Chapitre 1 : La Table des Requins
(Point de Vue : Maïra)
Montréal s'étendait à mes pieds, figée sous le gel de février.
Depuis la baie vitrée du quarantième étage de la Tour Leduc, les voitures sur l'autoroute Ville-Marie n'étaient que des globules rouges et blancs circulant dans les veines d'un cadavre de béton.
Je lissai le pli imaginaire de mon tailleur blanc immaculé. Dans le reflet de la vitre blindée, je ne vis plus l'étudiante terrifiée qui courait dans la neige. Je vis une héritière de vingt ans, le visage encadré par un carré brun parfaitement lisse, les yeux cachés derrière le masque d'une froideur polie.
Derrière moi, la lourde porte en acajou de la salle du Conseil d'Administration s'ouvrit.
Douze membres du conseil m'attendaient. Douze costumes sur mesure. Douze vautours qui avaient passé les six derniers mois à se partager virtuellement les restes de l'empire immobilier de mon père pendant que je jouais la convalescente traumatisée dans ma chambre de Westmount.
Je me retournai et marchai vers l'immense table ovale. Le silence s'abattit instantanément.
À la droite du fauteuil présidentiel vide se tenait Arthur Lemaire. Soixante ans, cheveux argentés, sourire de politicien. Il avait été le bras droit de mon père. Il se voyait déjà comme mon tuteur légal, mon marionnettiste.
Arthur : Maïra, ma chère enfant, commença-t-il en se levant, la voix dégoulinante d'une fausse pitié paternelle. C'est un effort immense que tu fais en étant ici aujourd'hui. Nous savons tous à quel point cette année a été... dévastatrice pour toi.
Je lui souris. Un petit sourire fragile, les lèvres légèrement tremblantes. J'avais passé des heures devant mon miroir à le perfectionner.
— Merci, Arthur. C'est difficile, en effet.
Je m'avançai et, au lieu de prendre la chaise d'invité qu'il m'indiquait d'un geste de la main, je tirai le lourd fauteuil en cuir noir au bout de la table. Celui de mon père.
Je m'y assis.
Un frisson de malaise parcourut l'assemblée. Arthur cligna des yeux, déstabilisé, mais reprit rapidement son assurance de vieux requin.
Arthur : Bien. Avant de passer en revue les finances du trimestre, le Conseil a voté une motion préalable, Maïra. Étant donné ton jeune âge, tes récents traumatismes et l'absence d'expérience corporative, nous estimons qu'il est de notre devoir de protéger l'héritage de ton père. Nous proposons la nomination d'un PDG par intérim, avec pleins pouvoirs décisionnels, le temps que tu te remettes totalement.
Il posa un document devant moi. Un mandat de tutelle corporative déguisé. S'ils votaient ça, je devenais une simple figurante riche. Une reine sans royaume.
Je regardai le papier. Je regardai les douze visages qui attendaient que la petite fille brisée signe son arrêt de mort pour retourner pleurer dans sa chambre.
Ils étaient si tendres. Si naïfs.
Ils n'avaient jamais eu à enfoncer un scalpel dans la jambe d'un tueur du cartel. Ils n'avaient jamais eu à regarder la lueur de la vie quitter les yeux de leur propre mère en l'étouffant sur un tapis persan.
La fragilité quitta mon visage comme on éteint un interrupteur.
Mon dos se raidit. Mes yeux se plantèrent dans ceux d'Arthur, avec la même obscurité absolue que j'avais vue dans ceux de Kaiden.
— La motion est rejetée, dis-je. Ma voix était basse, atrocement calme. Elle ne résonnait pas dans la pièce, elle s'y insinuait comme un gaz toxique.
Arthur força un petit rire condescendant.
Arthur : Maïra, voyons, ce n'est pas une suggestion. C'est un vote du Conseil pour la survie de Leduc Immobilier...
— J'ai passé les six derniers mois à vider le coffre-fort personnel de mon père, Arthur, le coupai-je en ouvrant la fine pochette en cuir noir que j'avais posée sur la table. Un homme paranoïaque garde toujours des dossiers sur ses "amis".
Je sortis un document et le fis glisser sur le verre poli de la table, jusqu'à ses mains.
— Projet Griffintown, exercice 2024. Trois millions de dollars de surfacturation sur les matériaux de construction, redirigés vers une société écran aux Îles Caïmans. Société dont le bénéficiaire ultime est... ta fille, Chloé.
Le visage d'Arthur se vida de son sang. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Les autres membres du conseil se figèrent, l'air soudainement raréfié dans la pièce.
— J'ai aussi le nom des maîtresses que l'entreprise paie pour se taire, continuai-je en balayant les autres membres du regard. J'ai les notes de frais frauduleuses de Monsieur Tremblay. J'ai les pots-de-vin versés aux inspecteurs municipaux par Madame Dubois.
Je m'adossai à mon fauteuil de cuir. J'étais le prédateur dans l'enclos. Et ils venaient de réaliser que la porte était verrouillée.
— Vous pensez que je suis une enfant traumatisée, dis-je en croisant les doigts sous mon menton. Vous pensez que les monstres m'ont brisée dans la neige. Vous vous trompez. Ils m'ont forgée.
Je me penchai en avant.
— Je suis l'actionnaire majoritaire à 65%. Il n'y aura pas de PDG par intérim. Vous allez voter ma nomination officielle aujourd'hui. Vous travaillerez pour moi. Vous obéirez à mes directives. Si l'un de vous s'y oppose, ce dossier partira ce soir sur le bureau de l'Inspecteur Gagnon de la SQ et de l'Agence du Revenu. Et croyez-moi, Arthur... la prison est un endroit beaucoup plus froid que vous ne l'imaginez.
Un silence de mort régnait. Je pouvais presque entendre le rythme cardiaque affolé d'Arthur Lemaire. Il avala sa salive avec difficulté, baissa les yeux vers le dossier, puis regarda l'assemblée. Il venait de se faire castrer publiquement par une fille qui aurait pu être la sienne.
Il prit un stylo qui tremblait légèrement entre ses doigts et raya la motion qu'il avait lui-même rédigée.
Arthur : Je... je propose la motion pour nommer Mademoiselle Maïra Leduc au poste de Présidente Directrice Générale, murmura-t-il, la voix brisée.
— Qui appuie ? demandai-je d'un ton d'acier.
Onze mains se levèrent instantanément, tremblantes de peur.
Je laissai mon masque de sociopathe s'effacer, remplacé par le petit sourire vulnérable et charmant de l'orpheline courageuse. Le contraste les terrifia encore plus.
— Merci de votre confiance, messieurs-dames, dis-je doucement. Maintenant, passons au budget du premier trimestre. Nous avons beaucoup de liquidités à blanchir... pardon, à investir.