-Carmela
Cet après-midi j’attends l’arrivée de ma mère qui vient de Fougamou, elle sera là pour me faire l’eau chaude et m’aider avec les enfants car ça devient de plus en plus compliqué. J’en arrive à me demander si accoucher tous les deux ans est une bonne idée.
Daniel : mamie ! Mamie ! Mamie est venue !
Aussitôt ses frères sont sortis de la maison aller l’accueillir. Moi je changeais Loïc qui venait de nous lâcher une bombe.
Maman en prenant Loïc : regarde comment il est costaud. Hein ! Hein !
Moi : tu as fait bon voyage ?
Maman : ça va. Et toi ? Comment tu vas ?
Moi : la fatigue. 4 enfants en bas âge c’est pas facile.
Maman : quand tu as décidé de faire les enfants tous les deux ans. Une intellectuelle !
Moi : où est le rapport avec mon niveau d’études ? J’ai pleuré les enfants combien de temps ici ? Aujourd’hui Dieu m’a donné je ne vais pas me gêner.
Maman : c’est bien. La fille de ton mari est où ?
Moi avec désinvolture : sûrement dans sa chambre qu’est-ce que j’en sais ?
Maman : hum !
Elle nous a emmené de la bonne bouche du village. Pas les conneries trafiquées qu’on trouve en ville la. Et surtout, du bon manioc rouge.
Maman : Daniel va appeler ta grande soeur elle est où ?
Daniel : dans sa chambre mais maman a dit qu’on ne doit pas parler avec elle.
Maman : va l’appeler je t’envoie.
En quelques secondes les deux étaient de retour.
Maman : bonjour.
Anita : bonjour madame.
Maman : c’est mamie pas madame. Je suis votre grand-mère. Ça va ?
Anita timidement : oui.
Et maman s’est mise à lui faire la causette. Lui poser des questions sur elle, j’ai préféré quitter la pièce.
Maman : Carmela tu as pleuré les enfants pendant longtemps ce n’est pas pour maltraiter celui de quelqu’un. C’est un innocent.
Moi excédée : il faut préciser de quelle femme il s’agit. Il faut bien préciser de qui il est question ici. On parle d’une femme qui m’a fait maigrir, qui m’a fait passer des nuits blanches, qui m’a fait pleurer.
Maman : donc en prends-toi à elle, pas à une petite fille qui peut-être ne sait pas ce qui s’est passé entre vous. Les problèmes d’adultes, réglez ça entre adultes car si tu t’en prends à un enfant c’est que tu es lâche et faible !
Moi : …
Maman : elle est petite, 7 ans. Elle n’a jamais eu d’affection maternelle, donne-la lui et tu verras que tu compteras dans sa vie plus même que sa propre mère.
Moi : je ne peux pas.
Maman : force toi. Cette petite est là pour un bon bout de temps, pour des années. Au final c’est ton mariage qui prendra un coup.
Moi : quel bon mariage ?! C’est moi qui fais tout ici.
Maman : Carmela ton mari a des difficultés financières en ce moment. Il y a 3 ans tu payais les factures ? La nourriture ? Ne sois pas mauvaise femme.
Moi : donc c’est moi qui dois subir ? Pendant ce temps les deux autres enfants vivent tranquillement. Il reçoivent chacun 150.000f par mois alors que moi je dois me débrouiller avec 100.000f pour 4 enfants.
Maman : parce que tu travailles. Quand il avait tu souffrais ? Inde, Espagne, Ghana, tu n’es pas allée où ?
Moi : pour mon problème de fertilité.
Maman : qui payait ? De ton départ à ton retour, qui finançait ?
Moi : …
Maman : il a prit un crédit pour un terrain, on l’a roulé. Depuis il se bat en justice et c’est de l’argent. Carmela s’il récupère ce terrain il sera à qui ?
Moi : …
Maman : le terrain la sera pour Anita ? Nestor ? Ariane ? Ça sera pour les mères de ces enfants ? Ou ça sera pour sa femme légitime et par ricochet ses enfants ?
Moi : …
Maman : réfléchis bien quand tu fais les choses.
Moi : je ne peux pas garder cette petite, c’est au dessus de mes forces.
Maman : vous n’aimez pas écouter quand on vous parle. Ton mari est conscient de ce que ça te coûte de prendre c’est enfant, il n’a pas oublié le passé mais ne pousse pas le bouchon. Affamer un enfant ? C’est quel degrés de colère Carmela ? Je ne parle pas de la mettre à l’école publique, ne pas lui acheter de vêtements. Je te parle de refuser ta nourriture à un enfant. Ça ce n’est plus la colère, c’est le vampire.
Moi : dites si vous voulez. Dites. Je ne vais pas nourrir les bâtards de Jean-Daniel avec MON argent surtout pas quand la mère m’a fait chier. J’ai le vampire, oui j’accepte. Mais je ne vais ma entretenir la maison, payer les factures, m’occuper de mes enfants PLUS de ses bâtards. Je dis non !
Maman : c’est bien.
Elle est allée leur faire à manger. C’est ça son travail. Elle a même donné la nourriture à la petite, qu’elle profite.
.
Jean-Daniel : il a fallu que ta mère arrive pour que l’enfant prenne du poids.
Moi : elle est d’abord venue ici dans quel état ? Elle était grosse ? Et tu viens me faire le bruit tu as payé la nourriture ? Tchip !
Jean-Daniel : merci Carmela.
Il est sorti de la chambre avec ses clés de voiture. Le dernier de mes soucis.
Le lendemain ma grande copine, Célestine, est venue me rendre visite. Comme maman se reposait, on en a profité pour faire le kongossa.
Célestine : il parait que les médecins ne trouvent rien depuis là.
Moi : je suis sûre que c’est le sida.
Célestine : ils ont fait le test 4 fois mais rien. Tuberculose aussi rien.
Moi : je ne peux même pas avoir pitié d’elle. La fille la m’a trop fait souffrir.
Célestine : mais si elle ne se rétablit pas, sa fille restera ici.
Moi : son père l’enverra à l’internat. Je ne supporte plus de la voir dans ma maison.
Célestine : mais Carmela dis-moi la vérité. C’est toi qui l’as rendue ainsi ?
Moi : et comment est-ce que je m’y serai prise ? Quelle est cette maladie que je suis capable de lui donner et qu’on ne peut pas détecter et qui n’agit pas sur moi ? Ou tu veux aussi insinuer que je suis une sorcière ?
Célestine : je demande juste. Dès que tu as accouché Daniel, elle a commencé à tomber malade.
Moi : donc au lieu de profiter de la grâce d’avoir pu mener une grossesse à terme pour une fois, au lieu de m’occuper de l’enfant que j’ai tant pleuré, je suis allée m’assoir chez le nganga pour lui lancer un sortilège ?
Célestine : …
-Anita
Si seulement mamie pouvait rester ici plus longtemps. Elle est gentille avec moi. Elle me donne à manger, me lave, me parle. Parfois elle m’accompagne même à l’école. Depuis qu’elle est là je peux rester au salon, jouer avec les autres même si je vois que maman Carmela n’est pas contente.
Ce matin c’est elle qui m’a réveillée et accompagnée à la douche. J’ai pu prendre un verre de lait avec un sandwich et elle m’a remis 200f pour le goûter et on a cheminé ensemble jusqu’à l’école. Sur le chemin elle a acheté des mangues et m’en a donné deux.
Mamie : à midi.
Moi : à midi mamie.
Mamie : tu manges le nkumu ?
Moi : oui.
Mamie : avec quoi ?
Moi : tout.
Mamie en riant : d’accord ! Ne traine pas sur la route hein. Tu rentres directement.
Moi : oui mamie.
Je lui ai fait un au revoir de la main et je suis rentrée dans l’école. Je prie qu’elle reste longtemps à la maison.
-Pascale
Maman : Pascale je suis fatiguée. Fatiguée je te dis. Depuis 5 ans, on tourne en rond. Hôpitaux après hôpitaux, on ne trouve rien. Antidouleurs, anti ceci, anti cela, mais le problème persiste. Je ne fais que dépenser sur toi. Si la médecine des blancs ne marchent pas, allons chez les noirs.
Moi en pleurant : …
Maman : toutes mes économies Pascale, tout mon commerce c’est pour toi. Pauline a laissé des enfants, même s’ils sont chez leurs pères, je me dois de souvent aller les regarder et *les laisser quelque chose.
Moi en larmes : allons.
Cinq ans que cette histoire dure. J’ai mal aux articulations, au dos, au bas-ventre… j’ai mal partout. J’ai pris tellement de médicaments que je peux ouvrir une pharmacie. Je n’en peux plus de cette douleur.
—
Le nganga me demande de me confesser car c’est la première étape.
Papa Ndozi : dis tout, ne cache rien sinon toi-même là-bas. Ensuite tu viens.
Il m’a laissée seule dans la forêt à me confesser.
J’ai connu Jean-Daniel il y a 12 ans, c’était mon professeur de philo en Tle. J’avais 20 ans et lui 30. Il vivait avec une femme mais n’étaient pas mariés. On se parlait tout au long de l’année et c’est lui qui m’a aidée à avoir mon bac. Ce n’est qu’à ce moment qu’on a commencé à sortir ensemble.
4 ans d’amour fou. Il s’occupait de moi, m’avait trouvé mon travail de vendeuse à Canal de l’époque comme je ne voulais pas poursuivre mes études. 4 ans d’amour matérialisés par un bébé, Anita. C’est là qu’il m’a parlé des problèmes de fertilité de sa “femme”. Je me suis alors imaginée que la grossesse d’Anita le poussera à m’épouser. J’ai vu comment il a pleuré de joie en apprenant la nouvelle et dans ma tête c’était sûr, on fermera une magnifique petite famille tous les trois.
Sauf que Monsieur préparait déjà son mariage coutumier avec l’autre. Je n’ai su pour le mariage que bien après, personne ne m’en avait parlé.
Jean-Daniel était fou de sa fille et moi je prenais des ails. Je me suis mise à narguer l’autre, l’insulter en public. J’utilisais sa stérilité pour la blesser et ça marchait car à chaque fois que je la traitais de “ventre vide”, elle se mettait à pleurer ou se taisait.
Je suis descendue de mon nuage en apprenant que Jean-Daniel attendait un autre enfant d’une autre femme. C’est celle-ci qui m’a annoncé que Jean était un homme marié et que sa femme était elle aussi enceinte. J’ai fait un scandale et ce jour Jean m’a rappelé ma place. Il était marié et n’avait aucune intention de quitter sa femme pour une petite fille telle que moi. Il a ensuite mis fin à cinq ans de relation et peu après je suis tombée malade.
Le sida était le coupable le plus plausible, mais après trois tests il était évident que le mal venait d’ailleurs. J’ai fait des examens les plus douloureux les uns que les autres ; vu je ne sais combien de spécialistes de tous les continents. A chaque qu’on nous conseillait quelqu’un, à chaque fois qu’un docteur européen ou américain était de passage au Gabon, j’étais devant lui. Mais personne n’a pu me soigner. Me soulager quelques temps oui, mais ensuite le calvaire reprenait. Si je ne maigrissais pas à vue d’œil, les gens auraient dit que je mens.
Après la confession, papa Ndozi me fait prendre un bain avec une seau d’eau rempli d’écorces. Il parle en langue en m’aspergeant de son eau à l’aide d’une petite branche d’herbe.
On retourne ensuite dans son bandja où maman m’attend. Je suis toujours vêtue d’un pagne blanc et d’un tissu rouge au front. Il me fait assoir à même le sol entre les cuisses d’une prêtresse et c’est là qu’on me fait manger l’iboga (encore appelé bois amère) dans de la banane pour réduire l’amertume. Papa Ndozi se met à invoquer mes ancêtres du côté de maman comme de papa. Il les prévient de mon arrivée et leur demande de m’accueillir et me guider.
Avaler le bois amère n’est pas facile, la prêtresse m’encourage en me demandant de ne pas rendre. Dans le bandja on chante et danse et moi j’ai du mal à finir ma banane. La prêtresse rentre en transe tout comme maman. Je me mets à pleurer, c’est une vraie torture mais rien comparé à tout ce que j’ai vécu ces 5 dernières années.
Il se fait désormais très tard, je suis assise là depuis un bon bout de temps, depuis le début d’après-midi. Puis d’un coup je me sens comme secouée mais de l’intérieur de mon corps. Les chants s’intensifient alors que je sens comme un poids quitter mon corps.
**3 jours plus tard**
J’émerge lentement. Il y a de l’agitation autour de moi. J’ouvre totalement les yeux et immédiatement me mets à vomir.
Papa Ndozi : doucement ! Doucement !
Il me laisse le temps de reprendre mes esprits et je m’assois.
Papa Ndozi : qu’est-ce que tes ancêtres t’ont montré ?