de ce lieu. D’ailleurs, je ne sais pas comment il s’appelle, ni d’où je viens, ni même qui je suis. Je suis paumé, complètement paumé, depuis ce matin !
— Alors là, chapeau ! Tu me la fais “Actors Studio”. C’est du grand art ! En général, je ne programme pas de scénario, la première fois, je préfère y aller direct. Mais j’avoue que ton jeu est bandant.
Et il prend l’homme dans ses bras comme pour le réconforter, lui caressant le dos.
— Ne t’inquiète pas, mon mignon. Jean-Do est là et il va s’occuper de toi jusqu’à ce que la mémoire te revienne. Tu vas venir avec moi, je vais bien te soigner.
Les mains descendent un peu plus bas que le dos. Le consolé comprend, sursaute et se lève pour échapper aux bras du dragueur gay.
— Non ! Je ne joue pas la comédie ! Je suis vraiment paumé ! J’ai vraiment perdu la mémoire et je ne sais vraiment pas ce que je fais ici !
Jean-Do le regarde, perplexe et hésitant entre partir, abandonnant là ce type qui ne sait pas ce qu’il veut, ou l’écouter, le croire, ou au moins faire semblant.
— Bon, je ne sais pas quoi penser. Si tu me joues la comédie, préviens-moi, je ne tiens pas à me prendre un pain parce que je vais trop loin. Je t’ai peut-être mis la main au cul un peu vite, tu m’as pourtant signalé que c’était ta première fois. Sorry, mec ! Viens chez moi, je te garantis que je ne te toucherai plus tant que tu ne me diras pas que la voie est libre.
— Promis, je suis sincère, et pas celui que vous espériez…
— Bon. OK, je te crois. Adieu donc TyBouchon29 que je devais trouver ici. Je m’excuse, mais tu es franchement trop mignon. Je peux t’offrir un verre pour que tu me pardonnes ? J’habite à deux pas.
L’homme hésite : doit-il suivre ce dragueur et aller chez lui ?
De toute façon, que risque-t-il ? Depuis ce matin, il n’a rien mangé ni bu, juste marché, cherchant vainement à retrouver son identité. Et peut-être que ce gars pourra lui apporter un peu de réconfort qui l’aidera à repartir d’un meilleur pied…
*
Trajet de courte durée : l’inviteur habite en effet à deux pas.
— Tu connais cette rue ? C’est là que je crèche.
— J’y suis passé tout à l’heure, mais je n’ai pas regardé le panneau… J’aurai dû ?
— Aucune obligation, ce n’est que pour la blague : le nom de ma rue est “Duguay-Trouin”. Ça fait toujours marrer mes potes et mes visiteurs…
Mais le suiveur n’a pas le même humour que les amis du suivi.
— Je ne connais pas ce Duguay-Trouin. Un Brestois célèbre ? Il a fait quelque chose de particulier ?
— Non ! Enfin oui, c’était un Brestois, corsaire, genre Surcouf. Mais ce n’est pas ça l’important dans la vanne : son nom est Duguay. Moi, je suis gay et j’habite rue Duguay. Capito ?
L’interlocuteur esquisse un sourire, faisant semblant d’apprécier la subtilité.
— Ah ! Hilarant… Et, encore plus drôle : tu sais s’il était homo ce Duguay-Trouin ?
— Non, au contraire : au début, il se destinait à la prêtrise, mais les curetons l’ont viré de l’école, car il était trop porté sur la chose. Enfin sur la chose avec les filles, sinon, il aurait forcément continué dans cette voie…
Sans doute espérait-il un retour de son compagnon, afin de rebondir sur la confusion trop courante entre “pédéraste” et “pédophile”, ou les déviances fréquentes de ces religieux privés de sexualité, mais rien ne vient.
Ils arrivent déjà : un vieil immeuble fermé d’un portail aux ferrures élégantes, un long hall marbré, un mur plaqué de larges miroirs. Un escalier de bois les mène au deuxième étage où Jean-Do ouvre une lourde porte.
— Bienvenue chez Mémé ! D’abord, tu me dis ce que tu veux boire et tu t’installes confortablement sur le grand canapé qui est là. Moi, je vais te préparer tout ça et je reviens m’occuper de toi…
La proposition ne paraît pas effrayer son visiteur : après une demi-journée passée à courir inutilement derrière ses souvenirs dans des rues inconnues, il est maintenant las et ne souhaite que pouvoir se détendre un peu.
— Tu ne m’as pas dit ce que tu prenais, mignon. Je suis très prévoyant… Avec le nombre de zozos qui circulent chez moi, j’ai de tout, et même des trucs que tu ne peux pas imaginer. Tu veux quoi ?
— Un verre d’eau, ça ira, merci…
L’homme, ne remarquant pas l’air dépité de son hôte devant une requête si banale, retire son blouson et part s’asseoir timidement sur le canapé qui s’offre à lui au centre de l’immense salon. Ici trônent des meubles de tous styles et tous âges.
Dans la cuisine, le préparateur s’affaire en chantant fort et faux.
Il interrompt ses œuvres et crie :
— Ouvre la fenêtre ! Pour une fois que le soleil est de sortie, profitons-en un max !
Sitôt fait, on entend de la musique, provenant du bâtiment situé de l’autre côté de la rue. Jean-Do arrive, tenant un plateau ; un simple verre d’eau – dans lequel flottent quelques glaçons de formes diverses – y côtoie un cocktail coloré, avec tranche de citron, agitateur en plastique rose, petit parapluie jaune, paille verte et sucre cristallisé sur le bord.
— Tu as vu ? Chez Jean-Do, mieux qu’au bistrot ! Tu es sûr de ne vouloir que de la flotte ? Ma composition est plus appétissante quand même… N’hésite pas, mignon… Quel est ton prénom, au fait ?
Alors qu’il allait prendre son eau, l’homme interrompt le mouvement et regarde son serviteur, essayant de déterminer si la question a été posée volontairement ou pas… Le gaffeur prend conscience de sa bourde lorsqu’il voit son invité se lever et perdre son calme.
— Mon prénom ? Je t’ai dit que je l’ai oublié, pareil pour mon nom, mon âge, d’où je viens, mon boulot, marié, père de famille, je ne sais plus ! Toute mon histoire a disparu ! Je n’ai plus de vie. Et toi qui ne me crois pas et qui essayes de me piéger…
Jean-Do saute souplement par-dessus le canapé et se met en travers du chemin emprunté par le mécontent pour s’en aller. Le fuyard n’aurait certainement pas eu de difficulté à forcer le passage, mais il s’arrête, lâche le blouson qu’il venait de reprendre. Ses épaules retombent. Le maître des lieux s’approche de lui, le prend doucement par la taille et le reconduit sur le siège où ils s’installent côte à côte.
Certaines voix déroutent autant qu’un panneau de signalisation en cyrillique au cœur du Finistère : leurs ondes sonores ne trouvent pas la bonne fréquence pour vibrer. Et d’autres voix rassurent, à la manière d’un confortable fauteuil sis devant un bon feu qui crépite dans la cheminée : leur timbre doux vous pénètre le conduit auditif avec douceur, expulsant les tensions résidantes de votre corps.
Par son travail d’infirmier, Jean-Do ressent quand utiliser une telle voix.
— Écoute, mec, excuse-moi… Je n’ai pas vraiment fait exprès. Juste un peu, mais ce n’était que pour t’aider à remettre la machine en marche : une simple question anodine suffit parfois, on répond par réflexe et hop, ça relance la mécanique… Je reste sceptique à l’idée que l’on puisse perdre ainsi la mémoire. Tu sais, je bosse en traumato : des cabossés qui se sont pris des coups sur la caboche, j’en vois toutes les nuits. Certains perdent aussi la boule, mais très souvent, le jaja est responsable, ils ont trop picolé. Toi, tu es clean : tu ne sens pas l’alcool et je n’ai pas l’impression que tu fumes : tu as les doigts propres, sans trace de cigarette et ton blouson n’a pas l’odeur du tabac. Restent les autres drogues, mais tu n’as pas le look accro non plus. Tu as perdu ton passé, OK ! Alors, ne t’inquiète pas, je vais t’aider à le retrouver. Au besoin, je te conduis ce soir à la Cavale où le médecin de garde t’examinera…
L’homme s’est calmé. Il s’excuse de s’être emporté et remercie Jean-Do de son accueil. Chacun reprend sa boisson, ils trinquent. Par la fenêtre se glisse une nouvelle mélodie.
— Ah ! Merde ! Jeudi, jour de flutiau… L’école de musique est en face : quand ils ont chaud, ils font comme moi et ouvrent la fenêtre. Du coup, ici, on a concert gratos de fausses notes.
— Ils ne jouent pas si mal que ça, je trou…
Phrase interrompue par un magnifique couac, interprété à l’unisson par la moitié du groupe, suivi des vives réprimandes de la professeure…
L’homme regarde avec étonnement les glaçons qui surnagent dans son verre, avant de comprendre ce qu’ils représentent. Le barman amateur le rassure :
— N’aie pas peur, ce n’est que de la flotte… Ils sont chouettes, non ? Y’en a en forme de zob, de cul, y’en a qui b*****t… Cadeau de l’un de mes réguliers…
Cela n’empêche pas l’invité de boire. Une grimace : élancement fulgurant.
— Qu’est-ce que tu as, mon mignon ? L’eau est trop froide ?
— Depuis que j’ai émergé dans ce train, je ressens une douleur à l’arrière du crâne. Elle se réveille parfois, comme si on essayait de m’enfoncer un pic à cet endroit…
Jean-Do repose son verre et se tourne vers son voisin.
— Je ne m’y connais pas autant que les docteurs du service, mais je soigne assez de cabossés chaque jour pour savoir comment faire. Laisse-moi toucher, voir si je décèle des stigmates.
En douceur, l’infirmier promène ses doigts sur le cuir chevelu de l’homme, à la recherche d’une marque, un signe, quelque chose qui puisse expliquer ces élancements soudains. Ce faisant, il surveille le visage de son patient, vérifiant que ses attouchements ne génèrent pas de souffrance.
— Désolé, si tu as un bobo, il s’est bien caché. La solution de sûreté consisterait à t’amener avec moi aux urgences tout à l’heure. Le plus rapide serait de te conduire direct au médecin dans mon service, mais, ce soir, Draspail est de garde et avec lui, ça ne va pas le faire : il est homophobe à bloc et croira que tu es de mon bord, alors, d’abord il me passera une engueulade, ensuite, il m’ordonnera de te coller aux urgences et au retour, nouvelle engueulade. Donc, autant te conduire droit aux urgences : probable qu’avec tes symptômes, on t’accompagne illico presto en traumato et qu’on finisse la nuit ensemble. Mais malheureusement, je ne pourrai pas te rejoindre dans ton lit…
Est-ce la crainte d’avoir des visites de l’infirmier tout au long de la nuit, ou simplement l’angoisse de se rendre à l’hôpital ? En tout cas, l’homme refuse net :
— Non, pas la peine ! Ce n’est qu’un mal de crâne ; ce soir, ce sera passé… Et en plus, je n’ai aucun papier, rien qui puisse justifier de mon identité. Je suppose qu’un numéro de sécu est obligatoire afin de bénéficier des soins… Au moins pour mettre mon nom sur la porte ou sur le dossier, que les médecins et les infirmières sachent comment m’appeler…
— Ton nom sur la porte ? Ça, on ne le fait plus depuis quelque temps, because le secret médical. Mais ton problème d’amnésie risque également de te mener à Bohars… Tu ne connais pas Bohars, je suppose : un bourg à côté de Brest, où se trouve un hôpital psychiatrique. Bon, j’exagère un peu, mais vaudrait mieux que tu fasses une radio, rien que pour voir si tu n’as pas la cafetière fêlée.
Le visage de l’homme donne la réponse : fermé, têtu, inutile d’insister. L’infirmier comprend et ne s’acharne pas. À la place, il propose :
— OK, c’est ton choix. Je peux certainement apaiser la douleur, ne t’inquiète pas : chez Jean-Do, y’a tout c’qu’il faut pour tous les p’t**s bobos. Mes amants ont l’habitude que je les soigne, et même la pharmacie du coin vient se servir ici quand elle est en manque de médocs. Je vais te donner un truc pour calmer ça…
Il part et on l’entend qui fouille bruyamment dans un tiroir que l’on devine rempli à ras bord de médicaments, tout en commentant ses recherches :
— Ça non, ça… pas vraiment, plutôt destiné au trou du machin. Celui-là… Houla ! Périmé depuis longtemps, direction poubelle. Hop ! Panier ! Ah, voilà, ça c’est du bon… Et peut-être aussi un petit comme ça… Euh, non : c’est des bonbons. Et ce bidule, je ne sais plus à quoi ça sert, ce soir, je me renseigne à l’hosto…
Il revient enfin, avec à la main deux boîtes.
— Tout cela vient de ma réserve perso… Surtout, tu ne te fais pas prendre avec : rien que du légal, mais ça ne devrait normalement pas trop sortir de l’hôpital. Tu en avales tout de suite un comme ça. L’autre n’est à consommer qu’avant de dormir. Ça calme la douleur, mais aussi le bonhomme, donc tu ne conduis pas après. Enfin, je pense que, de toute façon, tu ne sais pas non plus où tu as garé ta voiture… Excuse, c’était juste pour détendre l’atmosphère…
L’homme ne lui en tient pas rigueur et prend immédiatement le premier comprimé conseillé.
De l’autre côté de la rue, des saxophones remplacent maintenant les flûtes, accompagnés par un piano. Un air jazzy envahit l’appartement.
— Ah, j’adore ! Là, on peut laisser les fenêtres ouvertes, ils sont top, ceux-là… Tu aimes le jazz ?
— Oui, enfin, je crois… Je ne sais pas de quelle façon te remercier. Je t’ai gâché ton après-midi, peut-être même fait louper ton rendez-vous en prenant le mauvais banc et je t’embête avec mes histoires et mon mal de crâne. Je vais repartir maintenant, tu…
— Partir ? Et où veux-tu donc aller ? Si tu as perdu la mémoire, tu ne dois pas savoir où rentrer pour manger et dormir ce soir. Comment te débrouillerastu ? Reste ici ! C’est immense chez Mémé, quatre piaules grand luxe, un max de place ! Je change les draps et fais le ménage régulièrement, ne t’inquiète pas…
— Pourquoi « Chez Mémé » ? Tu as utilisé cette expression au moins deux fois. Est-ce ton surnom ?
— Pas du tout, cet appart était celui de ma grand-mère maternelle. Ma mère en est la seule héritière. Mes parents sont sur Vannes. Moi, j’avais besoin d’un logement sur Brest pendant mes études, et ensuite pour bosser. Je suis donc venu le squatter. Tu veux visiter ? L’endroit est plein de surprises : Mémé était une femme un peu… particulière.
Commence alors le tour du propriétaire : quatre superbes chambres, chacune meublée dans un style différent, avec un mobilier raffiné et très bien entretenu. Le maître des lieux dévoile les multiples produits et accessoires de nettoyage utilisés afin de garder son intérieur dans cet état. Et, en effet, le foyer est impeccable.
Un couloir. Le guide s’arrête devant un petit cadre sur le mur.
— Regarde : une des surprises que je t’ai promises…
Le cadre pivote, laissant apparaître un orifice circulaire. Un dispositif optique permet de voir dans la chambre située de l’autre côté du mur ; le lit est en plein centre de l’axe de vue.
— Ici, c’était un bordel… Avant la guerre, ma grand-mère en tenait déjà un, mais un bombardement l’a détruit, comme presque toute la ville. Alors, à la reconstruction, elle a acheté cet appartement et l’a fait équiper de petites astuces comme celle-là. Chacune des chambres en a au moins une.
— Mais… à quoi ça servait ?
— À mater : certains mecs aiment regarder les autres en train de b****r. Des mecs et des nanas également. Quant aux couples, ils étaient aussi bien hétéros qu’homos, uranistes ou lesbiens. Mémé n’était pas homophobe. Elle tenait un journal où elle racontait tout cela. La lecture en est très instructive. Je te l’aurais volontiers prêté, mais ma maman m’a fait promettre de ne pas le montrer. Si tu veux tomber sur lui par hasard, je l’ai rangé dans la bibliothèque du salon, deuxième niveau, à plat au-dessus des bouquins…
La visite se poursuit.
Dans une chambre, Jean-Do ouvre les tiroirs d’une commode : tenues aguichantes, corsets, guêpières, loups en velours, perruques…
— Certaines femmes mariées aimaient venir faire des “extras” ici, trouvant le temps long en attendant que leurs maris, officiers de marine, reviennent au port. Les trous dans les murs leur permettaient aussi de s’assurer qu’elles ne connaissaient pas le client qui poireautait sur le lit, auquel cas elles passaient rapidement perruque et loup pour qu’on ne les reconnaisse pas.
Retour au canapé. Le comprimé fait déjà effet, la douleur se montre plus discrète. Profitant de la pause, Jean-Do apporte son ordinateur portable : il tient à s’excuser auprès de son rendez-vous annulé afin que celui-ci ne lui en veuille pas trop et accepte de revenir une autre fois.
— Ah ! TyBouchon29, le gars que je devais rencontrer, m’a envoyé un message : ce capon a changé d’avis au dernier moment et n’est pas venu. Il a dû avoir les chocottes. Pourtant, je ne fais pas si peur que ça, et je suis très doux, tu as pu goûter un peu… Tu t’inscriras sur ce site pour faire ma pub ?
Petite tape sur la cuisse, clin d’œil complice, l’infirmier réussit peu à peu à gagner la confiance de l’homme et, ce faisant, l’aide à se détendre.
— Bon ! Toujours est-il que ce zozo m’a posé un lapin, le coquin. Pas sympa ! Mais je t’avoue que ce n’est pas le premier, et pas non plus le dernier : nombreux sont les hétéros qui ont envie d’une expérience homo, voulant juste voir “comment ça fait”. Lorsque tu es de l’autre côté du clavier, caché par ton pseudo et ton écran, tu ne crains rien, tu parles, tu t’imagines, tu b****s discret, tu fantasmes en envisageant… Si ton interlocuteur te propose un rendez-vous, tu te rapproches de la réalité et te rends compte que tu as promis des choses qui t’excitent seulement tant qu’elles n’ont lieu que dans la virtualité : « Merde, si j’avais su, je n’aurais pas raconté ça. » Mais certains restent quand même, ils font un pas de plus et viennent m’attendre sur mon banc au Cours Dajot. En général, là, ça commence à être bon ; même s’ils hésitent encore, ce qui est normal, je suis champion pour les persuader de faire un essai, « juste pour voir », comme ils disent. Mon taux de réussite est de 90 % environ, seul un sur dix fait demi-tour avant d’arriver chez Mémé. Quant à ceux qui rentrent, aucun ne s’est enfui en courant. Et une fois l’acte consommé, ils repartent contents ; certains reviennent à l’occasion…
— Mais, tu n’as pas un amant régulier, un homme que tu aimes, avec qui tu désirerais vivre en permanence ?
— Pour quoi donc ? Je suis très bien comme ça, tant que je reste attirant et que j’ai au moins une rencontre par semaine, ça me suffit largement. Je n’ai pas envie de me mettre en couple. Vivre avec un gay, je pense qu’il m’énerverait rapidement et que ça ne durerait pas 15 jours…
En face, le cours de jazz a pris fin et le silence revient. Jean-Do ouvre un tiroir où se cache une jolie collection de CD.
Il en choisit un et le glisse dans la fente d’un lecteur, soigneusement dissimulé à l’intérieur d’un meuble ancien. Jazz encore…
— Je pense que tu as également oublié ce que tu aimais comme musique, alors je vais t’imposer du Michel Petrucciani. Ce mec était un génie qui a réussi à surmonter handicap et maladies par sa musique ; il avait une pêche d’enfer !
Les envolées du pianiste accompagnent maintenant Jean-Do dans l’histoire de sa vie ; il déballe tout à son invité, celui-ci n’ayant rien à raconter de son passé toujours disparu…