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Elle choisit une table au soleil et commande un café, heureuse de savourer un de ces instants privilégiés devenus trop rares. Elle se laisse aller à la douce chaleur automnale ; ce matin, la vie lui semble légère.
La jeune femme lève les yeux vers la basilique de Fourvière, son regard descend la colline, s’attarde sur les façades du Vieux-Lyon le long de la Saône pour se poser enfin sur la foule animée qui se presse aux étals du marché Saint-Antoine. Cette ville, elle l’aime vraiment et s’y sent chez elle. Elle n’aurait jamais imaginé pouvoir s’habituer aussi vite au rythme de vie français. Elle a tiré un trait sur son existence d’avant, lorsqu’elle était inspectrice principale à la Brigade Criminelle de Melbourne où elle est née.
Melinda Fields apprécie d’autant plus ce moment de calme et d’apparente insouciance qu’elle est seule en ce dimanche matin. Son travail d’agent d’Interpol et ses enfants qu’elle élève en mère célibataire depuis la mort tragique de Nathan{1} ne lui laissent guère de répit.
Elle s’accorde un deuxième café, prolongeant de quelques minutes la pause bienfaisante. Son père ramènera Matthew et les jumelles vers midi. Le déjeuner sera vite prêt : un saucisson brioché juste réchauffé au four, une belle salade accompagnée de fromages fermiers et une bouteille de Brouilly.
Elle a un peu de temps devant elle, elle va longer le quai de l’autre côté de la rivière, flâner parmi les bouquinistes. Avant de quitter le bistrot, Melinda inspecte d’un coup d’œil rapide la terrasse et les trottoirs alentour. Depuis quelque temps, elle a l’étrange et désagréable impression d’être suivie, épiée. Tout semble normal dans son environnement et a priori rien ne paraît justifier ses craintes ; pourtant elle ne peut s’empêcher d’être inquiète.
« Je suis stupide, c’est ridicule. Je ne vais pas me gâcher ce moment de liberté. » Elle attrape son panier et franchit d’un pas alerte la passerelle du Palais de justice. Les libraires sont venus nombreux et les badauds plus encore qui s’attardent devant les éventaires de romans, polars, biographies ou autres gravures anciennes. De loin, elle aperçoit Hubert, son « fournisseur officiel » comme elle l’appelle. Depuis qu’elle vit en France, elle apprécie ses judicieux conseils qui ont guidé ses choix en matière de lecture. Son stand est ouvert et ça lui fait plaisir. Il n’est plus très jeune, mais la passion le pousse à continuer.
— Bonjour, belle étrangère !
— Bonjour, Hubert !
Elle feuillette distraitement deux ou trois exemplaires de la « Petite Illustration » puis lui demande :
— Alors, vous avez reçu quelque chose d’intéressant depuis la dernière fois ?
Il marque un imperceptible temps d’arrêt avant de répondre :
— Oui justement, attendez une seconde.
Il sort de derrière son étal une pièce dont il enlève délicatement l’emballage. Au fur et à mesure qu’il dégage l’objet, intriguée elle questionne :
— Qu’est-ce que c’est de si précieux que vous preniez tant de précautions à l’ouvrir ?
— Une superbe et unique reproduction d’un tableau dont l’original a aujourd’hui disparu : « L’arrivée du Grand Saint-Antoine à Marseille ».
— Une reproduction ? Ça a de la valeur ?
— Bien sûr ! Une inestimable valeur historique, un témoignage d’époque de tout premier plan.
Devant l’hésitation étonnée de la jeune femme, le bouquiniste insiste :
— Je vous assure, Melinda, c’est une occasion exceptionnelle. D’ailleurs, je vous la réservais, il me semble que vous avez une petite histoire avec Marseille, ajoute-t-il avec un sourire gêné.
Troublée, se sentant rougir, Melinda le dévisage avec stupeur :
— Comment le savez-vous ?
— J’ai lu dans les journaux les articles relatant le « succès de l’agent d’Interpol Melinda Fields et du Commissaire Diego Martelly » dans l’affaire du trafic de faux tableaux.
Cédant à la pression amicale d’Hubert, elle finit par acheter la reproduction, au demeurant fort belle, de l’œuvre de Michel Serre{2}.
***
— Salut patron ! Tiens voilà un colis pour toi.
— Patron ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Depuis quand tu m’appelles comme ça ?
— Depuis que j’ai réintégré le service et que tu me confies des tâches de larbin, réplique Vincent Serrano sur un mode aigre-doux.
Exaspéré, le Commissaire Martelly se lève d’un bond et lui fait face :
— On ne va pas reprendre cette discussion pour la nième fois ! Arrête de ressasser, je t’en prie, arrête !
— Facile à dire pour toi, j’aimerais t’y voir !
Diego baisse d’un ton et répond calmement :
— Vincent, tu sais très bien qu’après une telle épreuve tu ne peux pas retourner sur le terrain tout de suite. On en a discuté, on n’y revient pas.
Au fond de lui, le capitaine Serrano reconnaît que son supérieur a raison. La blessure par balle qui a perforé son poumon droit six mois auparavant, lors d’une rafle sur la Corniche, est désormais refermée, mais il est loin d’avoir surmonté le traumatisme psychologique qui l’a accompagnée. Petit, trapu, à l’opposé de la silhouette élancée de son ami Martelly, ils formaient un duo performant qu’il lui tarde de reconstituer. Cela sera-t-il possible un jour ? Il sait que la décision de Diego est la seule raisonnable, mais ne peut s’empêcher de lui en vouloir de le cantonner à des tâches administratives. Le Commissaire pousse un soupir découragé, espérant que le temps arrangera les choses.
Après avoir déposé le volumineux paquet sur le bureau, le capitaine sort de la pièce sans se retourner. La mention « personnel » sur le papier kraft intrigue Martelly. Avant de l’ouvrir il procède aux précautions d’usage, enfile des gants, soupèse, palpe, écoute. Apparemment rien d’inquiétant. Il découvre dans du papier bulle un grand tableau et une enveloppe à son nom. Surpris, il lit :
« En souvenir de notre enquête commune à propos d’un autre tableau, d’un autre Saint-Antoine{3}. Melinda Fields ».
Il contemple la toile : sa collègue australienne est-elle au courant de ce que ce bateau signifie pour les Marseillais ?
***
Villa Palatine — en périphérie de Melbourne — Australie
Difficile de pardonner au destin un coup du sort injuste et si cruel !
Depuis que suite à l’accident il est amputé des deux mains.
Depuis qu’il ne peut plus peindre, Balde a basculé du côté des forces obscures.
***