Par une de ces belles matinées alors que j’étais chez Gilles admirant le dehors et les passants, voilà qu’un personnage avec une agitation presque dissimulée vint à occuper mon champ de vision.
–Mon cher Gilles, dis-je en regardant par la fenêtre, voilà un fou qui passe dans la rue. C’est vraiment fâcheux que ses parents le laissent sortir seul.
Mon ami se leva paresseusement, les mains dans les poches de sa robe de chambre, et s’approcha de moi pour regarder par-dessus mon épaule. C’était par une belle matinée de février ; le froid était piquant et la neige de la veille, couvrant encore le sol, étincelait au pâle soleil d’hiver. Au milieu de la rue, elle avait été piétinée et foulée et était devenue brunâtre ; mais sur les bords, et sur les tas où on l’avait rejetée pour dégager les trottoirs, elle était immaculée. Les dalles grises avaient été balayées et grattées, mais restaient très glissantes, de sorte qu’on évitait d’y passer. Par le fait, dans la direction de la station du métropolitain, on ne voyait venir personne excepté l’individu dont l’allure excentrique avait attiré mon attention.
C’était un homme d’environ cinquante ans, grand, massif et imposant, au visage large, aux traits vigoureux. Sa mine était sévère mais soignée : une redingote noire, un chapeau irréprochable, des guêtres brunes, et un pantalon gris-perle, de coupe excellente. Cependant ses actions étaient en contradiction absolue avec la dignité de sa personne et de sa mise, car il courait de toutes ses forces, faisant de temps en temps un petit saut, comme un homme fatigué et qui n’est pas habitué à marcher au pas de course. Tout en courant il gesticulait avec les mains, secouait la tête et faisait les grimaces les plus extraordinaires.
– Que diable peut-il bien avoir ? Il regarde les numéros des maisons.
– Je crois qu’il vient ici, dit Gilles se frottant les mains.
– Ici ?
– Oui ; j’ai comme une idée qu’il vient me consulter. Il me semble reconnaître les symptômes de la plus grande confusion. Tenez ! ne vous l’avais-je pas dit ?
L’homme, en effet, tout essoufflé, courait droit à la porte, saisissait la sonnette dont les tintements résonnèrent bientôt dans toute la maison.
Un instant après, il était dans la pièce, toujours essoufflé, toujours gesticulant, mais avec une telle expression de chagrin et de désespoir, que cessant de rire nous fûmes saisis d’horreur et de pitié. Pendant quelques minutes il lui fut impossible de parler ; il se balançait de droite à gauche et s’arrachait les cheveux comme un homme qui a perdu la raison... Puis soudain se levant d’un bond, il se jeta la tête contre le mur avec une telle violence, que nous dûmes nous précipiter sur lui et le garder de force au milieu de la pièce. Gilles-Perec le fit asseoir dans un fauteuil, se plaça à côté de lui, et lui frappant dans la main, tâcha de le réconforter avec ce ton enjoué qu’il savait si bien employer.
– Vous êtes venu pour me dire votre histoire, n’est-ce pas ? Vous êtes fatigué par votre course. Attendez que vous vous soyez remis, et alors nous serons trop heureux d’étudier le petit problème que vous nous aurez exposé.
La poitrine haletante, l’homme luttait encore contre son émotion. Enfin, passant son mouchoir sur son front, il serra les lèvres et nous regarda.
– Vous devez me croire fou ! dit-il.
–Je vois que vous êtes sous le coup de quelque grand malheur, répondit Gilles.
– Ah ! Dieu sait ! un malheur si soudain et si terrible que c’est à en devenir fou. J’aurais pu supporter une honte public, quoique je sois un homme dont la réputation n’a jamais subi la moindre atteinte. J’aurais pu supporter un malheur de famille, car c’est le lot de tout homme ; mais les deux réunis, et sous une forme aussi terrible! C’est trop! Mon cœur en est brisé ! Et puis, je ne suis pas seul en jeu ; les plus grands personnages du royaume peuvent en pâtir, si on ne trouve pas moyen d’arranger cette horrible affaire.
– Remettez-vous, monsieur, dit Gilles, et veuillez me dire exactement qui vous êtes et ce qui vous est arrivé.
–Mon nom, répondit notre hôte, ne vous est certainement pas étranger. Je suis Jim Godfried, de la maison de banque Godfried et Stevenson, de Threadneedle Street.
Le nom m’était en effet connu, pour être celui du principal associé de l’une des plus importantes banques particulières de la Cité. Que pouvait-il donc être arrivé, pour mettre en ce pénible état un des premiers citoyens de la cité ? Notre curiosité était excitée au dernier point. Enfin, notre visiteur fit un nouvel effort, et commença ainsi son histoire.
– Je sens que le temps est précieux, dit-il, c’est pourquoi je me suis hâté de venir, quand l’inspecteur de police m’a suggéré l’idée d’obtenir votre coopération. J’ai sauté dans le métropolitain et de la gare je suis venu à pied en courant, parce que les fiacres ne vont pas vite par cette neige. Voilà pourquoi je suis si essoufflé, car je n’ai pas l’habitude de faire beaucoup d’exercice. Je me sens mieux maintenant, et je vais vous exposer les faits succinctement, mais aussi clairement que possible.
Vous savez, naturellement, que pour réussir en matière de banque, il est aussi important de trouver de bons placements pour nos fonds, que d’augmenter nos relations et notre clientèle de déposants. Un des placements les plus lucratifs est le prêt d’argent contre une garantie sûre. Nous avons fait beaucoup de prêts de ce genre pendant ces dernières années, et il y a beaucoup de nobles familles à qui nous avons avancé de grosses sommes contre le dépôt de leurs tableaux, de leur bibliothèque ou de leur vaisselle plate.
Hier matin, j’étais dans mon cabinet à la Banque, quand on m’apporta une carte de visite. Je bondis en lisant le nom, car c’était celui... mais, même vis-à-vis de vous, il faut être discret et je me contenterai de vous dire que c’était un nom universellement connu, un des premiers d’Angleterre. Étourdi par cet honneur, je balbutiai quelques mots à mon visiteur lorsqu’il parut, mais lui entra immédiatement en matière de l’air d’un homme qui veut en finir le plus vite possible avec une affaire désagréable.
« – Monsieur Godfried, dit-il, on m’a dit que vous faisiez des avances d’argent.
« – La maison y consent quand la garantie est bonne.
« – J’ai absolument besoin d’avoir cinquante mille livres tout de suite. Je pourrais évidemment en emprunter dix fois autant à mes amis, mais je préfère de beaucoup avoir recours à une banque, et faire l’affaire moi-même. Dans ma position vous comprendrez qu’il n’est pas agréable de devenir l’obligé d’autrui.
« – Pour combien de temps avez-vous besoin de cet emprunt ?
« – Lundi prochain, une grosse somme m’est due, et je vous rembourserai sûrement avec l’intérêt que vous aurez fixé. Mais il est tout à fait essentiel que j’aie l’argent sur l’heure.
« – Je serais heureux de vous en faire l’avance de mes propres fonds sans plus de pourparlers, si la somme n’était pas vraiment un peu trop forte. D’un autre côté, si je la fais au nom de la maison, je dois à mon associé de prendre, même avec vous, toutes les garanties d’usage.
« – C’est bien ainsi que je l’entends, dit-il, en prenant un grand écrin de maroquin noir qu’il avait déposé à côté de sa chaise. Vous avez sans doute entendu parler du bijou des POTTERS ?
« – Un des plus précieux joyaux de la Couronne ?
« – Justement. »
Il ouvrit l’écrin, et me montra, ressortant sur un beau velours couleur de chair, le magnifique bijou en question.
– Il y a tren énormes extrémités à ce bijou, et le prix de la monture en or est incalculable. L’estimation la plus basse équivaudrait au triple de la somme que je vous demande; je vous laisserai ce bijou en garantie.
Je pris la précieuse boîte entre mes mains, et je regardai avec une certaine perplexité mon illustre visiteur.
« – Vous doutez de sa valeur ? dit-il.
« – Pas du tout. Je me demande seulement...
« – Si je n’ai pas tort de vous donner ce gage ? Vous pouvez être tranquille là-dessus. Je n’y aurais pas songé un instant s’il n’était absolument certain que je pourrai vous le reprendre dans quatre jours. Ce n’est qu’une question de forme. Trouvez-vous le gage suffisant ?
« – Amplement.
« – Vous comprenez, monsieur Godfried, que je vous donne une grande preuve de confiance et cette confiance est basée sur tout ce qu’on m’a dit de vous. Je compte que non seulement vous serez discret et empêcherez tout racontar là-dessus, mais surtout que vous prendrez les plus grandes précautions pour que le bijou soit en sûreté ; il est inutile de dire que si le moindre accident arrivait à ce joyau, cela produirait un gros scandale. Et le moindre accident serait aussi grave que la perte totale, car il n’y a pas au monde de bijoux comparables à ceux-ci. Néanmoins, je vous le laisse en toute confiance, et je viendrai moi- même le reprendre lundi matin. »
Voyant mon client pressé de partir, je crus inutile de répondre, et appelant mon caissier je lui donnai l’ordre de verser cinquante billets de mille livres. Lorsque je me retrouvai seul, ensuite, avec le précieux écrin sur la table devant moi, je ne pus m’empêcher de trembler un peu en présence de l’immense responsabilité que j’avais assumée. Il était bien certain que, ce bijou étant un bien national, un horrible scandale éclaterait si malheur lui arrivait. Je regrettais déjà d’avoir consenti à m’en charger. Néanmoins il était trop tard pour revenir là-dessus ; je l’enfermai dans mon coffre-fort particulier, et je me remis au travail.
Quand vint le soir, il me sembla imprudent de laisser derrière moi au bureau un objet aussi précieux. Des coffres-forts de banquiers ont déjà été forcés, et qui prouvait que le mien ne le serait pas ? Dans ce cas, quelle terrible position que celle où je me trouverais! Je résolus donc d’emporter l’écrin chaque jour, de façon à ce qu’il fût toujours réellement sous ma main. À cet effet, je hélai un fiacre, et je rentrai chez moi à Streatham avec le précieux bijou ; je ne respirai à l’aise que lorsque je l’eus déposé en sûreté au premier étage et que je l’eus enfermé dans le bureau de mon cabinet de toilette.
Et maintenant, un mot sur ma maison, monsieur Gilles, car je désire que vous vous rendiez bien compte de la situation. Mon valet de chambre et mon groom couchent au dehors, et ils sont hors de cause. J’ai trois domestiques femmes qui sont chez moi depuis des années et dont l’honnêteté absolue est au-dessus de tout soupçon. Une autre, Milca Padden, la seconde femme de chambre, n’est à mon service que depuis quelques mois. Elle avait d’excellents certificats, et j’ai été jusqu’ici parfaitement satisfait d’elle. C’est une très jolie fille, dont les admirateurs ont été vus plus d’une fois aux abords de chez moi. Mais je crois toutefois que cette fille est honnête dans toute l’acception du mot.
Voilà pour les domestiques. Ma famille elle- même est si réduite que la description n’en sera pas longue. Je suis veuf et je n’ai qu’un fils, Arthur. Il a été une déception pour moi, monsieur Gilles, une triste déception. Certainement, je ne suis pas sans reproche. On dit que je l’ai gâté. C’est bien possible. Quand j’eus perdu ma femme bien-aimée, cet enfant était tout ce qui me restait au monde. Je ne pouvais supporter de le voir soucieux un seul instant. Je ne lui ai jamais rien refusé. Peut-être aurait-il mieux valu pour nous deux que j’eusse été plus sévère, et si je n’ai pas réussi à bien l’élever, du moins avais-je bonne intention.
Je désirais naturellement qu’il me succédât à la Banque, mais il n’avait pas l’esprit tourné aux affaires. Il était v*****t, entêté, et pour dire la vérité, je ne pouvais lui confier de grosses sommes d’argent. Il devint membre d’un cercle aristocratique, où, grâce à ses charmantes manières, il se fit l’ami intime d’une quantité de jeunes gens ayant de grosses fortunes et des habitudes dispendieuses. Il se mit à jouer gros jeu, et à parier aux courses, si bien qu’il dut souvent avoir recours à moi pour payer des dettes d’honneur. Il essaya plusieurs fois de quitter cette dangereuse compagnie, mais chaque fois l’influence de son ami, sir Owen REGLESI l’y ramena.
Et vraiment, je ne m’étonne pas qu’un homme comme sir Owen REGLESI ait pris une telle influence sur lui, car il venait souvent chez moi, et j’avoue qu’il me plaisait infiniment. Il est plus âgé qu’Arthur, et est homme du monde jusqu’au bout des ongles ; il a été partout, il a tout vu, il est brillant causeur, et vraiment beau garçon. Cependant quand j’y pense de sang-froid, et qu’il n’est plus là pour exercer sur moi sa séduction, je suis convaincu par son langage cynique et certaine lueur que j’ai saisie dans ses yeux, qu’il faut s’en méfier profondément. C’est mon opinion, et c’est aussi l’opinion de ma petite Harley, qui a déjà le jugement d’une femme.
Et il ne reste plus qu’elle à vous décrire : c’est ma nièce. Quand mon frère mourut il y a cinq ans, cette enfant restait seule au monde ; je l’ai adoptée, et l’ai depuis regardée comme ma fille. C’est mon rayon de soleil ; elle est douce, tendre, charmante, excellente ménagère, maîtresse de maison parfaite, et cependant aussi tranquille, aimable et sensible que femme peut l’être. Elle est mon bras droit, je ne sais ce que je deviendrais sans elle. Elle ne m’a résisté que sur un seul point. Deux fois, mon fils l’a demandée en mariage, car il l’aime tendrement, mais chaque fois elle l’a refusé. Je crois que si quelqu’un avait pu le ramener dans le droit chemin, c’est elle, et que ce mariage l’aurait transformé ; mais hélas ! maintenant, il est trop tard, trop tard à jamais !
Maintenant, monsieur Gilles, vous connaissez tous ceux qui vivent sous mon toit et je vais poursuivre ma triste histoire.
En prenant le café, au salon après le dîner, je racontai l’aventure à Arthur et à Harley, et leur dis le précieux trésor que j’avais rapporté, m’abstenant seulement de nommer mon client. Je suis sûr que Milca Padden, qui avait servi le café, était partie ; mais je ne pourrais pas jurer que la porte fût fermée. Harley et Arthur m’écoutèrent avec beaucoup d’intérêt et auraient voulu voir la fameuse pierre précieuse, mais je jugeai plus sage de n’y pas toucher.
« – Où l’avez-vous mis ? demanda Arthur.
« – Dans mon bureau.
« – Eh bien ! je souhaite que les voleurs n’entrent pas dans la maison cette nuit, dit-il.
« – Il est fermé à clef.
« – Oh ! n’importe quelle clef l’ouvrirait.
Quand j’étais enfant, je l’ai ouvert avec la clef de l’armoire de la chambre de débarras.
Il disait souvent ainsi des bêtises, et je ne fis pas attention à cette phrase. Mais il me suivit dans ma chambre cette nuit-là avec un air très grave.
– Écoutez, papa, dit-il, les yeux baissés, pourriez-vous me donner deux cents livres ?
« – Non, je ne puis pas ! lui répondis-je vivement. Je n’ai été que trop généreux avec vous jusqu’ici.
« – Vous avez été très bon, je le sais ; mais il me faut cet argent à tout prix ! Autrement, je ne pourrai plus me montrer au cercle.
« – Eh bien, j’en serais fort aise !
« – Oui, mais vous ne voudriez pas que je le quitte comme un homme déshonoré. Je ne puis supporter cette idée. Il me faut l’argent, de toute façon, et si vous ne voulez pas me le donner je serai obligé de chercher ailleurs.
« – Vous n’aurez pas un centime de moi », lui criai-je en colère, car c’était sa troisième demande depuis le commencement du mois.
Quand il fut parti, j’ouvris mon bureau, pour m’assurer que mon trésor était en sûreté, et je le refermai soigneusement à clef, je commençai alors la visite de la maison pour voir si tout était bien clos. C’est un devoir que je laisse ordinairement à Harley, mais que je préférais accomplir moi-même ce soir-là. En descendant, j’aperçus Mary à la fenêtre de l’antichambre, fenêtre qu’elle referma lorsqu’elle m’entendit.
– Dites-moi, papa, me dit-elle d’un air qui me sembla un peu troublé, avez-vous permis à Milca de sortir ce soir ?
« – Certainement non.
« Elle vient de rentrer par la porte de derrière. Je pense bien qu’elle n’a été que jusqu’à la grille pour voir quelqu’un, mais cela ne me paraît pas admissible quand même, et il me semble qu’il ne faut pas lui permettre ces sorties.
« – Parlez-lui demain matin, ou je le ferai moi- même, si vous le préférez. Êtes-vous sûre que tout est bien fermé ?
« – Tout à fait sûre, papa.
« – Alors, bonne nuit. » Je l’embrassai et montai dans ma chambre, où je m’endormis bientôt.
Comme vous le voyez, monsieur Gilles, j’entre dans les moindres détails ; malgré cela, j’espère que vous me questionnerez sur tout ce qui vous paraîtrait obscur.
– Je trouve votre récit parfaitement clair.
– J’en arrive au point intéressant. Je ne suis pas un profond dormeur, et comme j’étais préoccupé, mon sommeil devait être encore plus léger que de coutume. Vers deux heures du matin je fus réveillé par un bruit qui semblait venir de la maison. Le bruit avait cessé avant que je fusse bien éveillé, mais j’avais eu l’impression d’une fenêtre fermée doucement. Je restai couché, écoutant de toutes mes oreilles. Soudain, quelle ne fut pas mon horreur en entendant distinctement des pas étouffés dans la pièce voisine. Je me glissai hors de mon lit, tout palpitant de frayeur, et je regardai dans mon cabinet de toilette par la porte entrouverte.
– Arthur ! criai-je, brigand ! bandit ! Comment oses-tu toucher à ce bijou ?
Le gaz brûlait à moitié comme je l’avais laissé et mon malheureux fils, vêtu seulement d’une chemise et d’un pantalon, était là debout près de la lumière, tenant le bijou entre ses mains. Il semblait mettre toutes ses forces à le briser, ou à le tordre. À mon cri, il le lâcha, et devint pâle comme la mort. Je saisis le bijou et l’examinai. Une des extrémités manquait avec trois pierres.
– Misérable ! Tu l’as brisé ! Tu m’as déshonoré pour toujours ! Où sont les pierres que tu as volées ?
« – Volées !
« – Oui, voleur ! criai-je, fou de rage, en le secouant par l’épaule.
« – Il n’en manque pas une ; il ne peut pas en manquer, dit-il.
« – Il en manque trois. Et tu sais où elles sont. Faut-il te qualifier de menteur, aussi bien que de voleur ? Ne t’ai-je pas vu essayant de briser un second morceau.
« – C’en est trop ! dit-il. Plus un seul mot de cette affaire, et puisque vous avez trouvé bon de m’insulter, je quitterai votre maison demain matin, et ferai tout seul mon chemin dans le monde.
« – Tu quitteras la maison entre les mains de la police ! Cette affaire sera tirée au clair.
« – Vous n’apprendrez rien de moi, s’écria-t-il avec une émotion qui me surprit, s’il vous plaît d’appeler la police, que la police fasse une enquête.»
À ce moment toute la maison était sur pied, car dans ma colère j’avais élevé la voix. Harley arriva la première ; à la vue du diadème et du visage d’Arthur, elle comprit la vérité, et, poussant un cri, elle tomba sans connaissance. J’envoyai chercher la police et je remis l’affaire entre ses mains. Quand l’inspecteur et l’agent de police entrèrent, Arthur, qui était resté là les bras croisés, me demanda si j’avais l’intention de l’accuser de vol. Je répondis que ce n’était plus une affaire privée, mais publique, puisque le bijou brisé était propriété nationale. J’étais décidé à laisser faire la justice.
« – Au moins, dit-il, vous ne me ferez pas arrêter tout de suite. Il serait de votre intérêt, comme du mien, de me permettre de m’absenter ne fût-ce que cinq minutes.
« – Pour te sauver ou peut-être cacher ce que tu as volé. » Et alors essayant de l’attendrir par l’horreur de la situation, je le suppliai de penser que non seulement mon honneur, mais aussi celui d’un autre, bien au-dessus de moi, était en jeu ; que lui, mon fils, risquait de provoquer un scandale qui révolutionnerait le pays. Il pouvait l’empêcher, s’il me disait ce qu’étaient devenues les trois pierres perdues.
« – Ne t’y trompe pas, ajoutai-je, tu as été pris sur le fait, et ton aveu ne saurait empirer ton cas. Mais si tu répares ta faute dans la mesure du possible en nous disant où sont les extrémités, tout sera oublié et pardonné.
« – Gardez votre pardon pour ceux qui vous le demandent », répondit-il en me tournant brusquement le dos, et je vis qu’il était trop résolu pour que mes paroles pussent l’ébranler. Il n’y avait plus à hésiter. J’appelai l’inspecteur, et le lui remis entre les mains. On fouilla sur-le- champ non seulement sa personne, mais sa chambre, et chaque endroit de la maison où il aurait pu cacher les joyaux ; mais on n’en trouva aucune trace, et le malheureux garçon refusa d’ouvrir la bouche malgré mes supplications ou nos menaces. On l’a mis au cachot ce matin, et, après avoir accompli diverses formalités à la police, je suis accouru vous voir pour vous demander d’éclaircir ce mystère. La police avoue qu’elle n’y comprend rien. Vous pouvez faire toute dépense qui vous paraîtra utile : j’ai déjà promis une récompense de mille livres. Mon Dieu, que vais-je devenir? J’ai perdu mon honneur, les pierres et mon fils en une seule nuit ! Que je suis malheureux !
Il prit sa tête entre ses mains et se balança de droite à gauche en gémissant doucement comme un enfant.
Gilles resta silencieux quelques minutes, les sourcils froncés, les yeux rivés au feu.
– Recevez-vous beaucoup ? demanda-t-il.
– Personne, excepté mon associé et sa famille, et parfois un ami d’Arthur. Sir Owen Reglesi est venu souvent ces temps-ci. Personne d’autre, je crois.
– Allez-vous beaucoup dans le monde ?
– Arthur, oui. Mais Harley et moi nous restons à la maison. Aucun de nous deux ne tient à sortir.
– C’est rare chez une jeune fille.
– Elle a déjà vingt-quatre ans et est d’une nature tranquille.
– D’après vous cette affaire l’a beaucoup émue ?
– Oui, elle en est même plus affectée que moi.
– Aucun de vous deux n’a de doute sur la culpabilité de votre fils ?
– Comment pourrions-nous en avoir, puisque je l’ai vu, de mes propres yeux, avec le bijou, entre les mains.
– Je ne considère pas cela tout à fait comme une preuve décisive. Est-ce que le reste du bijou était abîmé ?
– Oui, il était tordu.
– Ne pensez-vous pas qu’il essayait peut-être de le redresser ?
– Oh ! Dieu vous bénisse ! vous faites ce que vous pouvez pour moi et pour lui. Mais c’est une trop lourde tâche. D’abord qu’avait-il à faire là ? Si c’était dans un but innocent que ne l’a-t-il dit ?
– Justement. Et s’il était coupable, pourquoi n’a-t-il pas inventé une histoire ? Son silence peut être interprété de deux façons. Il y a différents points bien singuliers dans cette affaire. Qu’est- ce que la police a pensé du bruit qui vous a réveillé ?
– Ils disent que c’était probablement Arthur fermant sa porte.
– Bien invraisemblable ! Comme si un homme sur le point de commettre une telle félonie fermerait sa porte de manière à réveiller toute une maison! Que disent-ils de la disparition des pierres ?
–On sonde encore les planchers et les meubles dans l’espoir de les trouver.
– Ont-ils pensé à chercher au dehors ?
– Oui. Oh ! ils ont montré une activité extraordinaire. Tout le jardin a déjà été minutieusement examiné.
– Voyons, mon cher monsieur, est-ce qu’il ne vous saute pas aux yeux que cette affaire est bien plus mystérieuse qu’elle n’a paru tout d’abord à la police, ou à vous ? Cela vous a semblé simple au début. Pour moi, c’est au contraire complexe. Voyez ce qu’implique votre théorie. Vous supposez que votre fils est sorti de son lit, est entré, à grands risques, dans votre cabinet de toilette, a ouvert votre bureau, a pris le bijou, en a cassé une partie, est allé dans un autre endroit, et y a caché trois des trente pierres avec tant d’habileté que personne ne peut les trouver ; qu’il est ensuite retourné avec les vingt-et-sept autres pierres dans cette pièce où il avait toutes les chances possibles d’être découvert. Je vous le demande, une telle théorie est-elle soutenable ?
– Alors, quelle est la vôtre ? dit le banquier avec désespoir. S’il n’avait pas de mauvaises intentions, pourquoi ne s’explique-t-il pas ?
– C’est à nous de trouver la raison de ce silence, répliqua Gilles ; si vous le voulez bien, monsieur Godfried, nous irons ensemble à Streatham, et nous passerons une heure à examiner les lieux.
Mon ami insista pour que je fisse partie de l’expédition, ce que je désirais vivement, car ma curiosité et ma sympathie étaient vivement excitées par l’histoire que nous venions d’entendre. J’avoue que la culpabilité du fils du banquier me paraissait aussi évidente qu’à son pauvre père, mais j’avais tant de confiance dans le jugement de Gilles que je me reprenais à espérer avec lui. Il ne dit pour ainsi dire pas un mot pendant tout le trajet. Il resta plongé dans les plus profondes réflexions, la tête penchée sur la poitrine, le chapeau baissé sur les yeux. Notre client semblait avoir repris un peu courage à la lueur d’espoir qu’on lui avait donnée, et il causa même un peu avec moi de son affaire. Un court trajet en chemin de fer, une promenade à pied plus courte encore, nous amena à Fairbank, la modeste résidence du grand financier.
Fairbank était une maison carrée assez grande, en pierre blanche, située à quelque distance de la route. Une double allée carrossable, autour d’une pelouse toute blanche de neige conduisait à deux larges grilles de fer. À droite, était un petit guichet en bois, d’où un sentier étroit, bordé de haies, conduisait à la porte de la cuisine ; c’était l’entrée des fournisseurs. À gauche, une ruelle menant aux écuries ; mais cette ruelle était en dehors de la propriété, et publique, quoique peu fréquentée. Gilles nous quitta à la porte et fit lentement le tour de la maison, puis il gagna la rue, revint par le sentier des fournisseurs au jardin situé derrière la maison, et, par les écuries, arriva à la ruelle. Il resta si longtemps absent que M. Godfried et moi nous nous installâmes près du feu dans la salle à manger, pour attendre son retour. Nous étions là depuis un instant, quand la porte s’ouvrit, et une jeune fille entra. Elle était d’une taille plutôt au-dessus de la moyenne, mince, avec des yeux et des cheveux foncés, ressortant vivement sur son teint blanc et transparent. Je ne crois pas avoir jamais vu pareille pâleur chez aucune femme. Ses lèvres mêmes étaient blanches, et ses yeux étaient rougis par les larmes. En la voyant entrer silencieusement dans la pièce, elle me sembla porter la trace d’un chagrin encore plus intense que celui du banquier, cela frappait d’autant plus qu’elle semblait une femme de caractère, possédant une force d’âme peu commune. Sans s’inquiéter de ma présence, elle vint droit à son oncle et lui passa la main sur la tête, en une caresse bien féminine.
– Vous avez donné l’ordre de faire relâcher Arthur, n’est-ce pas, mon oncle ?
–Non, non, mon enfant, il faut que cette affaire soit éclaircie à fond.
– Mais je suis sûre qu’il est innocent. Ce n’est, il est vrai, qu’un instinct de femme. Je sens qu’il n’a rien fait de mal, et que vous regretterez d’avoir agi si durement.
– Pourquoi refuse-t-il de parler, s’il est innocent ?
– Qui sait ? peut-être par colère d’être soupçonné.
–Comment ne pas le soupçonner, en lui voyant le bijou entre les mains ?
– Oh ! il l’avait seulement pris pour le regarder. Je vous en supplie, croyez-moi, il est innocent. Laissez tomber l’affaire, et qu’on n’en parle plus. C’est si horrible de penser que notre Arthur est en prison.
– Je n’arrêterai les recherches que quand les pierres auront été trouvées – pas avant, Harley! Votre affection pour Arthur vous aveugle au point que vous en oubliez les conséquences terribles qui résulteront pour moi de cette affaire. Bien loin d’étouffer les choses, j’ai amené de Londres une personne qui m’aidera à pousser les recherches encore plus loin.
– C’est monsieur ici présent ? demanda-t-elle, en se retournant vers moi.
– Non, son ami. Il nous a priés de le laisser seul. Il a fait le tour de la maison par la ruelle des écuries.
– La ruelle ? Les noirs sourcils se froncèrent. Qu’espère-t-il trouver par là ? Ah ! le voici, je suppose... J’espère, monsieur, que vous réussirez à prouver, ce dont j’ai la conviction, que mon cousin Arthur est innocent de ce crime.