Son nez et ses joues légèrement rouges, un léger tremblement de la main me prouvaient que les soupçons de Gilles, quant à ses habitudes, étaient bien justifiées. Sa redingote, aux reflets roux, était boutonnée jusqu’au cou, le col relevé, et, sur les poignets amaigris de notre héros, il n’y avait trace, ni de linge ni de manchettes. La parole de cet homme était lente et saccadée, mais les expressions choisies prouvaient qu’il avait de l’instruction et que si son apparence était aussi minable, c’est qu’il avait subi des revers de fortune.
– Nous avons gardé ces objets quelques jours, dit Gilles, parce que nous espérions trouver, dans les journaux, une annonce de vous nous donnant votre adresse. Je ne puis comprendre pourquoi vous n’avez pas pris ce moyen.
Notre visiteur eut un sourire contraint.
– Je suis obligé d’économiser beaucoup maintenant, répondit-il. Je ne doutais pas que la troupe de polissons qui m’a assailli n’eût emporté chapeau et volaille. Je ne voulais pas risquer de l’argent dans une tentative peut-être infructueuse.
– Très sensé. À propos de cette volaille nous avons été obligés de la manger.
– De la manger !
Notre visiteur, dans son agitation, se leva de son siège.
– Oui, elle n’aurait profité à personne si nous n’avions pas pris ce parti. Mais en voici une autre, sur le dressoir, qui est à peu près du même poids et parfaitement fraîche, je présume qu’elle remplira le même but.
– Oh ! certainement, certainement, répondit M. Barnes avec un soupir de soulagement.
– Naturellement nous avons encore les plumes, les pattes, le cou, etc., de votre volaille, de sorte que si vous voulez...
L’homme éclata d’un rire franc.
– Ce seraient des souvenirs de mon aventure, dit-il, mais à part cela, je ne vois pas trop en quoi les disjecta membra de ma dinde pourraient m’être utiles. Non, monsieur, je crois qu’avec votre permission, je me contenterai de la belle pièce que j’aperçois sur le dressoir.
Gilles-Perec me jeta un coup d’œil d’intelligence, en haussant légèrement les épaules.
– Alors voici votre chapeau et votre oiseau, dit-il. À propos, vous serait-il égal de me dire où vous aviez acheté l’autre dinde ? Je suis quelque peu amateur de volailles et j’en ai rarement vu de plus grasse.
– Certainement, monsieur, dit Barnes, qui s’était levé et avait mis sous son bras l’objet retrouvé. Nous sommes, mes amis et moi, des habitués du cabaret de l’Alpha, près du Muséum, où nous nous réfugions dans la journée. Cette année-ci notre bon cabaretier institua un comité de la dinde de Noël, dont le but est de procurer à chacun de ses membres une dinde, le 25 décembre, moyennant une petite cotisation hebdomadaire. J’ai payé la mienne régulièrement, vous savez le reste. Je vous suis très reconnaissant, monsieur, de me rendre mon chapeau, car ma toque écossaise ne convient ni à mon âge ni à ma dignité.
Et d’un air pompeux et comique, à la fois, il nous salua gravement et prit congé de nous.
–Voilà qui met M. Harry Barnes hors de cause, dit Gilles, lorsque notre visiteur eut fermé la porte derrière lui. Il est parfaitement certain qu’il n’est pour rien dans cette affaire. Avez-vous faim, Marc ?
– Pas particulièrement.
–Alors je vous propose de substituer un souper au dîner et de suivre cette piste pendant qu’elle est encore chaude.
– Avec plaisir.
Il faisait très froid ; nous revêtîmes des ulsters et des cache-nez. Les étoiles brillaient avec éclat dans un ciel pur, et l’haleine des passants formait de petits nuages légers comme ceux de la poudre. Nos chaussures craquaient et nos pas résonnaient, tandis que nous traversions le quartier du docteur, c’est-à-dire Wimpole Street, Harley Street et enfin Wigmore Street qui nous amena tout droit dans Oxford Street. En un quart d’heure, nous eûmes atteint, dans le quartier de Bloomsbury, le cabaret de l’Alpha, situé au coin d’une des rues qui mène à Holborn. Gilles poussa la porte du bar privé, et s’adressant à un individu en tablier blanc, à la face rubiconde, le cabaretier sans aucun doute, il lui demanda deux bocks.
– Votre bière doit être excellente si elle est aussi bonne que vos dindes, lui dit-il.
– Mes dindes ?
– Oui, je causais, il y a précisément une demi- heure, avec M. Harry Barnes qui est un membre de votre comité des oies de Noël.
– Ah ! j’y suis. Mais voyez-vous, monsieur, ce ne sont pas nos oies.
– Vraiment ! de chez qui viennent-elles alors ?
– Eh bien ! je les ai achetées à un marchand qui demeure aux abords de Covent Garden.
– Vraiment, j’en connais quelques-uns de ce quartier, lequel est-ce ?
– Il s’appelle Beck.
– Ah ! celui-là m’est inconnu, répondit Gilles. À votre santé et je souhaite la prospérité à votre maison. Bonsoir !
– En route pour chez Beck, continua-t- il, en boutonnant son paletot, car la brise pinçait.
– Remarquez, Marc, que notre aventure avec une dinde à la clé peut se terminer par une condamnation à sept ans de travaux forcés, à moins que nous ne puissions prouver l’innocence de l’inculpé. Il est possible que notre enquête pèse lourdement contre lui, mais nous sommes plus avancés que la police, car nous avons une donnée certaine que le plus grand des hasards nous a procurée. Suivons donc cette piste jusqu’au bout et marchons sous le vent.
Nous traversâmes Holborn puis, ayant longé Endell Street et un dédale de rues du bas quartier, nous arrivâmes au marché de Covent Garden. Une des boutiques les plus en vue portait le nom de Beck ; et le propriétaire, un homme à la figure intelligente, ornée de longs favoris, avait l’aspect d’un homme de cheval. Au moment où nous l’abordâmes il aidait un jeune garçon à fermer la boutique.
– Bonsoir ! Il fait bien froid en ce moment, dit Gilles.
Le marchand opina de la tête et jeta un coup d’œil interrogateur sur mon compagnon.
– Vous n’avez plus de dindes à vendre, ce me semble, continua Gilles, montrant le comptoir de marbre, absolument dépourvu de marchandise.
– Je vous en procurerai cinq cents demain matin, si vous voulez.
– Ce n’est pas ce que je demande.
– Tenez, si vous en désirez tout de suite, il y en a là-bas dans cette boutique éclairée par un bec de gaz.
– C’est qu’on m’avait spécialement recommandé de m’adresser à vous.
– Qui donc vous a parlé de moi ?
– Le cabaretier de l’Alpha.
– Oh ! oui, je lui ai fourni environ deux douzaines d’oies.
– C’étaient de belles pièces. De qui les teniez- vous ?
À ma grande surprise cette question provoqua une explosion de colère chez le marchand.
– Allons, m’sieu, dit-il, avec sa tête penchée de côté et les poings sur les hanches, où voulez- vous en venir ? Pas de détours.
– C’est assez clair. Je désire savoir qui vous a vendu les dindes que vous avez fournies à l’Alpha.
– Eh bien ! je ne vous le dirai pas, là.
– Oh ! cela m’est égal, mais je ne vois pas pourquoi vous vous irritez pour une telle bagatelle ?
– Irrité ! vous le seriez tout autant si vous étiez embêté comme moi. Quand j’achète une denrée avec de bon argent comptant, il ne devrait plus en être question. Mais ce ne sont plus que : « Où sont les dindes ? à qui avez-vous vendu vos dindes ? et que valent vos dindes? » Le public est si occupé de ces dindes qu’on croirait, ma parole, qu’il n’en existe pas d’autres au monde.
– Eh bien ! moi je n’ai aucune relation avec les gens qui ont pu faire une enquête, dit Gilles avec indifférence. Si vous ne voulez pas me répondre, le pari est manqué. Mais je suis toujours prêt à soutenir mon opinion en matière de volailles et j’ai parié cinq francs que cette dinde avait été élevée à la campagne.
– Eh bien ! monsieur, vous avez perdu votre pari, car elle a été élevée à la ville, dit notre marchand d’un ton bourru.
– Je n’en crois pas un mot.
– Vous avez tort.
– Vous ne me convaincrez pas.
– Croyez-vous donc que vous en sachiez plus long que moi sur un commerce que je fais depuis mon enfance ? Je vous dis que les oies vendues à l’Alpha ont été élevées à la ville.
– Vous ne me persuaderez jamais.
– Voulez-vous parier alors ?
– C’est vous prendre votre argent dans votre poche, car je sais ce que je dis et je suis sûr d’avoir raison ; mais je parierais volontiers une livre, ne serait-ce que pour vous apprendre à ne pas être têtu.
Le marchand ricana d’un air contraint.
– Apportez-moi les livres, Ron, dit-il.
Le jeune garçon apporta deux livres : un petit très mince, et un autre plus volumineux au dos graisseux ; il les étala sur le comptoir sous le bec de gaz.
– Eh bien ! monsieur l’obstiné, dit le marchand, je croyais n’avoir plus de dindes dans ma boutique, mais dans un instant, je vous prouverai qu’il y en a une devant moi. Vous voyez ce petit livre ?
– Eh bien !
– Il renferme la liste des gens à qui j’achète mes volailles. Y êtes-vous ? Ensuite, sur cette page il y a la liste des gens de la campagne et les numéros à la suite de leurs noms indiquent la page de leur compte sur le grand livre. Maintenant vous voyez cette autre page écrite au crayon rouge ? C’est la liste de mes fournisseurs de la ville. Regardez le troisième nom, lisez-le tout haut, je vous prie.
– Mrs. Cooper, 117, Brixton Road, – 249, lut Gilles.
–Parfaitement, reportez-vous maintenant au grand livre.
Gilles ouvrit à la page indiquée.
– Nous y voici, Mme Cooper, 117, Brixton Road, marchande d’œufs et de volailles.
– Quelle est la dernière fourniture ?
– 22 décembre. Vingt-quatre dindes à sept shillings six pence.
– Parfaitement, vous y êtes et en dessous ?
–Vendues à M. O´Brian, de l’Alpha, à douze shillings pièce.
– Qu’avez-vous à dire maintenant ?
Gilles-Perec avait l’air très profondément chagriné. Il tira une livre de sa poche et la jeta sur la table de marbre, en se retirant de l’air d’un homme trop furieux pour parler. À quelques mètres plus loin il s’arrêta sous un réverbère pour rire tout à son aise mais silencieusement selon son habitude.
–Lorsque vous rencontrez un homme avec cette coupe de favoris et dans sa poche un grand mouchoir à carreaux, vous pouvez toujours en tirer ce que vous voulez au moyen d’un pari, me dit-il. Je suis persuadé que si j’avais mis cent livres sous les yeux de cet homme, il ne m’aurait pas donné des renseignements aussi complets que
ceux que je lui ai arrachés lorsqu’il a cru faire une gageure. Eh bien ! maintenant, Marc, je crois que nous approchons de la fin de notre enquête et le seul point qui reste à déterminer est si nous devons aller chez cette Mme Cooper ce soir, ou si nous devons réserver cette visite pour demain. Il est clair, d’après ce maussade individu, que d’autres gens s’intéressent à cette affaire et je voudrais...
Sa réflexion fut subitement interrompue par un grand vacarme partant de la boutique que nous venions de quitter. Nous étant retournés, nous vîmes le spectacle suivant ; Beck encadré par la porte montrait furieusement le poing à un individu petit de taille et dont la figure de fouine était mal éclairée par la lumière jaunâtre de la lampe suspendue.
– Je suis excédé de vous et de vos dindes, cria-t- il. Allez au diable ! Et si vous continuez à m’embêter, je mettrai mon chien à vos trousses. Amenez donc ici Mme Cooper et je saurai lui répondre ; mais en quoi cela vous regarde-t-il, après tout ? Est-ce à vous que j’ai acheté les dindes ?
–Non, mais il y en avait une qui m’appartenait tout de même, gémit le petit homme.
– Eh bien ! réclamez-la à Mme Cooper.
– Elle m’a dit de vous la demander.
– Eh bien ! demandez-la au roi de Prusse, pour ce que cela peut me faire. J’en ai assez. Filez.
Et il s’avança furieux vers son interlocuteur, qui disparut dans l’obscurité.
– Ho ! ho ! ceci peut nous éviter une visite à Brixton Road, murmura Gilles. Suivez-moi, et nous allons voir ce qu’il y a à tirer de cet individu.
Se faufilant à grands pas à travers les groupes de flâneurs, mon compagnon rejoignit vite le petit homme et le toucha à l’épaule. Celui-ci pivota rapidement sur lui-même et je remarquai qu’il était devenu blême.
– Qui êtes-vous donc, et que me voulez-vous ? demanda-t-il d’une voix tremblante.
– Vous m’excuserez, dit Gilles mielleusement, mais je n’ai pu m’empêcher d’entendre les questions que vous avez faites tout à l’heure au marchand de dindes. Je crois pouvoir vous renseigner.
– Vous ! Qui êtes-vous, et comment pouvez- vous savoir quoi que ce soit de cette affaire ?
– Je m’appelle Gilles-Perec et si je sais ce que d’autres ignorent cela ne vous regarde pas.
– Mais vous ne savez rien de ceci.
– Excusez-moi, je sais tout. Vous cherchez à retrouver ce que sont devenues quelques dindes vendues, par Mme Cooper de Brixton Road, à un marchand nommé Beck, par lui ensuite à M. Windigate de l’Alpha, et par lui, à son tour, au comité dont fait partie M. Harry Barnes.
– Oh ! monsieur ! vous êtes précisément l’individu que je cherche, s’écria le petit homme, en agitant fiévreusement les mains. Je ne puis vous dire combien cette affaire me tient à cœur.
Gilles héla un fiacre qui passait.
– Dans ce cas nous ferons mieux de discuter dans une bonne pièce confortable, plutôt que dans ce marché ouvert à tous les vents, objecta Gilles. Mais, je vous en prie, dites- moi, avant d’aller plus loin, qui j’ai le plaisir de renseigner ?
L’homme hésita un instant.
– Je m’appelle Robin Rankler, répondit-il en jetant un regard de côté.
–Non, non, votre vrai nom, dit Gilles aimablement. C’est toujours gênant de s’occuper d’une affaire sous un faux nom.
Le sang afflua aux joues blafardes de l’étranger.
–Eh bien! alors, dit-il, mon vrai nom est James Buchanan.
– Précisément, premier maître d’hôtel à l’hôtel Cosmopolitain. Entrez dans le fiacre, je vous prie, et je vous dirai bientôt tout ce que vous désirez savoir.
Le petit homme était là immobile, jetant des regards obliques à chacun de nous avec des yeux où on pouvait lire tour à tour l’effroi et l’espoir. Il
me faisait l’effet de quelqu’un qui ne sait pas s’il doit s’attendre à une aubaine, ou à une catastrophe. Il se décida enfin à monter dans le fiacre. Une demi-heure après nous étions revenus dans le salon de Doyle Street. Nous n’avions pas proféré une parole pendant le trajet ; mais la respiration bruyante et courte de notre nouveau compagnon et la manière dont il croisait et décroisait ses mains prouvaient combien ses nerfs étaient tendus.
–Nous voici arrivés, dit Gilles gaiement, comme nous entrions dans le salon. Le feu est bien de saison aujourd’hui. Vous avez l’air gelé, monsieur Buchanan. Je vous en prie, prenez ce siège d’osier. Je vais, si vous le permettez, mettre mes pantoufles avant de m’occuper de votre petite affaire... Allons, je suis à vous maintenant. Vous voulez savoir ce que sont devenues les dindes ?
– Oui, monsieur.
– Ou plutôt je suppose, cette dindes. Je pense que vous vous intéressez à un de ces volatiles particulièrement : une dinde blanche avec une ligne noire en travers sur la queue.
Buchanan tremblait d’émotion.
– Oh ! monsieur, cria-t-il, pouvez-vous me dire ce qu’elle est devenue ?
– Je l’ai ici même.
– Ici ?
– Oui. C’était une dinde des plus remarquables, du reste, et je ne m’étonne pas que vous vous intéressiez tout spécialement à elle. Elle a pondu, après sa mort, le plus joli, le plus étincelant petit œuf bleu qu’on ait jamais vu. Je l’ai déposé là dans mon musée.
Notre visiteur chancela sur ses pieds et s’accrocha de la main droite à la cheminée.
Gilles ouvrit son coffre-fort et exhiba le diamant bleue qui brillait de mille feux éclatants.
Buchanan était là debout, la figure contractée fixant la pierre précieuse et ne sachant s’il devait la réclamer ou non.
– C’est assez de comédie, Buchanan, dit Gilles avec calme. Allons, redressez-vous, ou vous allez tomber dans la cheminée. Aidez-le donc à se rasseoir, Marc. Il n’est pas encore assez corrompu pour commettre un crime impudemment. Donnez-lui quelques gouttes d’eau-de-vie pour le remonter. Bien. Maintenant il a l’air un peu plus homme. Vrai, quelle loque !
Notre héros était en effet sur le point de se trouver mal, mais l’eau-de-vie ramena un peu de couleur à ses joues et il s’assit, regardant son interlocuteur avec des yeux hagards.
– Je tiens l’enchaînement de cette affaire et toutes les preuves à l’appui, de sorte qu’il vous reste peu de choses à m’apprendre, continua Gilles. Malgré cela, autant vaut que vous acheviez de m’éclairer, afin de rendre mon enquête complète. Vous connaissez, Buchanan, l’existence de cette pierre bleue de la comtesse de Mordra ?
– C’est Valérie Garfield qui m’en a parlé, dit-il d’une voix rauque.
– Je comprends, la femme de chambre de la comtesse. Alors vous n’avez pas su résister à la tentation de faire fortune d’un seul coup et si facilement ; vous avez cela de commun, du reste, avec beaucoup de gens qui valent mieux que vous. Mais vous n’avez pas été très scrupuleux dans les moyens que vous avez employés. Il me semble, Buchanan, qu’il y a en vous l’étoffe d’un parfait coquin. Vous saviez que ce plombier, Holler, avait été compromis déjà dans une affaire de ce genre et que les soupçons se porteraient plus facilement sur lui. Qu’avez-vous fait, alors ? Vous avez détérioré quelque chose dans la chambre de la dame, vous et votre complice Garfield, et vous vous êtes arrangés pour qu’on envoyât chercher précisément cet homme. Puis, lorsqu’il a été parti, vous avez dévalisé la boîte à bijoux ; vous avez ensuite donné l’éveil et fait arrêter ce malheureux. Alors... vous avez...
Buchanan se jeta subitement par terre et saisissant les genoux de mon camarade :
– Pour l’amour de Dieu, ayez pitié de moi ! cria-t-il. Pensez à mon père, à ma mère. Cela leur briserait le cœur. Je n’ai encore jamais rien fait de mal. Je vous jure de ne pas recommencer. Je le jure sur la Bible. Je vous en supplie, ne me traduisez pas devant les tribunaux. Pour l’amour du Christ, ne le faites pas.
–Rasseyez-vous, dit Gilles sévèrement. Il vous sied de faire tout à coup le chien couchant, et de ramper, lorsque vous n’avez pas eu une pensée pour ce pauvre Holler qui est au banc des accusés pour un crime dont il n’est nullement coupable.
– Je fuirai, monsieur Gilles. Je quitterai le pays. Alors l’accusation portée contre lui tombera d’elle-même.
– Hum ! nous en reparlerons. Et maintenant je veux entendre le récit vrai du fait suivant. Comment la pierre a-t-elle été avalée par une dinde ? et comment cette dinde a-t-elle été apportée au marché ? Dites la vérité, c’est votre seule planche de salut.
Buchanan passa la langue sur ses lèvres desséchées.
– Je vais vous raconter la chose telle qu’elle s’est passée, monsieur, dit-il.
« Lorsque Holler eut été arrêté, il me sembla préférable de me débarrasser de la pierre sur l’heure, car je ne savais pas à quel moment la police aurait l’idée de faire une enquête sur moi et dans ma chambre. Il n’y avait aucun endroit sûr dans l’hôtel. Je sortis sous prétexte de faire une commission et j’allai chez ma sœur. Elle a épousé un homme nommé Cooper et demeure à Brixton Road où elle engraisse des oies pour les vendre au marché. Tout le long du chemin, les hommes que je rencontrais me semblaient être des agents de police ou des détectives et, quoique la nuit fût froide, les gouttes de sueur perlaient sur mon front. Ma sœur me demanda pourquoi j’étais si pâle; je lui dis que j’avais été bouleversé par un vol de bijoux à l’hôtel. Puis j’allai dans la cour derrière la maison et, tout en fumant une pipe, je cherchai à quel parti m’arrêter.
«J’ai eu autrefois pour ami un nommé Pierce, qui a mal tourné depuis, et qui vient de faire de la prison à Pentonville. Je l’avais rencontré un jour et nous avions parlé par hasard des trucs des filous et de la manière dont ils savent se débarrasser de ce qu’ils ont volé. Je savais que je pouvais avoir confiance en lui, car j’étais au courant d’une ou deux de ses histoires ; je me décidai donc à aller le trouver chez lui, à Hilburn, et à lui demander conseil, convaincu qu’il me dirait le moyen de faire de l’argent avec ce bijou précieux. Mais comment arriver chez lui sans encombre ? Car enfin j’avais sué sang et eau pour venir de l’hôtel chez ma sœur. À tout instant, je pouvais être pris par la police et fouillé. Or la pierre se trouvait dans la poche de mon gilet! J’en étais à ce moment de mes réflexions, appuyé contre le mur et regardant distraitement les dindes qui se dandinaient autour de moi, lorsqu’il me vint soudain une idée qui devait me permettre de damer le pion au meilleur détective.
« Ma sœur m’avait dit quelques semaines auparavant que je pouvais me choisir une dinde, pour Noël, parmi les siennes et je savais qu’elle tenait toujours parole. Je n’avais donc qu’à prendre ma dinde maintenant et en lui faisant avaler ma pierre, je pourrais le transporter sans danger à Hilburn.
« Il y avait un petit abri dans la cour, derrière lequel j’emmenai un des volatiles que j’avais choisi parmi les plus gros. Il était blanc avec une queue traversée d’une raie noire. Je le saisis et lui ouvrant le bec, je lui introduisis la pierre dans le gosier, aussi loin que mon doigt put atteindre. L’oiseau eut un soubresaut et je sentis la pierre qui descendait dans son jabot ; mais à ce moment l’animal se mit à battre des ailes et ma sœur, attirée par le bruit, arriva dans la cour. Je me retournai pour lui parler, et, pendant ce temps-là, l’oie m’échappa et se mêla aux autres.
« – Qu’est-ce que tu faisais donc à cette bête, Jacques ? dit-elle.
« – Ne m’as-tu pas promis une dinde pour Noël ? Je les palpais pour tâcher de choisir la plus grosse.
« – Oh ! répondit-elle, nous avons mis la tienne de côté : nous l’appelons l’oiseau Jacques. C’est la grosse blanche que tu vois là-bas. Il y en a vingt-six : une pour toi, une pour nous et deux douzaines pour le marché.
« – Merci, Alice, j’ai répondu, mais si cela ne te fait rien, j’aimerais mieux avoir celle que je tenais tout à l’heure.
« – L’autre pèse eu moins trois livres de plus ; nous l’avons engraissée exprès pour toi.
« – Peu importe, je veux l’autre et je désire l’emporter maintenant, dis-je.
« – À ton aise, répliqua-t-elle avec humeur. Laquelle veux-tu, alors ?
«–Cette blanche qui a la queue traversée d’une barre et qui est là au milieu du troupeau.
« – Oh ! très bien, tue-la et emporte-la.
« Je ne me fis pas prier, monsieur Gilles, et j’emportai l’oiseau à Hilburn. Je racontai à mon complice ce que j’avais fait, car il était homme à écouter avec intérêt une histoire comme celle-là. Il en rit à en pleurer ; nous prîmes un couteau et nous ouvrîmes l’oie. Mais mon sang se figea dans mes veines, lorsque je ne trouvai pas trace de pierre dans l’intérieur de l’animal. J’avais donc commis une terrible erreur.
« Je retournai au plus vite chez ma sœur et je me précipitai dans l’arrière-cour. Il n’y restait plus une seule oie !
« – Où ont-elles donc passé, Alice ? m’écriai-je.
« – Elles sont chez le marchand.
« – Quel marchand ?
« – Beck, de Covent Garden.
« – Mais y en avait-il une autre avec la queue barrée ?
–Oui, Jacques, et je n’ai jamais pu les distinguer l’une de l’autre.
« Alors, je compris tout et je courus, aussi vite que mes pieds purent me porter, chez ce Beck; mais il avait tout vendu en bloc et il refusait de me dire à qui. Vous l’avez entendu vous-même, ce soir. Eh bien ! il m’a toujours répondu aussi aimablement. Ma sœur pense que je deviens fou. Quelquefois, je le crois aussi moi- même. Et maintenant me voilà un voleur qualifié sans avoir même joui de la fortune à laquelle j’ai sacrifié mon honneur. Dieu ait pitié de moi ! »
Il éclata en sanglots et cacha son visage dans ses mains.
Un long silence suivit ce récit, silence coupé seulement par la respiration haletante de notre interlocuteur et le tapotement régulier des doigts de Gilles sur le bord de la table. Puis, mon ami se leva et ouvrit la porte.
– Sortez, dit-il.
– Quoi, monsieur ? Que le Ciel vous bénisse ! – Plus un mot. Sortez.
Il n’y eut pas une parole : un bond, une dégringolade, une porte se fermant violemment, des pas rapides sur le pavé ; puis, tout rentra dans le silence.
– Après tout, Marc, dit Gilles, en prenant sa pipe de terre. Je ne suis pas engagé par la police pour suppléer à son insuffisance. Si Holler était en danger, ce serait une autre affaire, mais cet individu ne se présentera pas contre lui, et l’accusation doit tomber d’elle-même. Et en supposant que je favorise un criminel, je sauve peut-être une âme. Cet homme ne commettra plus de vol. Il a eu trop peur. S’il était condamné au bagne maintenant, il deviendrait un gibier de potence plus tard. De plus, c’est la saison du pardon. Le hasard a mis sur notre route un problème des plus particuliers et des plus capricieux, et le fait seul de l’avoir résolu est une satisfaction. Si vous voulez avoir la bonté de sonner, Marc, nous allons commencer une nouvelle affaire dans laquelle il y’a une autre volaille comme agent principal.