Le bijou précieux

3573 Mots
Après que les fêtes de fin d’année soit passées, je passai dans la matinée chez mon ami Gilles-Perec pour lui souhaiter les vœux du nouvel an. Il était en veston d’intérieur, paresseusement étendu sur un divan ; à portée de sa main une pipe d’où s’echappait une fumée grisâtre et une pile de journaux qu’il avait dû lire et relire tant ils étaient froissés ; un peu plus loin, sur le dossier d’une chaise de paille, un vieux chapeau de feutre dur très râpé et bossué. Un microscope et une forme à chapeau, posés sur la chaise elle-même attestaient que le chapeau avait dû être placé là pour être examiné attentivement. – Vous me semblez très occupé, mon cher, dis-je à Gilles, et je crains de vous déranger. – Non, certes, je suis ravi de pouvoir discuter avec un ami le résultat que je viens d’atteindre : une chose des plus banales, ajouta-t-il, en montrant du doigt le chapeau râpé ; mais, à l’observation, il s’y mêle certaines particularités intéressantes et même instructives. Je m’assis dans un fauteuil ; il faisait un froid noir, les vitres étaient couvertes de givre et tout en me chauffant les mains au feu qui pétillait dans la cheminée : –Je suppose, dis-je, que le fait qui vous occupe, quelque simple qu’il paraisse, a trait à un meurtre quelconque et que voilà l’indice au moyen duquel vous découvrirez un mystère et vous punirez l’auteur d’un crime. – Non, non, il ne s’agit pas d’un crime, dit Gilles, en riant, mais seulement d’un de ces étranges incidents qui se produisent dans les centres où quatre millions d’êtres humains se coudoient sur une surface de quelques kilomètres carrés. Le va-et-vient de cet essaim humain si compact, si dense, peut donner naissance, en dehors des crimes, à tous les événements possibles et aux problèmes les plus bizarres ; nous en avons eu la preuve plus d’une fois, n’est- il pas vrai ? –En effet, répondis-je, et parmi les six dernières causes judiciaires que j’ai consigné sur mes notes, trois ont été entièrement exemptes de ce que la loi qualifie du nom de crime. – Précisément. Je vois que vous faites allusion à mes efforts pour rentrer en possession des papiers de Jessica Miller, à la singulière aventure de Mlle Maria et à l’histoire de l’homme à la bouche de travers. Eh bien! je suis convaincu que l’affaire en question rentrera dans la catégorie de celles qui n’ont pas de crime à la clé. Connaissez-vous Andrew, le commissionnaire ? – Oui. – Eh bien ! c’est à lui qu’appartient ce trophée. – C’est son chapeau ? – Non, il l’a trouvé. Le propriétaire en est inconnu. Considérez-le, je vous prie, non comme un simple couvre-chef mais comme un problème intellectuel. Et d’abord que je vous dise comment il se trouve là. Il m’a rendu visite, le matin de Noël, en compagnie d’une dinde qui est sans doute en train de rôtir devant le feu de Andrew. Mais je reprends l’histoire depuis le commencement. Vers quatre heures du matin, le jour de Noël, Andrew, un très honnête garçon, vous le savez, revenait d’un souper lorsque devant lui il aperçut, à la lueur du bec de gaz, un homme de taille élevée, qui marchait d’un pas mal assuré, portant une dinde sur son épaule. Comme il atteignait le coin de Reyner Street, une dispute s’éleva entre cet individu et un petit groupe de gamins. L’un de ceux-ci jeta par terre, avec son bâton qui lui servait d’arme défensive, le chapeau de l’homme, puis lançant le bâton brisa la fenêtre de la boutique qui se trouvait derrière lui. Andrew se précipita au secours de l’étranger, mais l’homme, effrayé du désastre dont il était cause, et voyant un individu en uniforme s’avancer vers lui, laissa tomber la dinde, prit ses jambes à son cou et disparut dans le labyrinthe de petites rues qui se trouvent derrière Reyner Street. Les gamins, de leur côté, avaient fui à l’aspect de Andrew, de sorte qu’il resta maître du champ de bataille et en possession des trophées de la victoire sous la forme d’un chapeau bossué et d’une superbe dinde de Noël. – Trophées qu’il a assurément rendus à leur propriétaire. – Mon cher ami, voilà où est le proverbe. Il est vrai que la dinde portait attachée à la patte gauche une carte avec l’inscription « pour Mrs. Harry Barnes» et que les initiales H. B. sont lisibles au fond du chapeau ; mais comme il existe quelques milliers de Barnes et quelques centaines de Harry Barnes dans notre cité, il n’est pas facile de rendre à chacun ce qu’il peut avoir perdu. – Alors, qu’a fait Andrew ? – Il m’a apporté le matin de Noël le chapeau et la dinde en me flattant, car il sait à quel point j’aime à résoudre les problèmes, quelque insignifiants qu’ils paraissent à première vue. Nous avons gardé la dinde jusqu’à ce matin, c’était la dernière limite qu’elle pût atteindre, et celui qui l’a trouvée l’a emportée pour lui faire subir la destinée ordinaire de toute dinde, tandis que moi j’ai gardé le chapeau de l’inconnu si malencontreusement privé de son dîner de Noël. –N’a-t-il pas mis des annonces dans les journaux ? – Non. – Alors, quels indices pouvez-vous avoir sur son identité ? – Pas d’autres que ceux que nous pouvons déduire nous-mêmes. – De son chapeau ? – Précisément. – Mais vous plaisantez, que peut vous apprendre ce vieux chapeau bossué ? – Voici ma loupe. Vous connaissez mon système. Que pensez-vous de l’homme qui a porté ce couvre-chef ? Je pris le chapeau et, après l’avoir tourné et retourné dans tous les sens, je me sentis fort embarrassé. C’était un chapeau melon en feutre dur et très ordinaire, absolument râpé. Il avait été doublé d’une soie rouge qui avait changé de ton. Il ne portait pas le nom du fabricant ; mais, comme l’avait remarqué Gilles, les initiales H. B. étaient griffonnées sur un des côtés. Le bord était percé pour y adapter un cordon, qui manquait, du reste. Enfin, il était percé et couvert de poussière et de taches qu’on avait essayé de cacher en les badigeonnant d’encre. – Je n’y décèle aucun indice, dis-je, en rendant le chapeau à mon ami. – Vous êtes très observateur, mais vous ne savez pas, au moyen du raisonnement, tirer des conclusions de ce que vous avez sous les yeux. – Alors, dites-moi, je vous en prie, ce que vous pouvez déduire de ce chapeau ? Mon très cher ami Gilles le ramassa et l’examina avec la pénétration qui était si caractéristique chez lui. – Il est peut-être moins suggestif qu’il aurait pu l’être, remarqua-t-il, et cependant j’en tire un certain nombre de déductions, dont quelques- unes seulement très claires, d’autres basées sur de sérieuses probabilités. Il est évident que le possesseur de ce chapeau était extrêmement intelligent, et que dans ces dernières années il s’est trouvé dans une situation financière des moins stables. Il a été prévoyant, mais l’est beaucoup moins aujourd’hui, c’est la preuve d’une rétrogression morale qui, ajoutée au déclin de sa fortune, semble indiquer quelque vice dans sa vie, probablement celui de l’ivrognerie. Ceci explique suffisamment pourquoi sa femme ne l’aime plus. – Assez, Gilles. – Il a cependant conservé un certain respect des convenances, continua-t-il, sans paraître avoir entendu mon exclamation. C’est un homme d’âge moyen qui mène une vie sédentaire, sort peu, ne fait aucun exercice. Il graisse avec de la pommade ses cheveux grisonnants qu’il vient de faire couper. Voilà ce que l’observation de ce chapeau m’apprend de plus saillant. Ah ! j’oubliais d’ajouter qu’il n’y a probablement pas de gaz dans la maison qu’habite notre héros. – Vous plaisantez, certainement, Gilles. – Pas le moins du monde. Comment ! vous n’êtes même pas capable, lorsque je vous mets les points sur les i, de comprendre la manière dont je m’y prends ? – Je ne suis évidemment qu’un s*t, tout à fait incapable de vous suivre. Par exemple, comment pouvez-vous savoir que cet homme était intelligent ? Pour toute réponse, Holmes mit sur sa tête le chapeau qui s’enfonça jusque sur ses yeux. – C’est une simple question de cube : un homme qui a un crâne si volumineux doit avoir des facultés exceptionnelles. – Et le déclin de sa fortune ? – Ce chapeau date de trois ans ; or, à ce moment ses bords plats légèrement retournés étaient à la mode. Puis, c’est un chapeau de toute première qualité. Voyez donc le ruban gros grain qui le borde et sa doublure soignée. Si cet homme avait de quoi s’acheter, il y a trois ans, un chapeau de ce prix-là et qu’il n’en ait pas eu d’autre depuis, j’en conclus que sa situation est aujourd’hui moins bonne qu’elle ne l’a été. – Tout cela paraît assez clair, mais comment expliquerez-vous et sa prévoyance et sa rétrogression morale ? Gilles-Perec sourit. – Voici l’explication de sa prévoyance, dit-il, en posant son doigt sur le petit disque et l’anneau destinés au cordon du chapeau, ceci ne se place que sur commande, et si cet homme a fait mettre ce cordon par précaution contre le vent, c’est bien la preuve qu’il est doué d’une certaine prévoyance. Cependant, je constate que le caoutchouc s’étant cassé, il ne s’est pas donné la peine de le remplacer, d’où j’affirme qu’il a moins de prévoyance maintenant qu’autrefois, preuve d’un affaiblissement de ses facultés. Mais il lui reste encore un certain respect des convenances parce qu’il a cherché à dissimuler les taches de son chapeau en les barbouillant d’encre. – Votre raisonnement est très juste. – J’ai ajouté qu’il est d’âge moyen, que ses cheveux sont grisonnants, qu’il se les a fait couper récemment et qu’il emploie de la pommade. Vous pourriez vous en convaincre comme moi en examinant de près la partie inférieure de la doublure. La loupe me découvre beaucoup de bouts de cheveux coupés évidemment par un coiffeur. Il s’en dégage une odeur de graisse et ils sont collés ensemble. Enfin cette poussière, loin d’être graveleuse et grise comme celle de la rue, est brunâtre et floconneuse comme celle qu’on soulève dans les maisons; ce chapeau est donc plus souvent accroché que porté ; et les traces de m********e que j’y remarque à l’intérieur me prouvent que celui qui le portait n’était pas habitué à l’exercice puisqu’il transpirait si facilement. – Vous avez ajouté que sa femme ne l’aimait plus. – N’avez-vous pas remarqué que ce chapeau n’a pas été brossé depuis plusieurs semaines ? Mon cher Marc, lorsque votre femme vous laissera sortir avec un chapeau non brossé et que je vous verrai arriver ainsi chez moi, j’aurai des doutes sur la bonne entente de votre ménage. – Votre homme est peut-être célibataire ? – Certainement pas. Il rapportait la dinde comme gage de paix à sa femme. Rappelez-vous donc la corde attachée à la patte de l’oie. – Vous avez réponse à tout, où diable voyez- vous maintenant qu’il n’y a pas de gaz dans sa maison ? – Cela passerait encore s’il n’y avait qu’une tache de bougie, mais lorsque j’en compte au moins cinq, il est bien évident que le personnage en question se sert habituellement de ce mode d’éclairage, et qu’il remonte le soir chez lui son chapeau d’une main et sa bougie ruisselante de l’autre. Dans tous les cas, ces taches ne proviennent pas d’un bec de gaz. Êtes-vous satisfait ? – C’est fort ingénieux, dis-je en riant, mais puisqu’il n’y a eu ni crime, ni dommage causé, sauf la perte d’une dinde, vous avez, ce me semble, bien perdu votre temps. Monsieur Gilles allait répondre, lorsque la porte s’ouvrit brusquement. Andrew, le commissionnaire, apparut sur le seuil, les joues empourprées, l’air absolument ébahi. – La dinde, monsieur Gilles! La dinde, monsieur ! prononça-t-il avec effort. – Eh bien, quoi ! Est-elle revenue à la vie et s’est-elle envolée par la fenêtre de la cuisine ? Gilles changea de place afin de mieux observer le jeu de physionomie du visiteur. – Voyez donc, monsieur, voyez ce que ma femme a trouvé dans le gosier de la dinde. Et il étendit la main pour me montrer une pierre bleue de la dimension d’un haricot, mais d’une limpidité et d’un éclat tels qu’elle semblait un point lumineux. Gilles-Perec se redressa brutalement. –Sapristi, Andrew, vous avez fait là une précieuse trouvaille ; je suppose que vous savez quelle est cette pierre ? – Une pierre précieuse ; un diamant : il entre si aisément dans le verre. – Mon cher ; c’est plus qu’une pierre précieuse : c’est « la pierre précieuse » ! – Serait-ce par hasard le Diamant aux mille lueurs de la comtesse de Mordra ? m’écriai-je. – Précisément : j’en connaissais et la dimension et la forme par l’annonce que publie journellement le journal. C’est un bijou absolument unique, dont on ne peut apprécier la valeur, mais il est certain que les mille livres sterling que l’on promet à celui qui le rapportera ne sont pas la vingtième partie de sa valeur marchande. – Mille livres, grand Dieu ! Et le pauvre commissionnaire tomba sur une chaise, nous regardant l’un après l’autre avec stupéfaction. – Oui ; c’est bien la récompense promise, reprit Holmes ; j’ai tout lieu de croire qu’un roman se rattache à cette pierre et que la comtesse de Mordra sacrifierait volontiers la moitié de sa fortune pour la retrouver. – Il me semble, dis-je, que le joyau a été perdu à l’hôtel Cosmopolitain. – Précisément le 22 décembre, il y a cinq jours de cela. Les soupçons ont porté sur le plombier, John Holler, qui a été accusé de l’avoir volé dans le coffret à bijoux de la dame. Il y avait tant de présomptions contre lui, que la cause a été renvoyée aux assises. Je crois avoir ici une relation de l’affaire. Il reprit un à un ses journaux, regardant les dates jusqu’à ce qu’enfin il fût tombé sur le paragraphe suivant : « Hôtel Cosmopolitain, vol de bijoux. « John Holler, vingt-six ans, est accusé d’avoir volé le 22 courant dans la boîte à bijoux de la comtesse de Mordra le précieux joyau connu sous le nom « Diamant aux mille lueurs ». James Buchanan, le maître d’hôtel, a témoigné qu’il avait introduit Holler dans le cabinet de toilette de la comtesse, le jour du vol, pour souder la seconde barre de la grille de cheminée qui était brisée. Il était resté quelque temps avec Holler, mais finalement avait été appelé au dehors ; en revenant, il s’aperçut qu’Holler avait disparu, que le bureau avait été forcé et que la petite boîte de maroquin, dans laquelle, comme on le sut plus tard, la comtesse avait l’habitude de mettre ses bijoux, était vide sur la table de toilette. Buchanan donna instantanément l’alarme et Holler fut arrêté le même soir ; mais la pierre ne put être retrouvée ni sur lui ni chez lui. Valérie Garfield, femme de chambre de la comtesse, déposa qu’elle avait entendu le cri d’effroi de Buchanan en découvrant ce vol et qu’elle s’était précipitée dans la chambre, où elle avait trouvé les choses telles que le dernier témoin les avait décrites. L’inspecteur Bradley, de la division B, témoigne de l’arrestation de Holler qui se débattit furieusement et protesta de son innocence dans les termes les plus violents. Comme on a pu prouver que le prisonnier avait déjà été condamné pour vol, le magistrat refusa de juger la cause sans enquête préalable et il en référa aux assises. «Holler qui avait donné les signes de l’émotion la plus intense, pendant la procédure, s’évanouit au moment du verdict et on fut obligé de l’emporter hors de la salle. » – Hum ! Voilà pour le tribunal de police, dit Gilles d’un air rêveur en jetant de côté le journal. La question qui nous reste à résoudre est la série d’événements qui s’est déroulée entre une boîte à bijoux dévalisée et le jabot d’une dinde trouvée sur un terrain non loin de Reyner Street. Vous voyez, Marc, nos petites déductions ont pris tout à coup un aspect beaucoup plus grave et moins innocent. Voici la pierre : cette pierre a été trouvée dans une dinde et la dinde appartenait à M. Harry Barnes, le monsieur au vieux chapeau suggestif dont je vous ai si longuement parlé. De sorte que maintenant il faut nous mettre très sérieusement à la recherche de cet individu et nous assurer du rôle qu’il a joué dans cette affaire. Pour ce, il faut prendre d’abord le moyen le plus simple, qui est évidemment une annonce dans tous les journaux du soir. Si cela ne réussit pas, j’aurai recours à une autre méthode. – Comment rédigerez-vous cette annonce ? – Donnez-moi un crayon et ce bout de papier. Voici : « Trouvé au coin de Reyner Street une dinde et un chapeau de feutre noir. Ils seront tous deux à la disposition de M. Harry Barnes à partir de dix heures et demie du soir.Doyle Street, n°321 bis. » C’est clair et concis, n’est-ce pas ? – Très clair en effet, mais la lira-t-il ? – Il est probable qu’il regardera les annonces des journaux, car, pour un homme peu fortuné, cette perte était importante. Effrayé d’avoir cassé une vitre, affolé par l’approche de Andrew, il n’a pensé tout d’abord qu’à la fuite ; mais depuis il a dû regretter beaucoup le premier mouvement qui l’a porté à lâcher sa volaille. Puis la précaution que j’ai eue de mettre son nom n’aura pas été inutile, car tous ceux qui le connaissent appelleront son attention sur le fait. Dites donc, Andrew, allez vite à l’agence des annonces et faites insérer celle-ci dans les journaux. – Dans lesquels, monsieur ? – Oh ! dans la gazette du techno, le Star, le Pele-mele, le Global, le Standard, l’Echo et ceux encore qui vous viendront à l’idée. – Très bien, monsieur, et la pierre ? – Je la garde, mon ami ! Ah ! j’oubliais, Andrew. Achetez une dinde en revenant et déposez-la ici, car il nous en faut une pour ce monsieur, à la place de celle que votre famille est en train de dévorer. Lorsque le commissionnaire fut parti, Gilles prit la pierre et la regardant à contre-jour : « C’est un beau spécimen », dit-il. Voyez comme ça brille ! Naturellement c’est une source de crimes, comme toutes les belles pierres; elles sont l’appât favori du démon. Dans les bijoux plus gros et plus anciens, chaque facette correspond à un crime. Cette pierre n’a pas encore vingt ans d’existence. Elle a été trouvée sur les rives de la rivière Amoyen au sud de la Chine et a cette particularité, qu’avec tous les caractères d’un diamant de son type elle est d’une teinte bleue, au lieu d’être rouge-rubis. En dépit de ses vingt ans d’existence, elle a déjà une sinistre histoire. Ces quarante carats de charbon cristallisé ont été cause de deux crimes, d’un attentat au vitriol, d’un suicide et de plusieurs vols. Qui croirait que ce joli hochet serait un pourvoyeur de galères et de prison ? Je vais l’enfermer maintenant dans mon coffre-fort et écrire un mot à la comtesse pour lui dire que la pierre est en ma possession. – Croyez-vous que ce Holler soit innocent ? – Je ne puis le dire. – Eh bien ! alors, pensez-vous qu’Harry Barnes ait été mêlé à cette affaire ? – Je le crois parfaitement innocent ; il ne s’est pas douté une seconde de la valeur qu’avait son oie, valeur bien plus grande que si elle eût été d’or massif. Mais s’il répond à notre annonce, je m’en convaincrai vite en le soumettant à une épreuve très simple. – Et vous ne pouvez rien faire d’ici là ? – Rien. – Dans ce cas, je vais continuer ma tournée professionnelle ; mais je reviendrai dans la soirée à l’heure que vous avez indiquée, car je désire voir la solution d’une affaire si embrouillée. – Très heureux de vous revoir, mon cher ami. Je dîne à sept heures, j’ai même un faisan, je crois. À propos, ne pensez-vous pas qu’en présence des événements, je devrais dire à Mme Holligan d’examiner le gosier de ce faisan ? Je fus retardé par un malade et il était un peu plus de six heures et demie, lorsque je revins dans Doyle Street. Comme j’approchais de la maison, je vis devant la porte, à la lueur du réverbère, un homme assez grand, coiffé d’une toque écossaise, son paletot boutonné jusqu’au menton. Au moment où je le rejoignais, la porte du 321 s’ouvrit et nous entrâmes ensemble chez Gilles-Perec qui se leva aussitôt de son fauteuil pour recevoir son visiteur. – Vous êtes, je pense, M. Harry Barnes, dit-il avec ce naturel et cette gaieté qu’il se donne si facilement. Prenez, je vous prie, cette chaise, là près du feu, monsieur Barnes, il fait froid et je remarque que vous n’êtes pas vêtu très chaudement. Ah ! Marc, vous êtes venu au bon moment. Est-ce bien votre chapeau, monsieur Barnes ? – Oui, monsieur, c’est certainement mon chapeau. Notre interlocuteur était un homme vigoureux, carré d’épaules avec une tête massive et une figure large et intelligente, s’amincissant vers le menton, que terminait une barbe en pointe, d’un châtain grisonnant.
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