Manigances à Eyford (suite)

3806 Mots
Tout à coup, au milieu du silence le plus absolu, sans que j’eusse entendu le moindre bruit la porte s’ouvrit lentement. Il s’agissait de celle-là même que j’avais vu auparavant, celle que j’avais déjà vue apparut dans la baie, encadrée d’ombre ; son beau visage intelligent, éclairé en plein par la lumière de la lampe, révélait une très grande peur qu’elle me communiqua. Elle me fit signe d’un doigt tremblant de ne pas faire de bruit, puis elle me glissa à l’oreille quelques mots de mauvais anglais, tournant sans cesse les yeux vers la porte ouverte derrière elle, comme une bête traquée. « – À votre place, je m’en irais, dit-elle, en essayant d’assurer sa voix; je ne resterais sûrement pas ici, vous n’êtes pas fait pour la besogne qui vous attend. « – Mais, madame, dis-je, je n’ai pas encore accompli ma tâche. Je ne puis pas m’en aller sans avoir vu la machine. « – Croyez-moi, poursuivit-elle n’attendez pas. Vous pouvez passer par ici; il n’y a personne. » Et alors, voyant que je souriais en secouant la tête, elle perdit toute réserve et fit un pas en avant, en se tordant les mains. « – Pour l’amour du Ciel, murmura-t-elle, allez-vous-en, avant qu’il ne soit trop tard ! » Je suis malheureusement têtu par nature et d’autant plus disposé à m’aventurer dans une affaire que j’y rencontre plus d’obstacles. Je pensai à mes cinquante guinées, au voyage ennuyeux que je venais de faire, à la nuit désagréable qui m’attendait probablement. J’aurais donc fait tout cela pour rien ? Pourquoi me sauverais-je, après tout, sans avoir rempli ma mission, et sans avoir reçu la rémunération à laquelle j’avais droit ? Cette personne pouvait être folle ! Qu’en savais-je ? Je secouai donc la tête d’un air résolu, bien que la façon d’agir de cette femme m’eût ému plus que je ne voulais l’avouer, et je déclarai nettement mon intention de rester où j’étais. Elle allait recommencer ses objurgations, lorsque j’entendis fermer une porte au premier étage et descendre l’escalier. Elle écouta un instant, leva les mains au ciel d’un air désespéré et disparut aussi vite et silencieusement qu’elle était venue. Les nouveaux arrivants étaient le colonel Grahams et un petit homme gros, avec une barbe grisonnante qui sortait des plis de son double menton; ce dernier me fut présenté comme étant M. Heinz Keller. « – C’est mon secrétaire et mon gérant, dit le colonel. Mais, à propos, il me semble que j’avais fermé cette porte en m’en allant ? Je crains que vous n’ayez été au courant d’air. « – Au contraire, dis-je, j’ai ouvert parce que j’avais trop chaud. Il me jeta un coup d’œil méfiant. « – Si nous parlions de notre affaire, dit-il. Nous allons, M. Heinz et moi, vous mener voir la machine. « – Faut-il prendre mon chapeau ? « – Oh ! non, c’est dans la maison. « – Quoi, vous tirez votre terre à foulon de la maison ? « – Non, non. Nous ne faisons que la presser ici. Mais ne nous occupons pas de cela. Tout ce que nous désirons, c’est que vous examiniez la machine et que vous nous disiez ce qu’il y a de cassé ou de détraqué. » Nous montâmes ensemble, le colonel ouvrant la marche, la lampe à la main, le gros gérant et moi le suivant de près. Cette vieille maison était un vrai labyrinthe, avec des corridors, des passages étroits, des escaliers tournants, de petites portes basses, dont les seuils étaient usés par les générations précédentes. Il n’y avait ni ameublement, ni de recouvrement au sol en dehors du rez-de- chaussée, et ce qui était sur le mur comme plâtre tombait au même moment que l’humidité le couvrait, le mur, de taches vertes et malsaines. J’essayais de prendre un air indifférent, mais je ne pouvais complètement oublier les avis de la femme, quoique n’ayant pas voulu les écouter, et je ne perdais pas de vue mes deux compagnons. Keller semblait un homme morose et silencieux, mais au peu de mots qu’il dit, je compris que c’était au moins un compatriote. Le colonel Graham s’arrêta enfin devant une porte basse qu’il ouvrit. Elle donnait dans une petite pièce carrée où nous aurions eu peine à tenir tous les trois. Keller resta dehors, le colonel me fit entrer avec lui. « – Nous sommes, dit-il, dans la presse hydraulique, et ce serait particulièrement désagréable pour nous, si quelqu’un la faisait fonctionner. Le plafond de cette petite pièce est, par le fait, le piston foulant qui vient frapper ce plancher de métal avec une force de plusieurs tonnes. Il y a au dehors des petites colonnes latérales qui renferment de l’eau, elles reçoivent la force et la communiquent multipliée comme vous devez le savoir. La machine marche encore, mais elle semble offrir une certaine résistance, et elle a perdu de sa force. Voulez-vous avoir l’obligeance de l’examiner et de nous dire ce qu’il y aurait à faire. » Je lui pris la lampe des mains et commençai un minutieux examen. C’était un mécanisme gigantesque et capable d’exercer une pression énorme. Je passai dehors ensuite, et abaissai les leviers de commande. Je reconnus immédiatement au son, qu’il y avait une légère fuite, par laquelle l’eau s’échappait. Je découvris aussi que la garniture en caoutchouc d’une tige de piston s’était racornie et ne remplissait plus l’espace qu’elle devait obturer. C’était là sûrement la cause de la perte de force, et je l’indiquai à mes compagnons qui m’écoutèrent avec la plus grande attention et me posèrent quelques questions techniques sur la façon de procéder à la réparation. Quand je leur eus bien tout expliqué, je revins à la chambre du piston pour satisfaire de nouveau ma curiosité. Il sautait aux yeux que l’histoire de la terre à foulon était une invention pure et simple (il eût été absurde, en effet, d’utiliser un engin d’une puissance si disproportionnée à cet objet). Les parois de la pièce étaient en bois, mais je remarquai que le plancher, une auge en fer, était couvert d’une plaque métallique. Je m’étais baissé et je la grattais déjà de l’ongle pour en reconnaître la nature, lorsque j’entendis une sourde exclamation en allemand, et vis la figure cadavéreuse du colonel penchée vers moi. « – Que faites-vous ? » demanda-t-il. J’étais furieux de m’être laissé prendre si sottement. « – J’admirais votre terre à foulon, lui dis-je, il me semble que j’aurais pu vous donner des conseils plus efficaces, si j’avais su la vraie destination de votre machine. » Je n’avais pas prononcé ces mots que je m’apercevais déjà de ma folie. Le visage de mon interlocuteur était devenu féroce et une lueur funeste brillait dans ses yeux gris. « – Oh ! très bien, dit-il, vous allez tout savoir. » Il recula d’un pas, ferma violemment la porte et tourna la clef. Je me jetai sur le bouton, mais aucun de mes efforts ne put même l’ébranler. « – Holà ! hurlai-je. Holà ! colonel ! Ouvrez moi ! » Et alors, tout à coup, dans le silence de la nuit, j’entendis un bruit qui me figea le sang dans les veines ! C’était le grincement des leviers, et la mise en marche du cylindre auquel j’avais découvert une fuite ; le colonel avait mis la machine en mouvement ! La lampe était toujours sur le sol où je l’avais mise pour examiner l’auge. À sa lueur, je voyais le sombre plafond descendre lentement sur moi, par saccades successives, mais – personne ne pouvait le savoir mieux que moi – avec une force qui devait dans une minute me réduire à l’état de pulpe informe. Je me lançai contre la porte en appelant au secours, je me déchirai les doigts à la serrure, j’implorai le colonel de me laisser sortir ; mais le cliquetis impitoyable des leviers noyait ma voix. Le plafond n’était plus maintenant qu’à un pied ou deux au-dessus de ma tête et en levant la main j’en pouvais déjà toucher la surface dure et rugueuse. Alors puisque la mort était inévitable, il fallait prendre une position qui la rendît la moins douloureuse possible. Si j’étais à plat ventre, le poids porterait d’abord sur l’épine dorsale ! et je tressaillis à l’idée de l’horrible cassure qui s’ensuivrait. D’un autre côté, si je me couchais sur le dos, aurais-je le courage de regarder descendre sur moi cette ombre mortelle ? Déjà, je ne pouvais plus me tenir debout quand j’eus une vision qui me donna une lueur d’espoir. J’ai dit que le plafond et le plancher étaient en fer et les parois en bois. En jetant un dernier et rapide regard autour de moi, je vis un mince filet de lumière entre deux planches ; et bientôt un petit panneau qui s’ouvrait. Une seconde d’hésitation, le temps de me rendre compte que c’était bien une porte de salut et je me jetai comme un fou dans cette ouverture et tombai à moitié évanoui de l’autre côté de la paroi. Le panneau s’était refermé derrière moi ; quelques instants après, le bruit et de la lampe broyée et des deux masses de métal se rejoignant me prouva combien je l’avais échappé belle ! Je fus rappelé à moi par une violente pression au poignet ; j’ouvris les yeux : j’étais étendu par terre dans un étroit corridor et une femme qui tenait une bougie était penchée sur moi, s’efforçant de m’entraîner avec la main qui lui restait libre. Je reconnus en elle cette même fée bienfaisante dont j’avais si follement repoussé les conseils. « – Venez ! venez ! cria-t-elle, hors d’elle- même. Ils vont être ici à l’instant. Ils vont voir que vous n’êtes pas là où ils vous ont laissé. Oh ! ne perdez pas un temps si précieux, venez ! » Cette fois, au moins, je ne méprisai plus son avis. Je me relevai avec effort, et courus avec elle au bout du corridor où se trouvait un escalier tournant qui nous conduisit à un passage plus large. Au moment où nous y arrivions, nous entendîmes des pas accélérés et les éclats de deux voix se répondant d’un étage à l’autre. Mon guide s’arrêta perplexe, puis ouvrit brusquement une porte donnant accès sur une chambre, dont la fenêtre reflétait les rayons de la lune. « – Là est votre salut, dit-elle. C’est haut, mais je crois que vous pourrez sauter. » Au même moment une lueur apparaissait à l’extrémité du corridor, éclairant la longue et mince silhouette du colonel Graham, qui, une lanterne à la main, courait en brandissant une espèce de couperet de boucher. Je courus à la fenêtre, je l’ouvris violemment et je regardai au dehors. Que tout était calme et paisible dans ce jardin éclairé par la lune ! Je n’étais pas à plus de trente pieds de hauteur : j’enjambai le rebord, mais ne voulus pas sauter avant d’avoir entendu ce qui allait se passer entre mon sauveur et le misérable qui me poursuivait. S’il la maltraitait, j’étais décidé à tout braver et à aller à son secours. J’avais à peine eu le temps de prendre ce parti que mon bourreau était déjà à la porte, repoussant la femme pour passer de force, tandis que celle-ci lui jetait les bras autour du corps, et essayait de l’arrêter. « – Fritz, Fritz, cria-t-elle en anglais, rappelez- vous votre promesse de la dernière fois, de ne jamais, jamais recommencer. Il ne dira rien, oh ! il ne dira rien ! j’en suis sûre. « – Vous êtes folle, Élise ! dit-il, en cherchant à se dégager. Vous voulez donc nous perdre tous. Il en a trop vu. Laissez-moi passer ! » Il la repoussa violemment, et se précipitant à la fenêtre, me porta un coup de son arme. Je m’étais laissé tomber à bout de bras et je pendais au dehors, accroché au rebord de la fenêtre. Je sentis une douleur sourde, je lâchai prise, et je tombai dans le jardin. J’étais étourdi, mais non blessé par ma chute, je me relevai et courus de toutes mes forces à travers les buissons, car je sentais bien que je n’étais pas encore hors de danger. Mais soudain, le cœur me manqua, je regardai ma main où je sentais des élancements douloureux ; je m’aperçus alors que mon pouce avait été coupé et que le sang coulait à flots de la blessure. J’essayai de la b****r avec mon mouchoir, mais mes oreilles se mirent à bourdonner et je tombai évanoui au milieu des rosiers. Je ne saurais dire combien de temps je restai sans connaissance. Cela a dû être fort long, car la lune avait disparu et le jour commençait à se lever quand je revins à moi. Mes vêtements étaient humides de rosée, et ma manche trempée de sang. La douleur de ma blessure me rappela en un instant tous les incidents de la nuit, et je me relevai d’un bond à l’idée que je pouvais encore être poursuivi. Mais quel fut mon étonnement, en regardant autour de moi, de ne plus voir, ni maison, ni jardin. J’étais au coin d’une haie, près de la grand-route, et tout à côté, se trouvait une longue construction que je reconnus, en m’approchant, pour être la station même, où j’étais descendu la nuit précédente. Sans ma vilaine blessure, tout ce qui s’était passé pendant ces terribles heures aurait pu n’être qu’un mauvais rêve. Tout étourdi, j’entrai dans la gare et je m’informai de l’heure des trains. Il y en avait un se dirigeant sur Reading dans moins d’une heure. Je reconnus l’employé pour l’avoir vu à l’arrivée. Je lui demandai s’il avait entendu parler du colonel Graham? Ce nom lui était totalement inconnu. S’il avait remarqué une voiture qui était venue m’attendre la nuit dernière? Non, il n’avait rien remarqué. Je m’informai alors d’un poste de police ? Il y en avait un à trois milles, me fut-il répondu. Mais c’était trop loin pour moi, dans l’état de faiblesse où je me trouvais. Je dus donc attendre mon retour en ville pour faire ma déposition. Il était un peu plus de six heures quand j’y arrivai. Mon premier soin a été de me faire panser, puis le docteur a eu la bonté de m’amener ici. Je me remets entre vos mains et je ferai exactement ce que vous me direz. Nous restâmes quelque temps silencieux après cet extraordinaire récit. Puis Gilles-Perec tira de la bibliothèque un des énormes registres où il rangeait ses découpures de journaux. – Voici une annonce qui va vous intéresser, dit- il. Elle a paru dans tous les journaux, il y a environ un an. Écoutez : « Disparu le 9 courant, Joseph Hooligan, âgé de vingt-six ans, ingénieur hydraulicien. Après avoir quitté son logement à dix heures du soir. Aucune nouvelle depuis. Était habillé, etc. » Ha ! ceci représente, j’imagine, la dernière fois que le colonel a eu besoin de réparations à sa presse. – Grand Dieu ! s’écria mon malade. Mais cela explique ce que disait cette femme ! –Sans aucun doute. Il est certain que le colonel est un homme froid et résolu que rien n’arrête. Il est absolument décidé à ne jamais laisser contrecarrer ses plans, comme ces pirates qui ne laissent survivre personne sur les navires capturés. Eh bien ! chacun de nos instants est précieux ; si donc vous vous sentez la force, nous allons aller tout de suite à Scotland Yard et de là à Eyford. Environ trois heures après, nous étions tous dans le train qui de Reading devait nous conduire au petit village du Berkshire qui avait été le théâtre du drame en question, tous, c’est-à-dire Gilles-Perec, le mécanicien, l’inspecteur Bradley de Scotland Yard, un agent en civil et moi-même. Bradley avait étendu une carte militaire du comté sur ses genoux, et avait tracé au compas un cercle ayant Eyford pour centre. – Voilà, dit-il. Ce cercle a dix milles de rayon. L’endroit que nous cherchons doit être quelque part là-dedans. Vous avez bien dit dix milles, monsieur ? – J’ai dit : une bonne heure de voiture. – Et vous pensez qu’on vous a fait refaire tout ce trajet pendant que vous étiez sans connaissance ? – Il le faut bien. J’ai d’ailleurs le souvenir confus d’avoir été soulevé et transporté. – Ce que je ne puis comprendre, dis-je, c’est qu’ils vous aient épargné quand ils vous ont trouvé évanoui dans le jardin. Peut-être le misérable se sera-t-il laissé attendrir par cette femme ? – Cela ne me paraît pas prouvé. Je n’ai jamais vu visage plus implacable. – Oh ! nous éclaircirons bientôt tout cela, dit Bradley. Tenez! voilà mon cercle, et je voudrais bien savoir où se trouvent dans cet espace les gens que nous cherchons. –Je crois que je pourrais vous désigner l’endroit, dit Gilles-Perec avec calme. –Vraiment! s’écria l’inspecteur, vous avez déjà une opinion sur cette affaire ? Nous allons voir qui de nous sera d’accord avec vous. Je dis que c’est au sud, parce que le pays est moins habité, par là. – Moi, je suis pour l’est, dit mon malade. – J’opine pour l’ouest, dit l’homme en civil. Il y a beaucoup d’habitations isolées de ce côté. – Et moi, je suis pour le nord, dis-je à mon tour ; car c’est le côté de la plaine et notre ami a affirmé qu’il n’avait monté aucune côte. – Eh bien ! s’écria l’inspecteur en riant. Voilà une jolie diversité d’opinions. Nous avons partagé les quatre points cardinaux entre nous. À qui donnez-vous votre voix, monsieur Gilles ? – Vous avez tous tort. – Mais nous ne pouvons pas avoir tous tort. –Oh! si, parfaitement. Voici mon point à moi, et il mit son doigt au centre du cercle. C’est là que nous les trouverons. – Mais la course de douze milles ? dit Grim . – Six pour aller et six pour revenir. Rien n’est plus simple. Vous avez dit que le cheval était frais. Comment aurait-il pu l’être, s’il avait déjà fait douze milles par des mauvais chemins ? – Ma foi, c’est une ruse très vraisemblable, observa Bradley, songeur. Naturellement, il ne peut pas y avoir de doute sur la nature de ces gens là. –Aucun, dit Gilles. Ce sont de faux monnayeurs sur une grande échelle et la presse leur sert à fabriquer l’amalgame qui remplace l’argent. – Nous savions depuis quelque temps qu’il y avait une b***e très habile qui fabriquait de la fausse monnaie. Ils ont frappé des demi- couronnes par milliers. Nous avons suivi leur trace jusqu’à Reading, mais pas plus loin. Car ils avaient embrouillé les pistes d’une façon qui montre que ce sont de vieilles pratiques. Maintenant, grâce à cet heureux hasard, je crois que nous les tenons. L’inspecteur se trompait. Ces malfaiteurs ne devaient pas tomber entre les mains de la justice. En arrivant à Eyford, nous vîmes une énorme colonne de fumée qui s’élevait au-dessus d’un bouquet d’arbres dans le voisinage, et qui s’étendait sur le paysage comme une immense plume d’autruche. – Une maison qui brûle ? demanda Bradley au chef de gare, au moment où le train repartait. – Oui, monsieur. – Quand cela a t-il commencé ? – J’ai entendu dire cette nuit, monsieur, mais ça s’est aggravé, et maintenant, tout flambe. – À qui appartient la maison ? – Au docteur Karl. – Dites-moi, interrompit le mécanicien, est-ce que le docteur Karl est un Allemand, très maigre, avec un long nez pointu ? Le chef de gare se mit a rire: «Non, monsieur, le docteur Karl est Anglais, et il n’y a pas dans toute la paroisse un homme plus gras. Mais il a avec lui un monsieur, un malade, je crois, qui est étranger, et à qui un peu de bon bœuf du Berkshire ne ferait pas de mal. » Il n’avait pas fini de parler, que nous étions en marche dans la direction de l’incendie. La route gravissait une petite colline, et nous apercevions devant nous une grande maison blanche crachant le feu par chaque fenêtre, et chaque fissure, tandis que trois pompes mises en batterie dans le jardin combattaient l’incendie, mais sans grand résultat. – C’est cela ! s’écria Grim, au comble de l’agitation. Voici l’allée sablée et les rosiers où je suis tombé, et c’est de cette fenêtre au second étage que j’ai sauté. – Eh bien ! dit Gilles, au moins vous voilà vengé. Il n’est pas douteux que c’est votre lampe brisée par la presse qui a mis le feu aux parois de bois, et qu’ils ne s’en sont pas aperçus dans l’ardeur de la chasse qu’ils vous ont donnée. Regardez bien dans cette foule si vos amis de la nuit ne s’y trouvent pas : mais je crains bien qu’ils ne soient déjà à quelque cent bons milles d’ici. Les craintes de Gilles devaient se réaliser, car depuis ce jour nul n’a plus entendu parler de la jolie femme, du sinistre Allemand ou du sombre Anglais. Un paysan avait croisé de bonne heure, ce matin-là, une charrette contenant plusieurs personnes, et de grandes caisses, roulant rapidement vers Reading ; mais là, toute trace des fugitifs disparaissait et l’ingéniosité même de Gilles ne put jamais découvrir le moindre indice qui le mît sur leur trace. Les pompiers avaient été fort étonnés par les étranges dispositions intérieures de cette maison, et plus encore par la découverte sur la fenêtre du second étage d’un pouce humain récemment tranché. Vers le soir enfin, leurs efforts furent couronnés de succès et on fut maître de l’incendie: mais le toit s’était effondré, et quelques tuyaux de fer étaient tout ce qui restait de ce mécanisme qui avait coûté si cher à notre ami. On trouva de grandes quantités de nickel et d’étain, emmagasinées dans un hangar à côté de la maison; aucune pièce de monnaie, ce qu’explique la présence des grandes caisses dont on vient de parler. Une empreinte bien conservée vint nous révéler comment le blessé avait été transporté du jardin à l’endroit où il retrouva ses sens. Il avait été évidemment porté par deux personnes, dont l’une avait le pied remarquablement petit, et l’autre, au contraire, d’une taille démesurée. Il semble donc probable que le silencieux Anglais, moins hardi ou moins barbare que son compagnon, ait aidé la femme à transporter l’homme évanoui à l’abri du danger. – Eh bien ! dit notre mécanicien, tristement, en reprenant place dans le train, ça a été là une jolie affaire pour moi ! J’ai perdu mon pouce et mes cinquante guinées ? – Vous avez gagné de l’expérience, dit Gilles en riant. Et, indirectement, cela a un autre avantage : car partout où vous narrerez cette aventure, vous vous ferez la réputation du conteur le plus intéressant du monde.
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