Il était près d’une heure quand Gilles revint de sa course. Il tenait à la main un papier bleu couvert de notes et de chiffres.
– J’ai vu le testament de l’épouse décédée, dit- il. Il a fallu, pour bien le comprendre, calculer la valeur actuelle des placements dont il y est question. Le revenu total, qui au moment de la mort était de près de onze cents livres sterling, n’est plus, à cause de la baisse des produits agricoles, que de 750 livres. Chaque fille a droit, en se mariant, à une rente de 250 livres. Il est donc évident que si elles s’étaient mariées toutes deux, le cher homme aurait été réduit à une maigre pitance ; même le mariage d’une seule ferait un trou considérable dans ses revenus. Ma recherche de ce matin n’a donc pas été inutile, puisqu’elle prouve jusqu’à l’évidence que le docteur Ruben a les meilleures raisons du monde de s’opposer à pareil projet. Et maintenant, Marc, ceci devient trop sérieux pour lambiner, d’autant plus que le vieux bonhomme sait que nous nous intéressons à ses affaires. Si donc vous êtes prêt, nous allons prendre un fiacre et aller à la gare de Waterloo. Je vous serai reconnaissant de glisser votre revolver dans votre poche. Un pistolet est un argument parfait contre des individus qui peuvent plier en deux des tisonniers d’acier. Ajoutez à cela une brosse à dents, et nous voilà équipés.
À Waterloo, nous eûmes la chance de trouver un train en partance pour Leatherlead, où nous louâmes, à l’auberge de la station, une voiture qui nous promena, l’espace de quatre à cinq milles, à travers les charmants chemins du Surrey. C’était par une délicieuse journée de printemps, égayée d’un beau soleil, que voilaient par instants quelques nuages floconneux. Les arbres et les haies du bord de la route commençaient à bourgeonner et l’air était imprégné de cette bonne odeur de terre humide. Quel étrange contraste entre le réveil de la nature si riche d’espérance et la sinistre besogne dans laquelle nous étions engagés. Mon compagnon, assis sur le devant de la voiture, avait les bras croisés, le chapeau sur les yeux et le menton baissé sur la poitrine ; il semblait perdu dans ses réflexions. Tout à coup, il tressaillit, me frappa sur l’épaule, et, étendant le doigt vers les prairies :
– Regardez, dit-il.
J’aperçus un parc touffu s’élevant en pente douce jusqu’à un bosquet. Entre les branches apparaissaient les pignons gris et le faîte élevé d’une très vieille demeure.
– Scotlany ? dit-il.
– Oui, m’sieur, c’est la maison du docteur Eddie Ruben, répondit le cocher.
– On y fait des travaux, dit Holmes ; c’est là que nous allons.
– V’là le village, dit le conducteur, montrant un groupe de toits à quelque distance sur la gauche ; mais si vous voulez aller à la maison, vous aurez plus court de passer cette barrière, et de suivre le sentier à travers champs, là, où la dame se promène.
– Et cette dame est, je pense, miss Stoner, observa Holmes, abritant ses yeux de sa main pour mieux voir. Oui, il me semble que votre idée est excellente.
Nous descendîmes de voiture, après avoir payé la course, et notre véhicule repartit pour Leatherhead.
– J’ai trouvé préférable, dit Gilles, en enjambant la barrière, de laisser croire à ce garçon que nous venions ici comme architectes et pour un travail déterminé. Cela fera moins jaser. Bonsoir, miss Stoner. Vous voyez que nous sommes fidèles à notre parole.
Notre cliente s’était empressée de venir à notre rencontre, le visage joyeux.
– Je vous attendais avec tant d’impatience ! cria-t-elle en nous serrant la main chaudement. Tout va admirablement bien. Le docteur Ruben est allé en ville et il n’est pas probable qu’il revienne avant ce soir.
–Nous avons eu le plaisir de faire connaissance avec lui, dit Gilles. Et en quelques mots, il raconta l’entrevue. Miss Stoner était devenue blême.
– Grand Dieu ! cria-t-elle, il m’a donc suivie ?
– Évidemment.
– Il est si rusé que je ne suis jamais sûre de rien. Que va-t-il dire à son retour ?
– Il n’aura qu’à se bien tenir, car il pourrait avoir à faire à plus rusé que lui. Il faut fermer votre porte à clé cette nuit. S’il veut user de violence, nous vous emmènerons chez votre tante, à Harrow. Maintenant, ne gaspillons pas notre temps, et montrez-nous tout de suite les pièces que nous avons à examiner.
La construction était en pierre grise, tachée de lichen, avec un pavillon central élevé, et deux ailes en hémicycles de chaque côté. Dans l’une de ces ailes, les fenêtres étaient en mauvais état et bouchées par des planches, et le toit, en partie effondré, donnait à ce coin l’aspect d’une ruine. La partie centrale n’était guère en meilleur état, mais l’aile droite semblait relativement moderne ; les rideaux aux fenêtres, la fumée bleue sortant des cheminées indiquaient que ce coin était habité. Il y avait un échafaudage contre le mur du pignon, et le mur lui-même était percé, cependant aucun ouvrier n’y travaillait. Gilles se promena de long en large sur la pelouse, mal entretenue du reste, et il examina avec la plus grande attention les ouvertures extérieures.
– Voilà, je pense, la fenêtre de votre chambre ; ensuite, au milieu, celle de la chambre de votre sœur, et la plus rapprochée du pavillon central est celle de la chambre du docteur Ruben.
– Précisément. Mais j’habite en ce moment la chambre du milieu.
– Pendant les travaux, je crois. À propos, il ne me semble pas que ce mur ait eu besoin de réparations ?
– Absolument pas ; cela me paraît être tout simplement un prétexte pour me faire changer de chambre.
– Ah ! ceci est assez suggestif. Maintenant, l’autre côté de cette aile est occupé par un corridor sur lequel donnent toutes ces pièces. Il a des fenêtres, je suppose ?
– Oui, mais très petites, trop étroites même pour qu’on puisse y passer.
– Dans tous les cas, puisque vous fermiez toutes deux vos portes à clé la nuit, ce côté-là n’était pas accessible. Voulez-vous avoir la bonté d’aller dans votre chambre, et de fermer vos volets en dedans.
Miss Stoner obéit, et Gilles, après avoir soigneusement examiné la fenêtre ouverte, essaya tous les moyens possibles de forcer le volet, sans y parvenir. Il n’y avait pas une fente par où on pût glisser même un couteau pour soulever la barre de fermeture. Muni de sa loupe, il regarda de près les gonds, mais ils étaient en fer épais et solidement scellés dans la maçonnerie.
– Hum, dit-il d’un air perplexe, en se grattant le menton, mon raisonnement pèche par la base. Personne n’a pu passer par ici lorsque ces volets étaient fermés. Voyons si un examen à l’intérieur de la pièce ne nous donnera pas quelque indice.
Une petite porte donnait accès dans le corridor, blanchi à la chaux, sur lequel s’ouvraient les trois chambres. Gilles refusa d’examiner la troisième, et nous passâmes immédiatement dans la seconde, celle qu’habitait actuellement miss Stoner, et où sa sœur était morte. C’était une jolie chambre, un peu basse de plafond, avec une large cheminée, comme on en trouve souvent dans les vieilles maisons. Dans un coin, une commode de couleur sombre, dans un autre, un lit étroit, peint en blanc, et à gauche de la fenêtre, une table de toilette. Ces trois meubles, deux petites chaises d’osier et un morceau de tapis Wilton formaient tout le mobilier de la pièce.
Les murs étaient revêtus de boiseries en chêne bruni, piquées des vers, si vieilles et si décolorées par le temps qu’elles devaient dater de la construction même. Gilles poussa une des chaises dans un coin, et s’y assit, gardant le silence absolu et parcourant des yeux tous les coins et recoins de la chambre pour en fixer chaque détail dans son esprit.
– Où va cette sonnette ? demanda-t-il enfin, en indiquant un cordon pendu à la tête du lit et dont le g***d tombait sur l’oreiller.
– Elle communique avec la chambre de la femme de charge.
– Ce cordon semble plus neuf que le reste du mobilier.
– Oui, on ne l’a placé là qu’il y a deux ans, environ.
–Je suppose que c’est votre sœur qui l’a demandé.
– Non, je ne crois pas qu’elle s’en soit jamais servie. Nous avions l’habitude de nous passer de domestiques.
– Alors, ce n’était guère la peine de mettre ici un aussi joli cordon de sonnette. Maintenant je vais vous demander la permission d’examiner le plancher.
Il se jeta à plat ventre et muni de sa loupe, étudia minutieusement les fentes entre les feuilles du parquet. Il examina de même les boiseries des murs. Puis il s’approcha du lit, et le regarda en tous sens ainsi que la muraille contre laquelle il était appuyé. Enfin il saisit le cordon de sonnette et le tira vivement.
– Eh ! quoi, il est faux ?
– Comment ? Il ne sonne pas ?
– Non, il n’est même pas fixé à un fil de fer. Oh ! mais ceci devient fort intéressant. Tenez, regardez, le cordon est attaché à un crochet, juste au-dessus de la prise d’air.
– Mais c’est absurde ! Je ne m’en étais jamais aperçue.
– Bizarre, bizarre ! murmura Gilles, en tirant sur le cordon. Il y a une ou deux choses bien singulières dans cette chambre. Par exemple, quel est l’imbécile d’architecte qui a établi une prise d’air entre deux pièces, alors qu’il était si simple de la faire sur le mur extérieur ?
– Cela est également tout récent, dit la jeune fille.
–Cela doit dater à peu près de la même époque que le cordon de sonnette? ajouta Gilles.
– Oui, on a fait plusieurs petits travaux à ce moment-là.
– Ils étaient assez singuliers : faux cordon de sonnette, et prise d’air n’aérant pas. Avec votre permission, miss Stoner, nous allons poursuivre nos recherches dans l’autre pièce.
La chambre du docteur Eddie Rubenétait plus grande que celle de sa belle-fille, mais meublée avec la même simplicité. Un lit de camp, une petite étagère pleine de livres, livres de sciences pour la plupart, un fauteuil près du lit, une chaise en bois contre le mur, une table ronde et un grand coffre-fort étaient les principaux meubles de cette pièce, dont Gilles fit lentement le tour, examinant chaque objet avec la plus soigneuse attention.
– Qu’y a-t-il, là-dedans ? demanda-t-il en frappant sur le coffre-fort.
– Des papiers d’affaires de mon beau-père.
– Ah !... Vous les avez vus ?
– Une fois seulement, il y a quelques années. Je me rappelle que c’était plein de paperasses.
– Il n’y aurait pas un chat dedans, par hasard !
– Non. Quelle drôle d’idée !
– Mais, voyez donc ça !
Il montra une petite soucoupe, pleine de lait, qui était déposée sur le coffre.
– Non, nous n’avons pas de chat ici. Mais nous avons une panthère et un babouin.
– Oh ! oui ; évidemment ! La panthère, au fond, n’est qu’un fort spécimen de l’espèce féline. Mais une soucoupe de lait ne saurait lui suffire, j’imagine. Il y a là quelque chose dont je voudrais m’assurer.
Il s’accroupit devant la chaise en bois, et en examina le siège avec la plus grande attention.
– Merci. Il n’y a plus de doute, dit-il, en se relevant et en remettant sa loupe dans sa poche. Hallo ! voici un objet intéressant !
Et il montrait un petit fouet de chasse, pendu auprès du lit. La mèche cependant en était nouée, de façon à former un nœud coulant.
– Qu’est-ce que vous pensez de cela, Marc ? –C’est un fouet, comme tous les fouets.Seulement je ne sais pas pourquoi la mèche est nouée ainsi.
– Cela n’est déjà pas ordinaire, il me semble ? Ah ! mes pauvres amis, le monde est bien vilain, et quand un homme met son intelligence au service du crime, on peut s’attendre aux pires infamies. Je crois que j’en ai vu assez, miss Stoner, et avec votre permission nous allons maintenant sortir devant la maison.
Je n’avais jamais vu le front de mon ami aussi soucieux qu’au moment où nous quittâmes avec lui son champ d’investigations. Nous avions, miss Stoner et moi, arpenté plusieurs fois la pelouse sans oser interrompre ses réflexions, lorsqu’il rompit lui-même le silence.
– Il est essentiel, miss Stoner, dit-il, que vous suiviez exactement mes instructions jusque dans les plus petits détails.
– Je n’y manquerai certainement pas.
–La chose est trop grave pour que vous hésitiez. Votre vie est en jeu.
– Je me fie entièrement à vous.
–D’abord, mon ami et moi, nous devons passer la nuit dans votre chambre.
La stupéfaction de miss Stoner égala la mienne.
– Oui, il le faut. Je vais vous dire pourquoi ! C’est bien l’auberge du village qu’on voit là- bas ?
– Oui, l’auberge de la Couronne.
– Très bien. On doit voir vos fenêtres de là- bas ?
– Sûrement.
– Vous vous enfermerez chez vous, sous prétexte de migraine, quand votre beau-père rentrera. Puis quand il se sera retiré dans sa chambre pour la nuit, vous ouvrirez les volets, vous pousserez votre fenêtre sans mettre le crochet ; vous placerez votre lampe derrière afin qu’elle nous serve de signal, et vous vous retirerez dans votre ancienne chambre, avec tout ce dont vous pourrez avoir besoin pour vous coucher. Je ne doute pas que, malgré les travaux, vous ne puissiez vous y installer pour une nuit.
– Oh ! oui, facilement.
– Le reste nous regarde.
– Mais qu’allez-vous faire ?
– Nous passerons la nuit dans votre chambre, pour découvrir la cause du bruit qui vous a tant effrayée.
– Je crois, monsieur Gilles, que vous êtes déjà fixé, dit miss Stoner en lui posant la main sur le bras.
– Peut-être.
– Alors, au nom du ciel, dites-moi quelle a été la cause de la mort de ma sœur.
– Je préfère avoir des preuves plus sûres avant de parler.
– Vous pouvez au moins me dire si j’ai raison de croire qu’elle est morte de frayeur.
– Je ne le pense pas et je crois à une cause plus tangible. Maintenant, miss Stoner, il faut que nous vous quittions, car si le docteur Ruben revenait et nous trouvait ici, notre coup serait manqué. Au revoir, et soyez courageuse, car si vous faites ce que je vous ai dit, vous ne courrez bientôt plus aucun danger.
Nous trouvâmes facilement, Gilles et moi, deux chambres à l’auberge de la Couronne. Elles étaient au premier étage, et de nos fenêtres nous apercevions la grille d’entrée, et l’aile habitée du manoir de Scotlany. À la tombée de la nuit nous vîmes passer en voiture le docteur Eddie Ruben ; il semblait écraser par sa forte corpulence le groom aux frêles dimensions qui conduisait. Le gamin eut quelque difficulté à ouvrir les lourdes grilles; cela impatienta le docteur, il le manifesta par des éclats de voix qui parvinrent jusqu’à nous et qu’il accompagna de gestes menaçants.
Quelques minutes après que la voiture fut entrée dans le parc, une lumière qui nous apparut entre les arbres nous prouva que le propriétaire du vieux manoir était installé dans un des salons.
Autour de nous l’obscurité se faisait de plus en plus profonde.
–Savez-vous, Marc, me dit tout à coup Gilles, j’ai réellement scrupule à vous emmener cette nuit. Notre entreprise n’est pas sans danger.
– Puis-je vous être utile ?
– Plus qu’utile.
– Alors je vous accompagne.
– Je vous en suis très reconnaissant.
– Mais vous parlez de danger ? Vous avez évidemment tiré de notre visite dans cette maison plus de renseignements que moi.
– Non, mais j’imagine que j’ai raisonné davantage. Tout ce que j’ai vu, vous l’avez vu aussi.
– Je n’ai rien vu de remarquable que ce cordon de sonnette, et je ne puis arriver à en saisir le but.
– Vous avez vu la prise d’air, aussi ?
– Oui, mais une communication de ce genre entre deux pièces ne me semble pas chose si extraordinaire ; elle est du reste si petite qu’un rat aurait de la peine à y passer.
– Je pensais bien, avant même d’entrer dans la maison, y trouver cette prise d’air.
– Allons donc !
– Certainement. Vous vous rappelez que dans son récit miss Stoner nous dit que sa sœur sentait l’odeur du cigare du docteur Ruben. Naturellement, cela impliquait l’idée d’une communication quelconque entre les deux pièces, communication qui ne pouvait être que minuscule, puisque l’enquête du Coroner ne la mentionnait pas. J’en avais donc conclu qu’il devait exister là une prise d’air.
– Et quel inconvénient y trouvez-vous ?
–Dame, il y a au moins là une curieuse coïncidence de faits. On établit une prise d’air, on suspend une corde et une femme qui dort dans ce lit meurt d’une mort étrange : n’êtes-vous pas frappé de cela ?
– Je ne vois aucun rapport entre tout cela.
– Avez-vous remarqué quelque chose de très particulier au sujet de ce lit ?
– Non.
– Il est scellé au plancher. Est-ce l’habitude de fixer ainsi un lit ?
– Je ne crois pas.
– Ainsi la jeune fille ne pouvait pas déplacer son lit. Elle était forcée de le laisser toujours à portée de la prise d’air et de la corde, car nous pouvons l’appeler ainsi, puisqu’il n’y a jamais eu de sonnette.
– Gilles ! m’écriai-je, je commence à saisir vaguement votre idée. Nous arrivons juste à temps pour empêcher un crime horrible et raffiné.
–Très horrible et très raffiné. Quand un médecin tourne mal, il devient le plus grand des criminels, car il a pour lui le sang-froid et la science. Palmer et Pritchard étaient les premiers de leur profession. Cet homme vise plus haut encore, mais je crois, Marc, que nous serons plus malins que lui. En attendant de constater toutes ces horreurs, fumons tranquillement une pipe, et tâchons de penser pendant quelques heures à des choses moins lugubres.
Vers neuf heures, la lumière qui brillait à travers les arbres s’éteignit, et tout redevint obscur dans la direction du manoir. Deux longues heures s’écoulèrent. Sur le coup de onze heures, une vive lumière perça les ténèbres juste en face de nous.
– Voici notre signal, dit Gilles, se levant d’un bond ; il vient bien de la fenêtre du milieu.
En sortant, il échangea quelques paroles avec l’aubergiste pour lui expliquer que nous allions faire une visite chez un ami et que nous y passerions peut-être la nuit. Un instant après, nous étions sur la route, le visage fouetté par un vent glacial, marchant vers la lumière qui nous guidait dans notre sinistre expédition.
Nous n’eûmes pas de peine à pénétrer dans le parc, dont les murs avaient de nombreuses brèches. Nous avions déjà atteint la pelouse, et, l’ayant traversée, nous nous apprêtions à escalader la fenêtre quand, d’un bosquet de laurier, s’élança une sorte de nain hideux et difforme qui se jeta sur le gazon en tordant ses membres, puis s’enfuit et disparut dans l’obscurité.
– Grand Dieu ! murmurai-je ; avez-vous vu ?
Gilles fut d’abord aussi surpris que moi, et il me serra nerveusement la main. Puis il se mit à rire silencieusement toutefois, et murmura à mon oreille :
– Charmante maison : c’est le babouin !
J’avais oublié les favoris du docteur. Il avait un panthère aussi ; peut-être allions-nous la sentir sur nos épaules, d’un moment à l’autre. J’avoue que je fus plus tranquille, quand à la suite de Gilles, et après avoir ôté mes souliers, je me trouvai à l’intérieur de la chambre. Mon compagnon ferma les volets sans bruit, mit la lampe sur la table et regarda autour de lui. Tout était comme nous l’avions vu en plein jour. Alors s’approchant doucement de moi, et faisant un porte-voix de sa main, il me murmura dans l’oreille, d’un ton si bas que je pouvais à peine distinguer ses mots :
– Le plus petit bruit serait fatal à notre plan.
Je fis signe que j’avais entendu.
– Nous ne devons pas garder de lumière. Il la verrait par la prise d’air.
Je répondis par un geste.
– Ne vous endormez pas. Cela pourrait vous coûter la vie. Ayez votre revolver sous la main, en cas de besoin ; je vais m’asseoir sur le lit ; vous, installez-vous sur cette chaise.
Je posai mon revolver sur le coin de la table.
Gilles avait apporté une badine longue et mince qu’il plaça sur le lit à côté de lui. Il mit à côté une boîte d’allumettes et un bout de bougie ; puis il éteignit la lampe, et nous nous trouvâmes dans l’obscurité.
Je n’oublierai jamais cette veille émouvante. Je n’entendais pas un son, pas même un bruit de respiration, et je savais pourtant que mon compagnon était là tout près, assis, les yeux ouverts, dans le même état de tension nerveuse que moi. Les volets ne laissaient passer aucun rayon de lumière et nous étions dans les ténèbres les plus épaisses. Du dehors, nous arrivait parfois le cri d’un oiseau de nuit, et une fois, tout contre la fenêtre, un long miaulement nous apprit que la panthère était bien en liberté. Au loin, nous entendions les notes graves de l’horloge de la paroisse, sonnant les quarts à des intervalles qui nous paraissaient infinis. Minuit sonna, puis une heure, deux heures, trois heures, et nous étions toujours assis silencieusement, dans l’attente d’un événement possible.
Soudain parut dans la direction de la prise d’air une lueur qui s’évanouit aussitôt, mais à laquelle succéda une forte odeur d’huile et de métal chauffé. Il était évident qu’on avait allumé dans la pièce voisine une lanterne sourde. J’entendis un léger bruit, puis tout retomba dans le silence, bien que l’odeur devînt plus forte. Pendant une demi-heure encore je restai immobile, l’oreille tendue. Soudain, un autre son se fit entendre, très doux et caressant, comme le bruit d’un jet de vapeur sortant d’une bouillotte. Au moment où il se produisit, Gilles sauta à bas du lit, alluma une allumette et se mit à taper de toutes ses forces, avec la canne, le cordon de sonnette.
– Vous le voyez, Marc ? cria-t-il. Vous le voyez ?
Je ne voyais absolument rien. Au moment où Gilles avait allumé, j’avais entendu un sifflement sourd, quoique distinct, mais l’éclat de la lumière empêchait mes yeux fatigués de voir sur quoi mon camarade frappait avec tant de colère. Je distinguais cependant son visage devenu subitement d’une pâleur mortelle et empreint d’horreur et de dégoût.
Il avait cessé de frapper, et regardait la prise d’air, quand tout à coup éclata dans le silence de la nuit le plus horrible cri que j’aie jamais entendu. Il se changea en un hurlement arraché à la fois par la souffrance, la peur et la colère. On dit que dans le village et même au presbytère plus éloigné encore, ce cri réveilla tous les dormeurs ; il me glaça le cœur, et je restai là figé, les yeux fixés sur Gilles; lui, me regarda aussi, lorsque tout fut rentré dans le silence.
– Qu’est-il arrivé ? m’écriai-je pantelant.
– C’est fini, répondit Gilles, et c’est après tout la meilleure solution. Prenez votre revolver, nous allons entrer chez le docteur Ruben.
Le visage grave, il alluma la lampe, et sortit le premier dans le corridor. Il frappa deux fois à la porte sans obtenir de réponse. Alors il tourna le bouton, et entra, en me précédant, le revolver au poing.
Un singulier spectacle s’offrit à nos yeux. Une lanterne sourde posée sur la table éclairait le coffre-fort dont la porte était entrouverte. Auprès de cette table, sur la chaise de bois, le docteur Eddie Ruben, vêtu d’une robe de chambre grise, les pieds nus chaussés de babouches turques. Sur ses genoux le fouet à longue mèche que nous avions remarqué dans la journée. Il avait la tête renversée, et ses yeux regardaient avec fixité un coin du plafond. Sur le front, il avait un singulier bandeau jaune, tacheté de brun, qui semblait serré autour de sa tête. À notre entrée, il ne fit aucun mouvement.
– La cordelette ; la cordelette tachetée! murmura Gilles.
Je fis un pas en avant. Au même moment, cette singulière coiffure bougea, et, la tête plate triangulaire d’un hideux serpent se tourna vers nous.
– C’est une vipère des marais ! cria Gilles, le serpent le plus venimeux de l’Inde. Le docteur est mort dix secondes après avoir été mordu. Œil pour œil, dent pour dent. Rejetons cette créature dans son antre, emmenons miss Stoner sous quelque autre toit hospitalier, et informons la police du comté de ce qui est arrivé.
Tout en parlant, il avait pris le fouet sur les genoux du cadavre, puis jetant le nœud coulant sur le reptile, il l’arracha à son horrible piédestal et le porta à bras tendu jusqu’au coffre-fort dans lequel il le jeta, et dont il referma la porte.
C’est ainsi que mourut le docteur Eddie Ruben, de Scotlany. Il n’est pas nécessaire de prolonger un récit déjà trop long, en racontant comment après avoir appris la vérité à la jeune fille, nous l’amenâmes par le train du matin à sa chère tante de Harrow. L’enquête officielle prouva que le docteur avait trouvé la mort en jouant imprudemment avec un dangereux reptile. Gilles acheva de m’éclairer sur cette sinistre affaire en rentrant à Londres, le lendemain.
– Mes premières conclusions étaient tout à fait erronées, ce qui montre, mon cher Marc, combien il est dangereux de raisonner sur des données insuffisantes. La présence des bohémiens, et l’emploi du mot « cordelette» par la pauvre fille pour expliquer ce qu’elle vit confusément à la lueur de son allumette avaient suffi pour me lancer sur une fausse piste. Je n’ai eu qu’un mérite, celui d’avoir changé mes batteries dès qu’il me fut devenu évident que le danger dont pouvait être menacé l’occupant de cette chambre ne pouvait venir ni par la fenêtre, ni par la porte. Mon attention fut rapidement attirée, comme je vous l’ai déjà dit, par la prise d’air et le cordon de sonnette pendu au-dessus du lit. La découverte que ce cordon était faux, et que le lit était scellé au sol me fit instantanément soupçonner que la corde devait servir à un objet qui, passant par le trou, descendait sur le lit. L’idée d’un serpent m’était donc naturellement venue à l’esprit, et lorsque j’y accouplai le fait que le docteur recevait des bêtes de l’Inde, je me sentis sur la bonne piste. L’idée d’employer un poison impossible à découvrir chimiquement devait venir à un homme instruit et sans conscience, qui avait vécu en Extrême-Orient.
La rapidité avec laquelle ce poison agit était encore un avantage, à son point de vue. Il aurait fallu au coroner un œil bien perçant pour reconnaître les deux petites piqûres produites par les crocs venimeux. Je me souvins aussi du sifflement. Le docteur devait naturellement rappeler le serpent avant que le jour ne le fît voir à sa victime. Il l’avait dressé, probablement au moyen du lait que nous avons vu, à revenir à son appel. Il le faisait passer par la prise d’air, à l’heure qu’il jugeait convenable, certain que l’animal ramperait le long de la corde et descendrait sur le lit. Plusieurs nuits pouvaient se passer sans que la victime fût mordue, mais tôt ou tard elle devait succomber.
J’étais arrivé à cette conclusion avant même d’entrer dans la chambre du docteur. L’examen de sa chaise nous prouva qu’il avait l’habitude de monter dessus, ce qui était nécessaire pour qu’il pût atteindre à la prise d’air. La vue du coffre- fort, la soucoupe de lait et le nœud coulant faisaient disparaître les derniers doutes qui pouvaient me rester. Le bruit métallique entendu par miss Stoner provenait évidemment de la fermeture hâtive du coffre-fort. Une fois ma conviction faite, vous savez les mesures prises pour acquérir la preuve définitive. Vous avez entendu comme moi siffler le reptile : je fis aussitôt de la lumière, et je l’attaquai sans perdre un instant.
– Ce qui eut pour résultat de le faire repasser par où il était venu.
– Et aussi de le faire attaquer son maître. Quelques-uns de mes coups l’atteignirent certainement et le mirent en colère au point qu’il se jeta sur la première personne qu’il rencontra. Je suis, de la sorte, responsable d’une façon ou d’une autre de la mort du docteur Eddie Ruben, mais je n’irai pas jusqu’à dire dire que cette responsabilité m’affecte où pèse sur moi vu la cruauté dont cet homme a pu faire preuve envers les miss Stoner.