La cordelette tachetée

4636 Mots
Au nombre de toutes ces houleuses situations que j’ai eu à suivre avec mon ami Gilles, je n’en trouve pas une seule qui présente plus d’originalité que celle qui touche à une famille bien connue du Eastland : les Ruben, de Scotlany. Les événements que je vais relater ici se déroulèrent au alors même que je commençait mes fréquentations avec mon ingénieux ami Gilles, lorsque, célibataires tous deux, nous logions ensemble dans Doyle Street. J’aurais pu les publier plus tôt, si je n’avais promis le secret, et je n’ai été relevé de ma parole que le mois dernier par la mort inattendue de celle à qui je l’avais donnée. Le moment est venu de faire connaître ces faits, car j’ai appris de source certaine qu’il s’est répandu sur la mort du docteur Eddie Ruben des bruits qui tendraient à rendre l’affaire encore plus grave qu’elle ne l’a été en réalité. C’était au commencement de mai 1883 que, me réveillant un matin, je trouvai Gilles, tout habillé, auprès de mon lit. Il n’était pas matinal d’habitude, et comme l’horloge sur la cheminée marquait seulement sept heures un quart, je le regardai avec surprise et un tant soit peu de ressentiment, pour m’avoir troublé dans mon sommeil, moi, homme maniaque. – Très fâché de vous réveiller, Marc, dit-il, mais nous en sommes tous là ce matin ; votre femme m’a donné le branle et ayant été tirée brusquement hors de son lit elle s’est vengée sur moi, et moi sur vous. – Qu’y a-t-il donc ? le feu ? – Non, une cliente, une jeune fille qui s’est présentée chez moi dans un état d’agitation extrême, et qui insiste pour me voir. Elle attend au salon. Or, quand des jeunes filles courent la métropole à cette heure-ci, et font lever des gens qui ont encore sommeil, j’en conclus qu’elles ont quelque chose de très pressant à communiquer. Si elle nous apporte une affaire intéressante à étudier, vous voudrez, j’en suis sûr, la suivre dès le début. J’ai donc eu l’idée de vous réveiller, afin de ne pas vous laisser perdre cette occasion. – Mon cher, je serais désolé de la manquer. Rien ne me passionnait davantage que de suivre Gilles dans ses investigations professionnelles, et d’admirer les déductions rapides et aussi intuitives que rapides, au moyen desquelles il démêlait les problèmes qui lui étaient soumis. Je m’habillai rapidement, et au bout de quelques minutes j’avais rejoint mon ami au salon. Nous nous trouvâmes en présence d’une dame, vêtue de noir, avec un voile épais sur le visage ; en nous voyant elle se leva du siège qu’elle avait choisi près de la fenêtre. – Bonjour, madame, dit Gilles, cordialement, je m’appelle Gilles Perec, et voici Monsieur Marc, mon plus fidèle compagnon et mon associé, devant qui vous pouvez parler aussi librement que devant moi. Ha ! je suis bien aise de voir que votre femme a eu le bon esprit de faire du feu Marc. Ayez la bonté de vous en approcher, et je vais vous commander une tasse de café chaud, car je vois que vous grelottez. – Ce n’est pas de froid que je tremble, dit la femme, à voix basse, en changeant de place. – De quoi donc ? – C’est de peur, monsieur Gilles, je dirai même d’effroi. À ces mots elle leva son voile, et nous pûmes voir qu’elle était en effet dans un état d’agitation pitoyable : ses traits étaient tirés, sa peau livide, ses yeux inquiets, effrayés, hagards comme ceux d’une bête traquée. Son extérieur était celui d’une femme de trente ans, mais avec des cheveux gris prématurés, et une expression de grande lassitude. Gilles vit tout cela d’un de ses coups d’œil rapides et pénétrants. – N’ayez pas peur, dit-il d’un ton affectueux, en se penchant vers elle et lui touchant le bras ; nous allons éclaircir cela rapidement, j’en suis sûr. Il me semble que vous êtes venue par le train. – Vous me connaissez donc ? – Non, mais je vois votre billet de retour dans votre gant gauche. Vous avez dû partir de bonne heure et vous avez fait une longue route en dog- cart, par de mauvais chemins avant d’arriver à la station. Elle sursauta et, stupéfaite, regarda mon compagnon. – Il n’y a là aucun mystère, chère madame, dit-il en souriant. La manche gauche de votre jaquette est tachetée de boue en sept endroits ; les marques en sont encore fraîches ; il n’y a qu’un dog-cart pour éclabousser de cette manière ; surtout lorsqu’on est assis à la gauche du conducteur. – Quelle que soit votre méthode de raisonnement, vous êtes tombé juste, dit-elle. J’ai quitté la maison avant six heures, je suis arrivée à Leatherhead à six heures vingt, et à Waterloo par le premier train. Monsieur, je ne puis plus y tenir, je deviendrai folle si cela continue. Je n’ai personne à qui m’adresser, personne absolument, et la seule qui s’intéresse à moi, un jeune homme, ne peut m’être que d’un faible secours. J’ai entendu parler de vous, monsieur Gilles, par Mme Freuguen, que vous avez aidée dans une circonstance difficile. C’est par elle que j’ai eu votre adresse. Oh ! monsieur, pensez-vous que vous puissiez m’aider, moi aussi, et au moins jeter quelque lumière dans le chaos qui m’environne? À présent, je ne saurais vous rémunérer de vos services, mais dans un mois ou deux je serai mariée, je pourrai disposer de ma fortune et alors vous verrez que je ne suis pas une ingrate. Gilles se tourna vers son bureau et en tira un carnet qu’il consulta. – Freuguen, dit-il. Ah ! oui, je me rappelle l’affaire ; c’était au sujet d’une tiare d’opales. Je crois que ce n’était pas de votre temps, Marc. Je puis vous assurer, madame, que je serai heureux de me consacrer à votre affaire comme je l’ai fait pour celle de votre amie. Ne parlons pas d’honoraires, je vous en prie, ma profession porte avec elle sa récompense ; je vous laisse libre de me rembourser les dépenses que j’aurai pu faire, quand cela vous conviendra. Et maintenant je vous demande d’exposer votre affaire sans omettre aucun détail qui puisse nous éclairer. – Hélas ! répondit notre visiteuse, l’horreur de ma situation vient de ce que mes craintes sont si vagues, et mes soupçons fondés sur des bases si faibles, je dirai même si puériles, que celui-là même à qui j’ai le droit de demander aide et conseil les considère comme des imaginations de femme nerveuse. Il ne le dit pas, mais je le devine à ses réponses conciliantes et à ses regards pleins de pitié. Mais on m’a dit, monsieur Gilles, que vous saviez lire au fond du cœur humain ; vous pouvez peut-être me donner un conseil en présence des dangers qui me menacent. – Je suis tout attention, madame. – Je m’appelle Anastasie Stoner, et je vis chez mon beau-père, le dernier rejeton d’une des plus vieilles familles saxonnes d’Angleterre, les Ruben, de Scotlany, famille fixée sur les confins ouest du Surrey. Gilles fit un signe de tête : « Le nom m’est familier, dit-il. – Cette famille fut à un moment donné parmi les plus riches d’Angleterre, et ses possessions s’étendaient jusque dans le Berkshire au nord, et le Hampshire à l’ouest. Mais, au siècle dernier, se succédèrent quatre générations de prodigues et de débauchés, et la ruine de la maison fut consommée par un joueur sous la Régence. Il ne resta rien de leurs terres, sauf quelques ares de terrain et la maison, vieille de deux cents ans, qui est elle-même hypothéquée autant qu’elle peut l’être. Le dernier possesseur y traîna sa misérable existence de noble ruiné ; mais son fils unique, mon beau-père, se rendit compte qu’il fallait se tirer de là, obtint d’un parent une avance de fonds, pour faire des études médicales, et partit pour Calcutta, où, grâce à son habileté professionnelle et à sa force de caractère, il se créa une belle clientèle. Dans un mouvement de colère, causé par un vol qui avait été commis chez lui, il assomma son maître d’hôtel indien, et peu s’en fallut qu’il ne fût condamné à mort. Il fit plusieurs années de prison et revint en Angleterre, morose et aigri. Pendant que le docteur Ruben était aux Indes il avait épousé ma mère, Mme Stoner, la veuve encore jeune du major général Stoner, de l’artillerie du Bengale. Ma sœur Julia et moi, nous étions jumelles, et nous n’avions que deux ans lors de ce second mariage de ma mère. Elle était riche, mille livres sterling de rente, et elle légua sa fortune au docteur Ruben, afin qu’il nous gardât chez lui et à condition qu’il fît à chacune de nous, en cas de mariage, une rente qu’elle détermina. Peu de temps après notre retour en Angleterre, ma mère mourut, tuée dans un accident de chemin de fer près de Crewe, il y a huit ans de cela environ. À partir de ce moment le docteur Ruben ne fit plus aucun effort pour se créer une clientèle à Londres, et il nous emmena avec lui dans la vieille maison de Scotlany. La fortune que ma mère avait laissée suffisait amplement à tous nos besoins, et il ne semblait pas qu’il pût y avoir d’obstacle à notre bonheur. Mais tout à coup le caractère de notre beau- père changea terriblement. Au lieu de se faire des amis et d’échanger des visites avec nos voisins, qui avaient d’abord été enchantés de voir un Ruben de Scotlany installé de nouveau dans la vieille demeure de famille, il s’enferma chez lui, et ne sortit guère que pour se quereller férocement avec quiconque se trouvait sur sa route. Une violence de caractère voisine de la folie était du reste chose héréditaire chez les hommes de sa famille, et chez mon beau-père cette disposition avait été, je pense, accrue par son long séjour sous les tropiques. Il se produisit des rixes déplorables qui le firent traduire deux fois en police correctionnelle ; il devint la terreur du village et les gens s’enfuyaient à son approche, car il est excessivement fort et ne se possède plus quand il est en colère. La semaine dernière, il jeta le forgeron par- dessus un parapet dans la rivière, et je n’ai pu éviter un scandale public qu’en donnant à la victime tout l’argent que j’ai pu réunir. Il n’a aucun ami, excepté les bohémiens : il permet à ces vagabonds de camper sur les quelques ares de terre couverts de ronces qui sont la seule propriété de la famille, et accepte en retour l’hospitalité sous leurs tentes, voyageant même avec eux pendant des semaines entières. Il a aussi une passion pour certaines bêtes indiennes qui lui sont envoyées par un correspondant, et il a dans ce moment-ci une panthère et un babouin qui se promènent en liberté, et sont redoutés des villageois presque autant que leur maître. Vous jugerez par tout ceci que ma pauvre sœur Julia et moi n’avions pas grand agrément dans la vie. Nous ne pouvions garder aucun domestique, et pendant longtemps nous avons dû nous servir nous-mêmes. Ma sœur n’avait que trente ans quand elle est morte, et pourtant ses cheveux avaient commencé à blanchir, tout comme les miens. – Votre sœur est morte ? – Oui, il y a juste deux ans de cela, et c’est de sa mort que je veux vous parler. Vous comprenez que, menant la vie que je vous ai décrite, il se présentait peu d’occasions de voir des gens de notre âge et de notre monde. Nous avions pourtant une tante, sœur non mariée de ma mère, Mme Ellie Winchester, qui demeure auprès de Harrow, et nous obtenions de temps en temps la permission de lui faire une courte visite. Julie y passa les fêtes de Noël, il y a deux ans, et y rencontra un capitaine de corvette en demi-solde, avec qui elle se fiança. Mon beau-père apprit cet engagement au retour de ma sœur, et ne fit pas d’objection au mariage ; mais une quinzaine avant le jour fixé pour la cérémonie, se déroula le terrible drame qui m’a privée de ma seule compagne. Gilles était resté appuyé au dossier de sa chaise, les yeux fermés, et la tête renversée sur un coussin : mais à ce moment il entrouvrit les yeux, et jeta un regard sur sa cliente. – Soyez assez bonne pour donner des détails très précis, dit-il. – Cela m’est facile, car chaque minute de cette épouvantable nuit est gravée dans ma mémoire. L’habitation est, comme je l’ai dit, très ancienne, et seule une des ailes est habitée. Les chambres à coucher se trouvent au rez-de-chaussée, les salons dans le pavillon central. La première chambre est celle du docteur Ruben, la seconde était celle de ma sœur, la troisième est la mienne. Elles ne communiquent pas, mais donnent toutes sur le même corridor. Me fais-je bien comprendre ? – Parfaitement. – Les fenêtres de ces trois pièces ouvrent sur la pelouse. Dans cette nuit fatale où mourut ma sœur, le docteur Ruben s’était retiré de bonne heure, mais sans se coucher, car Julia se trouva tout à coup incommodée par l’odeur des forts cigares indiens qu’il avait l’habitude de fumer. Elle quitta donc sa chambre et vint chez moi, où elle resta un certain temps à m’entretenir de son mariage. À onze heures, elle se leva pour partir, mais s’arrêtant à la porte : – À propos, Anastasie, me dit-elle, as-tu jamais entendu siffler au milieu de la nuit ? – Jamais, répondis-je. –Je suppose qu’il te serait impossible de siffler en dormant, n’est-ce pas ? – Assurément, mais pourquoi ? – Parce que ces dernières nuits, j’ai toujours, vers les trois heures du matin, entendu un sifflement faible, et cependant distinct. J’ai le sommeil très léger, et cela m’a réveillée. Je ne puis me rendre compte d’où cela vient, de la chambre voisine ou de la pelouse ? Je voulais savoir si tu l’avais aussi entendu, ce sifflement. – Non. Ce sont probablement ces maudits bohémiens dans le parc. – Cela se pourrait. Et pourtant, si c’est sur la pelouse, il est étonnant que tu n’aies pas perçu ce bruit tout comme moi. – Ah ! mais je n’ai pas le sommeil aussi léger que toi. –Oh! cela n’a pas grande importance, du reste, ajouta-t-elle, en souriant. Puis, elle me quitta et, un instant après, je l’entendis fermer sa porte à clef. – Vraiment, dit Gilles, était-ce votre habitude de fermer ainsi votre porte la nuit ? – Toujours. – Et pourquoi ? – Je crois vous avoir dit que le docteur avait une panthère et un babouin ; en conséquence, nous ne nous sentions en sûreté que quand nos portes étaient fermées à clef. – Cela se comprend. Continuez, je vous prie. – Je ne pus pas dormir, cette nuit-là. Le vague pressentiment d’un malheur m’oppressait. Ma sœur et moi, vous vous le rappelez, étions jumelles et vous savez combien subtils sont les liens unissant deux âmes qui se tiennent de si près. Au dehors, le temps était affreux. Le vent soufflait par rafales et une pluie battante venait se briser contre les fenêtres. Soudain, au milieu du vacarme de la tempête, j’entendis un cri désespéré de femme affolée et je reconnus la voix de ma sœur. Je sautai à bas de mon lit, m’enveloppai d’un châle, et me précipitai dans le corridor. Au moment où j’ouvrais la porte, il me sembla entendre un léger sifflement du genre de celui décrit par ma sœur et un instant après je distinguai un bruit sonore comme celui d’une masse de métal qui serait tombée par terre. Puis la porte de ma sœur s’ouvrit lentement. Terrifiée, je m’arrêtai, ne sachant ce qui allait se passer. À la lueur de la lampe du corridor, je vis apparaître dans l’ouverture ma sœur elle-même, le visage pâle de terreur, faisant des gestes comme pour implorer du secours, et trébuchant comme un homme ivre. Je courus à elle, je la pris dans mes bras, mais les jambes lui manquèrent et elle s’affaissa par terre. Elle se tordait comme dans des souffrances horribles et tous ses membres étaient affreusement convulsés. D’abord je crus qu’elle ne m’avait pas reconnue, mais quand je me penchai sur elle, elle me cria d’une voix que je ne pourrai jamais oublier : Anastasie! C’était la cordelette! tachetée! ». Il y avait encore qu’elle aurait voulu dire, et son doigt tendu semblait vouloir percer le mur de la chambre du docteur, mais une nouvelle convulsion la saisit, et l’empêcha de parler. Je m’élançai dans le corridor, appelant mon beau-père et je le rencontrai, en robe de chambre, sortant à la hâte de chez lui. Quand nous arrivâmes près de ma sœur, elle était sans connaissance. Le docteur lui versa du cognac entre les lèvres, envoya chercher le médecin du village, mais tous nos efforts furent vains ; la vie la quitta peu à peu, et elle mourut sans avoir repris connaissance. Telle fut la fin épouvantable de ma chère sœur. – Un instant, dit Gilles, êtes-vous bien sûre d’avoir entendu ce sifflement, et ce bruit métallique ? pourriez-vous le jurer sur votre honneur ? –C’est ce que le coroner du comté m’a demandé à l’enquête. J’ai la conviction de l’avoir entendu, et pourtant, au milieu de cette tempête et des gémissements de la vieille maison, je puis m’être trompée. – Votre sœur était-elle habillée ? – Non, elle était en toilette de nuit. On trouva dans sa main droite le reste d’une allumette qui avait brûlé, et dans sa main gauche, la boîte d’allumettes elle-même. –Ce qui prouve qu’elle avait cherché à allumer et à regarder autour d’elle. Ceci est important. Quel a été le résultat de l’enquête ? – L’affaire fut minutieusement étudiée, car la conduite du docteur Ruben était bien connue dans le comté, cependant on ne put découvrir aucune cause de mort plausible. Mon témoignage prouvait que la porte avait été fermée en dedans ; quant aux fenêtres, elles étaient munies de ces vieux volets à barres de fer, qu’on assujettissait chaque soir. Les murs furent soigneusement sondés et trouvés intacts partout, et le plancher fut aussi examiné à fond, avec aussi peu de succès. La cheminée est large, mais fermée à une certaine hauteur par quatre forts barreaux. Il est donc certain que ma sœur était tout à fait seule, lors de l’événement qui a causé sa mort. D’ailleurs, son corps ne portait aucune trace de violences. – Et le poison ? – Les docteurs l’ont examinée à ce point de vue, sans aucun résultat. – À quoi donc attribuez-vous la mort de cette malheureuse jeune fille ? – Je suis persuadée qu’elle n’est morte que de peur et d’ébranlement nerveux ; mais qu’est-ce qui l’a effrayée, je ne puis me l’imaginer. –Y avait-il des bohémiens, alors, dans le parc ? – Oui, il y en a presque toujours. –Ah! et quelle idée vous a suggéré cette allusion à une cordelette, une cordelette tachetée ? – J’ai pensé d’abord que c’était un simple effet du délire, puisque cela pouvait être une n’opportunité quoi qui puisse avoir rapport ou ressembler à une corde , peut-être ces bohémiens du parc..ah..! Je ne sais plus ! Je me suis demandé si les mouchoirs de couleur que beaucoup d’entre eux portent sur la tête ne lui avaient pas suggéré l’adjectif bizarre qu’elle a employé. Gilles secoua la tête de l’air d’un homme qui est loin d’être satisfait. – Cela me paraît bien mystérieux ! dit-il. Continuez votre récit, je vous prie. – Deux ans se sont passés depuis, et ma vie a été, jusqu’à ces derniers jours, plus solitaire que jamais. Cependant, il y a un mois environ, un ami, que j’ai depuis des années, m’a fait l’honneur de me demander en mariage. Il s’appelle Allan, Allan Brimble, c’est le second fils de M. Brimble, de Crane Water, près de Reading, un bien mignon garçon. Mon beau-père n’a fait aucune objection à ce projet, et nous devons nous marier au printemps. Il y a deux jours, on a commencé des travaux de réparations dans l’aile ouest du bâtiment, et le mur de ma chambre a été percé ; j’ai donc dû déménager et aller m’installer dans la chambre où ma sœur est morte, et dormir dans le lit même où elle a dormi. Imaginez alors quel a été mon frisson d’horreur, lorsque la nuit dernière, ne dormant pas et songeant à son triste sort, j’entendis tout à coup, dans le silence de la nuit, le sifflement à peine perceptible qui avait été le signal de sa mort. Je me levai d’un bond et allumai la lampe, mais je ne vis rien dans la pièce. Trop émue pour me recoucher toutefois, je m’habillai et dès qu’il fit jour, je me glissai dehors ; je me fis donner un dog-cart à l’auberge de la Couronne, qui est en face de la maison, et je gagnai ainsi Leatherhead, d’où je suis arrivée ce matin, dans le seul dessein de vous voir et de vous demander conseil. – Vous avez bien fait, répondit mon ami. Mais m’avez-vous tout dit ? – Oui, tout. – Miss Ruben, ce n’est pas exact ; vous épargnez votre beau-père. – Quoi ? que voulez-vous dire ? Pour toute réponse, Gilles, relevant la dentelle noire de la manche, découvrit la main que notre visiteuse laissait reposer sur ses genoux. – Il vous a traitée brutalement, dit Gilles. La jeune fille rougit profondément et, cachant son poignet endolori : « C’est un homme brutal, dit-elle, et peut-être ne se rend-il pas compte de sa propre force. » Il y eut un long silence, pendant lequel Gilles, le menton appuyé sur ses mains, regardait fixement le feu qui pétillait dans la cheminée. – C’est une affaire très obscure, dit-il enfin. Il y a mille détails que je voudrais connaître avant de fixer notre ligne de conduite. Mais nous n’avons pas un instant à perdre. Si nous allions à Scotmany, aujourd’hui même, nous serait-il possible de visiter ces pièces sans que votre beau- père le sût ? – Justement, il a parlé de venir aujourd’hui en ville pour une affaire très importante. Il est probable qu’il sera dehors toute la journée, et que rien ne viendra vous déranger. Nous avons une femme de charge, maintenant, mais elle est vieille et bête, et je pourrai facilement l’écarter. – Parfait. Vous n’avez rien à dire contre cette excursion, Marc ? – Absolument rien. –Eh bien! nous irons ensemble. Qu’allez- vous faire, vous-même ? – Une ou deux courses, puisque je suis en ville. Je rentrerai par le train de midi, de façon à être là à temps pour vous recevoir. – Et vous pouvez compter sur nous de bonne heure dans l’après-midi. J’ai moi-même quelques affaires à expédier. Vous ne voulez pas rester à déjeuner ? – Non, il faut que je parte. Mon cœur est bien soulagé, maintenant que je vous ai confié ma peine. À bientôt, donc. Elle abaissa son voile épais sur sa figure et sortit d’un pas léger. – Que pensez-vous de tout cela. Marc ? demanda Gilles, en se renversant sur sa chaise. – Cela me paraît être une affaire bien obscure et sinistre. – Obscure oui, et sinistre, aussi. – Cependant, si ce qu’elle dit est vrai, si le plancher et les murailles sont intacts, et la porte, la fenêtre et la cheminée infranchissables, sa sœur était indubitablement seule au moment de sa mort. – Que faites-vous alors de ces sifflements nocturnes et des paroles étranges de la moribonde ? – Je ne sais qu’en penser. – Si vous faites un rapprochement entre ces sifflements de la nuit, et la présence d’une b***e de bohémiens en intimité avec ce vieux docteur les fortes présomptions que celui-ci a intérêt à empêcher le mariage de sa belle-fille, l’allusion de la mourante à une cordelette, et enfin le fait que Miss Anastasie Ruben a entendu un choc métallique qui aurait pu être causé par le déplacement d’une des barres de fer des volets, il me semble qu’il faut chercher de ce côté l’explication du mystère. – Mais alors, qu’ont fait ces bohémiens ? – Je n’en sais absolument rien. – Je ne trouve pas votre raisonnement très péremptoire. – Moi non plus et c’est précisément pour cela que nous allons à Scotlany aujourd’hui. Je veux voir si les objections qui se présentent à mon esprit sont insurmontables, ou si elles peuvent être réfutées. Mais que diable !... Cette exclamation avait été arrachée à mon compagnon par la brusque ouverture de la porte, à l’apparition d’un homme de forte taille. Son costume était un singulier mélange de l’homme comme il faut et de l’agriculteur, car il portait un chapeau haut-de-forme, une longue redingote, et une paire de guêtres très hautes ; il tenait à la main un fouet de chasse. Il était si grand que son chapeau touchait le chambranle de la porte, et si large qu’il semblait remplir l’ouverture tout entière. Sa large face, sillonnée de mille rides, hâlée par le soleil, portait l’empreinte des plus viles passions; son regard s’arrêtait alternativement sur chacun de nous : ses yeux enfoncés, injectés de bile, et son nez crochu et émacié, le faisaient ressembler à un vieil oiseau de proie. – Lequel de vous est Gilles ? demanda cette étrange personne ? – C’est moi, monsieur, mais je désirerais savoir à qui j’ai l’honneur de parler, dit mon compagnon sans s’émouvoir. –Je suis le docteur RUBEN, de Scotmany. – Vraiment, docteur, dit Gilles, d’un ton mielleux ; prenez un siège, je vous prie. – Certainement non. Ma belle-fille est venue ici. J’ai suivi sa piste. Que vous a-t-elle raconté ? – Il fait un temps bien froid pour la saison, répondit Gilles. – Qu’est-ce qu’elle vous a dit ? cria le vieillard furieux. –Mais j’ai entendu dire que les crocus seraient beaux cette année, continua mon ami sans se dérouter. – Ha ! ha ! Vous ne voulez pas me répondre ? dit notre visiteur, en avançant d’un pas et en brandissant son fouet. Je vous connais, espèce de coquin ! J’ai déjà entendu parler de vous. Vous êtes Gilles. Mon ami eut un léger sourire. – Gilles, l’homme qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Mon ami sourit franchement. –Gilles, le cireur de bottes de Scotlany. Gilles, cette fois, rit de bon cœur. – Vous m’intéressez. Je vous demande seulement, quand vous partirez, de vouloir bien fermer la porte, car vous nous avez laissés en plein courant d’air. – Je partirai quand j’aurai vidé mon sac. Je vous défends de vous mêler de mes affaires. Je sais que miss Ruben est venue ici. Je l’ai filée ! Je suis un homme dangereux pour quiconque me résiste. Regardez plutôt ! Il s’avança vivement, saisit de sa large main brune le tisonnier, et le plia en deux. – Tenez-vous donc au large, hurla-t-il, et rejetant le tisonnier tordu dans le foyer, il sortit à grands pas. « Ça m’a l’air d’un homme fort aimable, dit Gilles, en riant. Je ne suis pas aussi massif que lui, mais s’il était resté plus longtemps j’aurais pu lui faire voir que ma poigne vaut la sienne. » Sur ce, reprenant le tisonnier d’acier, il le redressa d’un seul coup. – Voyez-vous cette insolence de me confondre avec la police de sûreté ! Cet incident donne un charme de plus à notre enquête: j’espère seulement que notre petite amie n’aura pas à souffrir de son imprudence à se laisser filer. Et maintenant, Marc, nous allons commander le déjeuner, ensuite j’irai à la Chambre Syndicale des médecins, où j’espère trouver quelques renseignements utiles.
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