jjjbHILDA Church ouvrit la porte d’entrée et passa timidement la tête par l’entrebâillement. Dans sa robe de chambre en coton matelassé, elle ressemblait à n’importe quelle châtelaine suburbaine interrompue dans son ouvrage matinal. Mais il y avait quelque chose d’à la fois fermé et absent dans l’expression de son visage. Ses yeux étaient translucides et étranges, d’un vert pâle limpide comme des eaux sous-marines profondes.
— Est-ce que votre mari est là, madame Church ?
— Non, j’ai bien peur que non.
— Je vais l’attendre.
— Mais je ne sais pas quand il reviendra.
— Ce n’est pas grave. J’ai aussi des questions à vous poser à vous.
— Je suis désolée. Je n’ai pas envie de parler. Pas ce matin.
Elle essaya de fermer la porte. Je la bloquai.
— Vous feriez mieux de me laisser entrer.
— Non. Je vous en prie. Brandon sera furieux s’il vous trouve à son retour. (Elle poussa la porte en y pressant son corps. Un de ses seins forma un renflement contre le rebord du battant.) Je vous en prie, laissez-moi fermer. Et allez-vous-en. Je dirai à Brandon que vous êtes passé.
— Je vais entrer, madame Church.
J’appuyai mon épaule contre la porte et l’ouvris de force. Elle recula jusqu’au seuil du salon et resta figée là, les bras raides de chaque côté du corps, le bout des doigts animé de petits mouvements nerveux. Elle me regardait de biais avec une sorte de coquetterie apeurée. Le muscle latéral de son cou était tendu comme une fine cordelette.
Je m’approchai d’elle. Elle battit en retraite dans le salon. Elle marchait avec une maladresse bizarre, comme si son corps lambinait loin à la traîne de ses pensées. S’arrêtant à côté d’une table basse en acajou blanchi, elle s’y pencha et déplaça un cendrier en terre cuite blanc de quelques millimètres pour qu’il en regagne l’exact centre mathématique.
Le cendrier, la table, le tapis, tout dans cette pièce était propre. Le mobilier blanc à structure en fer forgé noir respirait le neuf à en être lugubre et était disposé dans la pièce de manière parfaitement géométrique. Une baie vitrée coulissante donnait sur un patio aux murs blancs rempli de fleurs et où régnait une chaleur de fournaise. Une jardinière en briques ronde débordait de lobélies pourpres plantées au pied d’un citronnier nain qui offrait les pétales cireux de ses fleurs aux rayons du soleil.
— Que me voulez-vous ? murmura-t-elle.
La réverbération du patio douchait d’une lumière crue son visage à demi détourné. En cet instant, elle ressemblait tellement à la morte que j’eus peine à croire à sa réalité. La mort avait fait vieillir Anne Meyer au point d’en faire presque une jumelle de sa sœur. Le temps grinça, s’arrêta, repartit en arrière. La pitié impuissante que j’avais éprouvée pour Anne m’emplit de nouveau les sangs comme une d****e. J’éprouvai maintenant de la pitié pour la femme irréelle qui se tenait penchée au-dessus de sa table basse d’une propreté immaculée.
Elle avait agi dans un monde qui se déployait bien au-delà de ses capacités à imaginer ce qu’elle avait pu faire. J’allais devoir lui faire saisir la vérité en la lui martelant. J’allais devoir lui rendre sa réalité et retrouver la mienne. J’aurais préféré lui tirer une balle en pleine tête.
— Vous avez tué votre sœur avec l’arme de votre père. Voulez-vous en parler avec moi, madame Church ?
Elle leva son visage vers moi. Au fond de ses yeux vert océan, je voyais ses pensées défiler dans son esprit comme les ombres de créatures inconnues. Elle dit :
— J’aimais ma sœur. Je ne voulais pas, je ne pensais pas…
— Mais vous l’avez fait.
— C’était un accident. C’est le pistolet qui l’a fait. Le coup est parti. Anne m’a regardée. Elle n’a pas dit un mot. Elle est tombée par terre.
— Pourquoi l’avez-vous tuée si vous l’aimiez ?
— C’était sa faute. Elle n’aurait pas dû sortir avec lui. Je sais comment vous êtes, vous, les hommes. Vous êtes des bêtes. Vous ne savez pas vous retenir. Les femmes le savent, elles. Anne n’aurait pas dû le laisser faire. Elle n’aurait pas dû l’inciter.
“J’ai beaucoup réfléchi à tout ça, dit-elle. Je n’ai pas cessé d’y réfléchir depuis que ça s’est produit. Je ne me suis même pas arrêtée pour dormir. J’ai passé toute la semaine à réfléchir et à faire du ménage. J’ai fait le ménage ici, puis je suis allée faire le ménage chez mon père, puis je suis revenue ici et j’ai encore fait le ménage. J’ai beau m’y épuiser, je n’arrive pas à rendre cette maison propre. Mais je suis arrivée à une conclusion claire. C’était la faute d’Anne. On ne peut pas en vouloir à pap… on ne peut pas en vouloir à Brandon pour ça. C’est un homme.
— Je ne comprends pas comment ça s’est produit, madame Church. Est-ce que vous vous souvenez ?
— Pas très bien. J’ai tellement réfléchi. J’ai fait travailler mon esprit tellement vite que je n’ai pas encore eu le temps de me souvenir.
— Est-ce que ça s’est produit dimanche ?
— Dimanche matin, tôt. Au lac. J’y suis allée pour parler à Anne. Je voulais juste lui parler, c’est tout. Elle était si égoïste. Elle ne réalisait pas le mal qu’elle m’avait fait. Elle avait besoin que quelqu’un l’aide à voir les choses. Je ne pouvais pas les laisser se poursuivre plus longtemps. Il fallait que j’agisse.
— Donc vous étiez au courant ?
— Oui, depuis des mois. J’ai vu comment Brandon la regardait, j’ai vu comment elle se comportait. Quand il était dans son fauteuil, elle passait devant lui de manière à ce que sa jupe lui frôle les genoux. Et puis ils ont commencé à partir en week-end. Samedi dernier, ils ont recommencé. Brand m’a dit qu’il avait une réunion à Los Angeles. J’ai appelé l’hôtel. Il n’était pas à Los Angeles. Il était avec Anne. Ça, je le savais. Ce que je ne savais pas, c’était où.
“Et puis Marc Landstrade est venu samedi soir. Il était très tard, minuit passé. Il m’a tirée du lit. Je ne dormais pas, ceci dit. Je réfléchissais déjà, avant même que la chose se produise. Lorsqu’il a frappé à ma porte et qu’il m’a raconté, tout m’est soudain apparu avec une grande netteté. J’ai vu ma vie entière saisie en un unique instant : la ville, les montagnes, elle et lui ensemble au chalet et moi seule ici, moi toute seule ici.
Elle porta ses mains à ses seins et les serra cruellement.
— Continuez, dis-je. Que vous a dit Landstrade ?
— Il a dit qu’il avait suivi Anne jusqu’à Perdida Lake et qu’il l’y avait vue en compagnie de Brand. Il a dit qu’ils étaient allongés sur la peau d’ours devant la cheminée. Qu’il y avait du feu et qu’ils étaient nus. Il a dit qu’elle riait et qu’elle criait le nom de Brand.
“Marc était ivre et il haïssait Brand, mais il ne mentait pas. Je savais qu’il ne me mentait pas. Je suis restée éveillée toute la nuit après son départ, à essayer de réfléchir à ce que j’allais faire. La nuit est passée très vite, presque sans que je m’en rende compte. Et puis les cloches se sont mises à sonner pour la messe du matin. Ce fut comme un signe pour moi. Elles sonnaient comme elles avaient sonné pour mon mariage, et elles ont continué à sonner comme ça tout au long du trajet jusqu’à Perdida Lake. Elles sonnaient encore à mes oreilles alors que je parlais à Anne. J’étais obligée de crier pour m’entendre parler. Elles n’ont cessé de sonner que lorsque le coup de feu est parti.
Elle frissonna, comme si elle avait ressenti l’o*****e brûlant du tir lui pénétrer les chairs.
— Où était votre mari à cet instant ?
— Ailleurs. Il avait quitté le chalet avant mon arrivée.
— Comment vous êtes-vous procuré le pistolet ? C’est votre père qui vous l’a donné ?
— Il appartenait à mon père. Mais ce n’est pas lui qui me l’a donné. C’est Anne.
— C’est votre sœur qui vous l’a donné ?
Elle acquiesça de sa petite tête fine, comme un oiseau qui picore.
— Oui. Forcément. Je sais que c’est elle qui l’avait. Et puis il était dans ma main.
— Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ?
— Je n’en sais rien. Honnêtement. Je ne me souviens pas. (Son visage se vida de toute expression.) J’essaie de me souvenir, mais je ne vois qu’une image floue avec le visage d’Anne au centre et le bruit des cloches qui sonnent. Tout va si vite, et moi je suis si lente. Le coup est parti et j’étais terrifiée, là, toute seule avec son corps. J’ai pensé un instant que c’était moi qui gisais morte, comme ça. Je me suis enfuie en courant.
— Mais vous y êtes retournée ?
— Oui. C’est vrai. J’y suis retournée lundi. Je voulais… Je voulais offrir à Anne des funérailles décentes. Je me disais que si j’arrivais à l’enterrer, je n’aurais pas à penser constamment à elle comme ça, étendue, morte.
— Est-ce que Travis était déjà au chalet ? Ou bien est-ce qu’il vous a surprise avec le corps en arrivant plus tard ?
— Il est arrivé alors que j’étais déjà là. J’essayais de traîner… J’essayais de transporter le corps d’Anne jusqu’à sa voiture. M. Travis m’a proposé son aide. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas se permettre de la laisser comme ça, parce que c’est lui qu’on soupçonnerait du meurtre. Il m’a conduite à un endroit où je pourrais l’enterrer, dans la forêt. Et puis cette espèce d’horrible vieil homme est venu nous espionner. (Un élan de colère lui assombrit les yeux, fugace et absurde comme une colère d’enfant.) C’est la faute de ce vieil homme si je n’ai pas pu offrir des funérailles décentes à ma sœur. À cause de lui, je suis tombée et je me suis fait mal au genou.
— Et vous avez perdu votre talon ?
— Oui. Comment le savez-vous ? Anne et moi faisons la même pointure et portons le même style de chaussures, et M. Travis a dit que si j’échangeais les miennes avec les siennes, personne ne le remarquerait. J’ai laissé ses chaussures à elle à son appartement quand on est allés y détruire les preuves.
— Quelles preuves ?
— M. Travis ne me l’a pas dit. Il m’a juste dit qu’il y avait des preuves contre moi dans l’appartement d’Anne.
— Des preuves contre lui, dirais-je plutôt. Votre sœur le faisait chanter.
— Non, vous devez vous tromper. (Sa voix avait pris un ton à la fois défensif et hautain.) Anne était incapable d’une telle chose. Elle était égoïste, mais elle n’était pas sciemment mauvaise. Elle ne cherchait pas à être mauvaise.
— Personne ne cherche jamais ça, madame Church. Ça prend les gens petit à petit, sans qu’ils s’en rendent compte.
— Non. Vous ne comprenez pas. M. Travis m’aidait. Il disait que ce n’était pas juste que je souffre à cause d’Anne… À cause de la faute qu’Anne avait commise. Elle était dans le coffre de sa voiture, et il m’a proposé de l’emmener quelque part où personne ne la trouverait, du moins pas avant longtemps.
— Et qu’attendait-il de vous en échange de toute cette aide ? Un autre accident ?
— Je ne me souviens pas, dit-elle en évitant mon regard.
— Je vais me souvenir pour vous, dis-je. Travis vous a demandé de vous poster au bord de la grand-route jeudi en fin d’après-midi, d’arrêter le camion d’Landstrade et de vous débrouiller pour l’en faire sortir. Vous êtes allée chez votre père, d’une part pour commencer à vous construire votre alibi, et d’autre part pour lui emprunter sa vieille Chevrolet. Pourquoi avez-vous choisi de prendre la voiture de votre père ?
— M. Travis disait que Marc la reconnaîtrait à coup sûr.
— Il avait tout prévu, hein ? Presque tout. Mais il ignorait que vous aviez un mobile pour tuer Landstrade. Il l’ignorait, n’est-ce pas ?
— Quel mobile ? Je ne comprends pas.
— Landstrade risquait de comprendre, ou il avait déjà compris, que vous aviez abattu votre sœur.
— Je vous en prie, n’utilisez pas ce verbe. (Elle leva les yeux vers moi. Des yeux saisis d’effroi, comme si je venais de libérer une chose aveugle et terrifiante dans la pièce. Une chauve-souris prête à plonger pour planter ses griffes dans ses cheveux.) N’utilisez pas ce verbe.
— C’est le verbe qui convient, madame Church. Pour les trois meurtres. Vous avez abattu Landstrade pour qu’il ne parle pas. Vous l’avez jeté dans le fossé, puis vous êtes retournée chez votre père pour parachever votre alibi. Ça laissait un dernier témoin contre vous. Travis.
— Vous présentez les choses d’une manière tellement horrible, dit-elle, tellement préméditée. Ce n’est pas du tout comme ça qu’elles se sont passées. Quand Marc est monté dans la voiture, je lui ai dit la première chose qui m’est passée par la tête. Je lui ai dit que mon père avait eu un accident. Je n’avais pas prévu de tuer Marc. Mais il a vu l’arme sur le siège et ça l’a rendu suspicieux. Il a fait un geste pour essayer de l’attraper. J’ai dû l’attraper avant lui. Je ne lui faisais pas confiance. Mais je ne pouvais pas en même temps conduire, tenir le pistolet et surveiller Marc sur le siège passager. Il a essayé de m’arracher l’arme des mains.
— Et le coup est parti, encore une fois.
— Oui. Marc s’est affaissé sur le siège et il a commencé à respirer bizarrement. (Ses épaules churent en un léger mouvement d’imitation inconsciente, et sa respiration se mit à bruire dans sa trachée.) Ce bruit, le sang. Il me faisait horreur. Alors je m’en suis débarrassée.
Elle fit un grand geste des deux bras, dans le néant.
— Le coup est parti une troisième fois, dis-je. Vous vous souvenez ? Dans le bureau de Travis ?
— Oui. Je me souviens. (Sa voix était plus ferme, sa posture plus assurée. Cela semblait l’avoir renforcée, d’une manière impénétrable, que d’avouer et de rejouer les meurtres.) Les autres étaient des accidents, même si je sais que vous ne me croyez pas. Mais j’ai tué M. Travis parce que je devais le tuer. Il avait tout dit à Brand, pour Anne et Landstrade. Tout. Je devais l’empêcher d’aller le dire à d’autres personnes. Brand m’a enfermée à la maison, ce soir-là. Mais un peu plus tard, il a dû s’en aller. J’ai cassé une fenêtre et j’ai roulé jusqu’au motel. M. Travis était dans son bureau, je suis entrée, je l’ai tué. Ça m’a fait de la peine de le tuer comme ça après toute l’aide qu’il m’avait apportée. Mais je devais le faire.
Je plongeai mon regard dans les profondeurs obscures de ses yeux, mais n’y trouvai aucun signe qui m’eût permis de dire si l’ironie était voulue ou non. Hilda Church était aussi austère et sérieuse qu’un juge portant sa toge.
— Trois balles, trois meurtres. Joli score. Où avez-vous appris à tirer aussi bien ?
— Mon père m’a donné des leçons, et Brandon m’emmenait régulièrement au stand de tir. Il m’arrivait de faire 100 sur les silhouettes.
— Où se trouve l’arme que vous avez utilisée ?
— C’est Brandon qui l’a. Il l’a trouvée là où je l’avais cachée. Je suis contente qu’il l’ait trouvée.
Je lui adressai un regard interrogateur.
— Je veux que ça s’arrête, dit-elle. J’ai horreur de tuer. J’ai horreur de la violence. Depuis toujours. Quand j’étais petite, je n’étais même pas capable d’enterrer un chat mort ou de décrocher une souris de sa tapette. Tant que j’avais cette arme, je n’avais aucune paix.
— Les gens qui vous entourent non plus.
Elle ne m’entendit pas. Son visage arborait un mélange d’effroi et d’espoir, exactement l’expression que je lui avais vue jeudi soir. Une voiture se gara dans l’allée.