– Je partage tout à fait votre opinion, répondit Gilles, en allant secouer la neige de ses chaussures sur le paillasson, je crois que j’ai l’honneur de parler à miss Harley Godfried. Pourrai- je vous poser une ou deux questions ?
– Je vous en prie, monsieur, si cela peut servir à éclaircir cette triste affaire.
– Vous n’avez rien entendu, la nuit dernière ?
– Rien jusqu’à ce que mon oncle élevât la voix. Je l’entendis et je descendis aussitôt.
– C’est vous qui aviez fermé les fenêtres et les portes le soir. Aviez-vous assujetti toutes les fenêtres ?
– Oui.
– L’étaient-elles encore ce matin ?
– Oui.
–Une de vos femmes de chambre a un amoureux ? je crois que vous avez dit à votre oncle hier au soir qu’elle était sortie pour le rencontrer.
– Oui, et c’est elle-même qui avait servi le thé au salon, et qui avait pu entendre mon oncle parler du bijou.
– J’y suis. Vous en déduisez qu’elle peut être sortie pour avertir son amoureux et qu’ils ont pu, à eux deux, organiser le vol.
–Mais à quoi bon toutes ces conjectures, s’écria le banquier avec impatience, quand je vous dis que j’ai vu Arthur avec le diadème entre ses mains ?
– Attendez un peu, monsieur Godfried. Nous y reviendrons. Et pour cette fille, miss Godfried, vous l’avez vu rentrer par la porte de la cuisine, je présume ?
– Oui, quand j’allai voir si la porte était bien fermée pour la nuit, je la trouvai qui se glissait à l’intérieur. J’aperçus aussi l’homme dans l’obscurité.
– Le connaissez-vous ?
– Oh, oui ; c’est le marchand qui nous apporte les légumes. Il s’appelle Jonathan.
– Il se tenait, dit Gilles, à gauche et à une certaine distance de la porte.
– Oui, à gauche.
– Et il a une jambe de bois !
Une lueur d’effroi sembla passer dans les yeux de la jeune fille.
– Êtes-vous donc un magicien ? dit-elle ; comment savez-vous cela ?
Elle souriait, mais la face maigre et expressive de Gilles demeura impassible.
– Je voudrais bien maintenant monter au premier, dit-il. J’aurai probablement besoin de sortir de nouveau. Ah ! je vais inspecter les fenêtres du rez-de-chaussée avant de monter.
Il alla rapidement de l’une à l’autre, puis s’arrêta plus longuement à la grande baie qui donnait du vestibule dans la ruelle. Il l’ouvrit, et examina soigneusement le rebord avec sa loupe !
Montons maintenant, dit-il enfin.
Le cabinet de toilette du banquier était une pièce simplement meublée, avec un tapis gris, un grand bureau, et une haute glace. Gilles alla d’abord au bureau et en examina la serrure.
– Quelle clef a-t-on employée pour l’ouvrir ?
– Celle que mon fils lui-même a indiquée, celle de l’armoire de la chambre à débarras.
– L’avez-vous là ?
– C’est celle qui est sur la toilette.
Gilles-Perec la prit, et ouvrit le bureau.
– C’est une serrure silencieuse. Il n’est pas étonnant que cela ne vous ait pas réveillé. Cette boîte, je pense, renferme le précieux bijou. Voyons-le.
Il ouvrit l’écrin et sortant le joyau, le posa sur la table. C’était un magnifique spécimen de l’art du joaillier, et les vingt-et-sept pierres étaient les plus belles que j’aie jamais vues. Sur l’un des côtés il était tordu ; il en manquait même à l’extrémité un morceau, celui précisément sur lequel étaient enchâssées les trois pierres manquantes.
– Là, monsieur Godfried, dit Gilles, voici le coin qui fait pendant à celui qui est si malheureusement perdu. Pourrai-je vous demander de le casser ?
Le banquier recula d’horreur.
– Jamais, dit-il, je n’oserais même essayer.
– Eh bien ! je vais l’oser.
Gilles y mit toute sa force, sans aucun résultat.
– Je sens que cela cède un peu, dit-il ; mais quoique j’aie les doigts extrêmement forts, il me faudrait beaucoup de temps pour réussir. Un homme ordinaire ne pourrait pas. Et qu’arriverait-il à votre avis, monsieur Godfried, si je le cassais ? cela ferait un bruit, comme un coup de pistolet. Allez-vous me dire que tout cela s’est passé à quelques pas de votre lit et que vous n’en avez rien entendu ?
– Je ne sais que penser. Tout cela est de plus en plus obscur.
– Mais tout s’éclaircira au fur et à mesure que nous examinerons l’affaire. Qu’en pensez-vous, miss Godfried ?
– J’avoue que je partage toujours la perplexité de mon oncle.
– Votre fils n’avait ni chaussures, ni pantoufles, quand vous l’avez vu ?
– Il n’avait absolument que son pantalon et sa chemise.
– Je vous remercie. Nous avons été certainement favorisés par une chance extraordinaire dans toute cette enquête, et ce sera bien notre faute si nous n’arrivons pas à la vérité complète. Avec votre permission, monsieur Godfried, je vais continuer mes investigations au dehors.
Il alla seul, à sa demande, car il expliqua que de nouvelles marques de pas rendraient sa tâche plus difficile. Après une heure, peut-être plus, il revint les pieds couverts de neige, le visage plus impénétrable que jamais.
– Je crois que j’ai vu maintenant tout ce qu’il y avait à voir, monsieur Godfried, dit-il ; je vous serai plus utile en rentrant chez moi.
– Mais les pierres, monsieur Gilles. Où sont- elles ?
– Je ne puis vous le dire.
Le banquier se tordit les mains.
– Je ne les reverrai plus jamais, cria-t-il. Et mon fils ? me donnez-vous de l’espoir ?
– Mon opinion n’a changé en rien.
– Alors, au nom du Ciel, qu’est-ce que cette sombre tragédie qui s’est passée chez moi la nuit dernière ?
– Si vous voulez venir jusqu’à mon domicile de Doyle Street, demain matin, entre neuf et dix heures, je serai heureux de pouvoir tout vous expliquer. Si j’ai bien compris, vous me donnez carte blanche pour agir en votre nom, pourvu que je retrouve les pierres, et vous ne me fixez pas de limite pour la dépense ?
– Je donnerais ma fortune pour les retrouver.
– Très bien. J’examinerai la question d’ici à demain. Au revoir ; il est bien possible que j’aie à revenir ici avant la nuit.
Il était évident pour moi que mon compagnon avait déjà son opinion faite quoique je ne pusse même entrevoir la solution. Plusieurs fois, pendant le trajet du retour, je tentai de le sonder là-dessus, mais il passait toujours à un autre sujet, et je finis par y renoncer. Il n’était pas encore trois heures quand nous rentrâmes. Il alla droit à sa chambre, et en ressortit au bout de quelques minutes, habillé comme un vulgaire vagabond : avec son collet relevé, sa veste luisante aux coutures, son foulard rouge, et ses bottines usées, il en était le type accompli.
– Je crois que cela ira, dit-il en jetant un coup d’œil sur la glace au-dessus de la cheminée. Je voudrais que vous puissiez venir avec moi, Marc, mais je crains que ce ne soit nuisible. Suis-je sur la vraie piste ou n’est-ce qu’un leurre ? en tous cas je le saurai bientôt. J’espère revenir sous peu.
Il alla au buffet, se coupa une tranche de bœuf, qu’il plaça en sandwich entre deux morceaux de pain, et mettant ce repas sommaire dans sa poche, il partit en expédition.
Je venais de prendre mon thé de cinq heures, quand il revint, de fort bonne humeur, et en tenant au bout des doigts une vieille bottine à élastiques. Il la jeta dans un coin et se servit une tasse de thé.
– Je ne suis entré qu’en passant, dit-il. Je continue.
– Où cela ?
– Oh ! de l’autre côté du West End. Je serai peut-être absent quelque temps. Ne m’attendez surtout pas.
– Et comment cela va-t-il ?
– Oh ! comme cela. Je n’ai pas à me plaindre. Je suis retourné à Streatham depuis que je vous ai quitté, mais sans entrer dans la maison. C’est un charmant petit problème que je suis bien heureux d’avoir eu à résoudre. Mais je n’ai pas le temps de bavarder; je vais ôter ces vêtements de douteuse apparence, et redevenir mon très respectable moi-même.
Je voyais bien à ses manières qu’il avait de meilleures raisons d’être satisfait qu’il ne le disait. Ses yeux pétillaient, et ses joues, si blêmes d’ordinaire, étaient légèrement colorées. Il monta chez lui rapidement ; quelques minutes plus tard, j’entendis fermer violemment la porte de la rue ; il était reparti pour cette chasse qui le passionnait à un si haut degré.
Je l’attendis jusqu’à minuit, et ne le voyant pas venir, je rentrai dans ma chambre. Je l’avais souvent vu rester dehors plusieurs jours et plusieurs nuits de suite, lorsqu’il était sur une piste chaude, de sorte que son retard ne m’étonna pas. Je ne sais pas à quelle heure il rentra, mais quand je descendis déjeuner, le lendemain matin, il était là, aussi frais et dispos que possible, une tasse de café d’une main, son journal de l’autre.
– Vous m’excuserez d’avoir commencé sans vous, Marc, me dit-il ; mais vous vous rappelez que notre client doit venir d’assez bonne heure ce matin.
– C’est vrai qu’il est déjà neuf heures passées, répondis-je. Je crois même que le voilà. Il me semble avoir entendu sonner.
C’était, en effet, notre ami le financier. Je fus frappé du changement qui s’était fait en lui, car son visage, naturellement large et massif, était comme réduit et ratatiné, ses cheveux semblaient même avoir blanchi. Il entra avec une paresse et une léthargie qui étaient encore plus pénibles à voir que sa violence de la veille, et il tomba lourdement dans le fauteuil que je lui avançai.
– Je ne sais pas ce que j’ai fait pour être si cruellement éprouvé, dit-il. Il y a deux jours, seulement, j’étais un homme heureux et prospère, sans un souci au monde. Aujourd’hui il ne me reste plus qu’une vieillesse solitaire et déshonorée. Il y a chez moi malheur sur malheur... Ma nièce Harley m’a abandonné.
– Abandonné ?
– Oui. Son lit n’a pas été défait cette nuit, sa chambre était déserte ce matin, et il y avait une lettre pour moi sur la table du vestibule. Je lui avais dit hier, tristement mais sans colère, que si elle avait épousé mon fils tout ceci ne serait pas arrivé. C’était une parole irréfléchie. C’est à cela qu’elle fait allusion dans sa lettre :
« Mon oncle chéri,
« Je sens que j’ai été la cause de votre malheur et que si j’avais agi différemment tout cela ne serait pas arrivé. Je ne puis plus jamais, avec cette idée, être heureuse sous votre toit, et il faut que je vous quitte pour toujours. Ne vous inquiétez pas de mon avenir, il est assuré, et surtout, ne me cherchez pas, ce serait peine perdue, et un mauvais service à me rendre. À la vie, à la mort, je suis toujours votre affectionnée.
« HARLEY. »
– Qu’est-ce que cette lettre veut dire, monsieur Gilles ? croyez-vous qu’elle indique un suicide ?
– Non, non, pas du tout, et c’est peut-être la meilleure des solutions. Je crois pouvoir vous dire, monsieur Godfried, que vous touchez à la fin de vos malheurs.
– Ah ! vous croyez ? qu’avez-vous appris, monsieur Gilles ; savez-vous où sont les pierres ?
–Donneriez-vous mille livres pour chacune d’elles ?
– J’en donnerais dix.
– Ce serait inutile. Trois mille livres suffiront. Il y a aussi une petite récompense, je crois. Avez- vous votre carnet de chèques?... Voici une plume. Faites-le de quatre mille livres.
Le banquier, tout étourdi, signa le chèque demandé ! Gilles alla à son bureau et en tira un petit morceau d’or taillé en triangle, avec trois pierres incrustées ; il le jeta sur la table.
Avec un cri de joie, notre client s’en empara.
– Vous l’avez ! dit-il haletant. Je suis sauvé ! je suis sauvé !
La réaction fut aussi violente que le chagrin l’avait été, et le pauvre homme pressait les pierres retrouvées sur sa poitrine.
– Vous avez une autre dette, monsieur Godfried, dit Gilles-Perec, avec une certaine gravité.
– Une dette ! Il saisit la plume. Dites la somme, et je paierai.
– Non, pas à moi. Vous devez de très humbles excuses à ce noble garçon, votre fils, qui s’est conduit comme je serais fier de voir mon fils se conduire si jamais j’en avais un.
– Alors ce n’est pas Arthur qui avait pris les pierres ?
–Je vous ai dit hier, et je vous répète aujourd’hui, que ce n’est pas lui.
– Vous en êtes sûr ? Alors courons tout de suite lui apprendre que la vérité est découverte.
– Il le sait déjà. Après avoir tout tiré au clair, j’ai eu une entrevue avec lui, et voyant qu’il ne voulait pas parler, je lui ai tout dit. Il a dû m’avouer que j’avais raison et m’a donné les quelques détails qui me manquaient encore. Maintenant, peut-être, consentira-t-il à vous parler.
– Au nom du Ciel, expliquez-moi donc cet extraordinaire mystère !
– Tout de suite et je vous raconterai même comment je suis arrivé à la vérité. Mais laissez- moi vous dire d’abord le plus pénible pour vous et pour moi. Il y a eu entente entre sir Owen REGLESI et votre nièce Harley. Ils se sont enfuis ensemble.
– Ma Harley ? Impossible !
– C’est malheureusement plus que possible : c’est certain. Ni vous, ni votre fils ne connaissiez le vrai caractère de cet homme que vous avez admis dans votre intimité. C’est l’un des hommes les plus dangereux d’Angleterre, un joueur ruiné, un misérable absolument désespéré, un homme sans cœur ni conscience. Votre nièce ne savait pas ce que sont de tels hommes. Quand il lui murmurait des paroles d’amour, les mêmes qu’il a murmurées à tant d’autres femmes avant elle, elle croyait avoir seule réussi à toucher son cœur. Satan inspirait ce misérable, à la fin la malheureuse devint un jouet entre ses mains ; elle avait chaque soir des rendez-vous avec lui.
– Je ne peux pas, je ne veux pas croire cela ! s’écria le banquier, dont le visage était devenu livide.
– Eh bien ! moi je vais vous dire ce qui s’est passé chez vous, l’autre nuit. Votre nièce, quand elle vous a cru rentré dans votre chambre, est descendue doucement et est allée causer avec son amoureux à la fenêtre qui donne sur la ruelle. La marque de ses pieds a complètement traversé la neige, ce qui prouve qu’il est resté là fort longtemps. Elle lui parla du joyau. Lui, dont la hideuse passion pour l’or s’anima à cette nouvelle, plia votre nièce à sa volonté. Je ne doute pas qu’elle ne vous aime, mais il y a des femmes chez qui l’amour d’un homme domine les autres affections, je pense qu’elle doit être de celles-là. Elle avait à peine fini d’écouter ses instructions qu’elle vous vit descendre : elle ferma la fenêtre rapidement et vous raconta l’escapade d’une des filles de chambre avec son amoureux à la jambe de bois, escapade qui était vraie d’ailleurs.
Votre fils Arthur alla se coucher après sa conversation avec vous, mais il dormit mal à cause de l’ennui que lui causaient ses dettes de jeu. Au milieu de la nuit, il entendit un pas léger devant sa porte, il se leva, et, regardant dans le corridor, il fut très surpris d’y voir sa cousine marchant avec précaution et entrant dans votre cabinet de toilette. Pétrifié d’étonnement, il passa un vêtement, et attendit dans l’ombre la suite de cette étrange aventure. Votre nièce ressortit bientôt de la pièce en question, et, à la lueur de la lampe du corridor, votre fils la vit emportant le précieux bijou. Elle descendit. Lui, tremblant d’horreur, la suivit et, caché derrière un rideau, vit ce qui se passait dans le vestibule. Elle ouvrit doucement la fenêtre, remit le bijou à quelqu’un qui se cachait dans l’ombre, referma, et rentra chez elle, frôlant de près votre fils toujours caché derrière son rideau.
Tant qu’elle était là, il ne pouvait rien faire sans perdre la femme qu’il aimait. Mais dès qu’elle eut disparu, il comprit quel malheur terrible c’était pour vous, et quelle importance il y avait à le conjurer. Il se précipita, tel qu’il était, nu-pieds, à la fenêtre, sauta dans la neige, et courut dans la ruelle, où il apercevait une ombre au clair de lune. Sir Owen REGLESI chercha à s’enfuir, mais Arthur le rattrapa : il y eut une lutte entre eux, votre fils tirant le joyau d’un côté, et son adversaire de l’autre. Dans la mêlée il frappa Sir Owen et le blessa au-dessus de l’œil.
Quelque chose céda soudain, et votre fils serrant le diadème entre les mains, se sauva, ferma la fenêtre et remonta chez vous. Il venait de s’apercevoir que le joyau avait été tordu dans la lutte et cherchait à le redresser quand vous êtes arrivé.
– Est-ce possible ? murmura le banquier.
– Vous avez excité sa colère en l’injuriant au moment où il pensait qu’il venait de mériter vos plus chaudes félicitations. Il ne pouvait dire la vérité sans trahir quelqu’un qui certainement ne méritait pas tant de considération. Mais il prit le parti le plus chevaleresque, et garda son secret.
– Et c’est pour cela qu’elle fondit en larmes et s’évanouit en voyant le bijou, s’écria M. Godfried. Oh ! mon Dieu ! quel fou aveugle j’ai été. Et il demandait la permission de sortir cinq minutes ! Le cher enfant voulait chercher si le morceau brisé n’était pas tombé par terre. Comme je l’ai faussement et cruellement jugé.
– Quand j’arrivai à la maison, continua Gilles, j’en fis le tour très soigneusement pour voir si quelque trace dans la neige pourrait m’éclairer. Je savais qu’il n’était pas tombé de neige depuis la veille, et aussi qu’une forte gelée avait dû conserver les empreintes. Le long du sentier des fournisseurs tout était piétiné et méconnaissable. Un peu plus loin, cependant, au- delà de la porte de la cuisine, une femme avait stationné et causé avec un homme qui avait laissé d’un côté une marque de jambe de bois. Je pouvais même reconnaître qu’ils avaient été dérangés, car la femme avait couru rapidement à la porte, ce que révélaient les empreintes ; elles étaient profondes à la pointe du pied, et légères au talon. Jambe-de-bois, lui, avait attendu un instant avant de partir. Je pensai que ces deux individus pouvaient être la femme de chambre et l’amoureux dont vous m’aviez parlé, et l’enquête l’a prouvé du reste. Je parcourus le jardin sans rien trouver que des pistes tracées au hasard et qui devaient provenir de la police ; mais dans la ruelle menant aux écuries, une longue et complexe histoire était écrite dans la neige, sous mes yeux.
Il y avait une double piste de pas d’un homme chaussé, et une seconde double piste provenant d’un homme qu’à ma joie je reconnus avoir été nu-pieds. Je fus tout de suite convaincu, d’après ce que vous m’aviez dit, que cet homme n’était autre que votre fils. Le premier avait marché à l’aller et au retour, mais l’autre avait couru rapidement, et ses marques recouvrant parfois celles du premier, il était évident qu’il l’avait suivi. Je remontai cette piste et elle me conduisit à la fenêtre du vestibule, où l’homme aux bottines avait fait fondre la neige, preuve qu’il avait séjourné là assez longuement. Ensuite je repris mon contre-pied, jusqu’à environ cent mètres dans la ruelle. Là les bottines avaient fait face à l’ennemi, la neige avait été piétinée comme dans une lutte, et quelques gouttes de sang me montraient que je ne m’étais pas trompé dans mes conjectures. L’homme aux bottines avait encore couru dans la ruelle, et de nouvelles traces de sang montraient que c’était lui qui avait été blessé. Lorsque j’arrivai à la grand-route, les traces se perdaient, le trottoir ayant été balayé.
En entrant dans la maison, j’avais examiné, à la loupe, vous vous le rappelez, le rebord et la boiserie de la fenêtre du vestibule. Je pu distinguer le contour d’un pied humide, rentrant. Je pouvais dès lors me former une opinion sur ce qui s’était passé. Un homme s’était posté à la fenêtre, quelqu’un lui avait apporté le joyau ; votre fils avait entendu du bruit et, ayant vu ce qui se passait, avait poursuivi le voleur ; il avait lutté avec lui, chacun tirant de son côté sur le joyau de toutes ses forces, c’est ainsi qu’ils avaient pu réussir à le briser. Ensuite, votre fils était revenu avec sa prise, mais c’était sans savoir qu’il en a laissé un fragment entre les mains de son adversaire. Jusque-là rien de plus clair. Restait à savoir qui était l’homme, et qui lui avait apporté le bijou ?
J’ai depuis longtemps pour principe que quand vous avez exclu l’impossible, ce qui reste, quelque improbable que ce soit, est pourtant la vérité. Je savais que ce n’était pas vous qui aviez apporté le bijou au dehors, il ne restait donc que votre nièce et les domestiques. Mais si c’étaient les domestiques, pourquoi votre fils se serait-il laissé accuser à leur place ? Il n’y avait aucune raison pour cela. Tandis qu’il y avait dans son amour pour sa cousine une excellente raison de garder le secret, d’autant plus que ce secret entraînait le déshonneur. Lorsque je me rappelai que vous aviez vu la jeune fille à la fenêtre, et qu’elle s’était évanouie en revoyant le bijou, ma conjecture devint une certitude.
Et quel pouvait être son complice? Un amoureux évidemment, le seul être qui pût lui faire oublier l’affection et la reconnaissance qu’elle vous devait ? Je savais que vous sortiez peu, et que votre cercle d’amis était très restreint. Mais parmi eux était sir Owen REGLESI. J’avais entendu parler de lui comme d’un homme de mauvaise réputation. L’homme aux bottines ne pouvait être que lui, les bijoux devaient être entre ses mains. Même reconnu par Arthur, il pouvait se croire en sûreté, car il était impossible que votre fils le dénonçât sans compromettre sa propre famille.
Maintenant, vous devinez facilement les moyens que j’employai. J’allai sous le déguisement d’un vagabond à la maison de sir Owen, je fis la connaissance de son valet de chambre, qui m’apprit que son maître s’était blessé à la tête la nuit précédente, et, finalement, pour la modeste somme de six shillings, j’acquis une preuve irrécusable en acquérant une paire de ses vieilles chaussures. Je les apportai à Streatham, et vis qu’elles s’adaptaient exactement aux marques que j’avais constatées dans la neige.
– J’ai vu un vagabond de mauvaise tournure dans la ruelle, hier après-midi.
– Précisément. C’était moi. Ayant trouvé mon homme, je rentrai et changeai d’habits. Mais le plus délicat restait encore à faire ; il ne fallait pas de poursuites, pour éviter le scandale, et je savais qu’un misérable aussi retors que sir George comprendrait ce qui nous liait les mains. J’allai le voir. D’abord, naturellement, il nia tout. Puis lorsque je lui dis point pour point tout ce qui s’était passé, il voulut faire du tapage, et arracha un poignard d’une panoplie. Mais je connaissais mon homme, et je lui mis un pistolet sous le nez avant qu’il pût bouger. Il devint alors un peu plus raisonnable. Je lui dis que nous lui paierions bien les pierres qu’il avait en sa possession, mille livres chacune. Cela lui arracha les premières marques de regret qu’il ait montrées.
– Le diable m’emporte, dit-il, j’ai lâché les trois pour six cents livres. J’obtins facilement de lui l’adresse du receleur, en lui promettant qu’il ne serait pas poursuivi. J’y allai aussitôt, et après bien des marchandages, j’obtins les pierres pour mille livres pièce. Alors j’allai voir votre fils, lui dis que tout était arrangé, et enfin je rentrai me coucher à deux heures du matin, après ce que je puis appeler une bonne journée de travail.
– Une journée qui a épargné à l’Angleterre un gros scandale politique, dit le banquier en se levant. Monsieur, je ne trouve pas de mots pour vous remercier, mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Votre habileté a dépassé tout ce que j’avais entendu dire de vous. Et maintenant il faut que je coure demander à mon cher fils de me pardonner les torts que j’ai eus envers lui. Quant à ce que vous me dites de la pauvre Harley, cela me fend le cœur. Toute votre science ne pourrait me faire savoir où elle est maintenant ?
–Je crois que nous pouvons dire avec certitude qu’elle est là où se trouve sir Owen REGLESI. Il est clair que, aussi impardonnables que ses fautes ne puissent l’etre, elle aura un châtiment qui en est totalement digne.