Chapitre 5 : Le Sourire du Loup

867 Mots
(Point de Vue : Le Viking) Les basses du club Le Valhalla, situé dans les sous-sols du Vieux-Montréal, faisaient vibrer le verre de scotch hors de prix posé sur mon bureau en acajou. Depuis mon bureau insonorisé, à travers la vitre sans tain, je pouvais voir la faune nocturne se déhancher sur la piste de danse. Des politiciens, des avocats, des flics ripoux. Ils pensaient tous être au sommet du monde. Moi, je savais que je possédais le sol sur lequel ils dansaient. Je tirai une longue bouffée de mon cigare cubain, recrachant la fumée épaisse vers le plafond sombre. La porte de mon bureau s'ouvrit avec une brutalité qui tranchait avec le luxe de la pièce. Marco, mon lieutenant principal, entra. Son costume sombre était froissé, et une fine pellicule de sueur brillait sur son front dégarni. Marco : Patron, dit-il, la voix légèrement étranglée. On a un p****n de problème. Je ne bougeai pas. Je gardai les yeux fixés sur la piste de danse en contrebas. — Je déteste l'agitation, Marco. Respire. Et parle. Marco : Le Quai 42. Le conteneur en zone de quarantaine sanitaire. Celui qui devait sortir à l'aube. — Mes cinq millions, Marco. Qu'est-ce qu'ils ont ? Marco : Ils sont en cendres. Le silence s'abattit dans le bureau, plus lourd que le plomb. Je tournai lentement la tête vers lui. — En cendres ? Marco : Un incendie s'est déclaré vers minuit. Le système anti-feu de la zone de quarantaine était en... "maintenance". Les pompiers parlent d'un court-circuit dans le moteur du frigo. Tout a cramé à l'intérieur. La coke n'est plus que de la boue noire. Les douaniers disent qu'ils n'ont rien vu. Marco s'attendait à ce que je hurle. Il s'attendait à ce que je lance mon verre contre le mur ou que je lui brise la mâchoire. C'est ce que font les petits chefs de gang. Je souris. Un rire sourd, rocailleux, monta de ma gorge. — Un court-circuit, répétai-je doucement. Le système d'incendie coupé exactement dans la zone de mon conteneur. Le lendemain du jour où j'ai fait déposer une photo calcinée sur l'îlot en quartz d'une gamine de Westmount. Marco fronça les sourcils, confus. Marco : La fille Leduc ? Vous pensez qu'elle a fait le coup ? Boss, c'est une gosse traumatisée qui prend des pilules. Ses parents viennent de mourir dans un accident de gaz. Elle n'a pas les couilles, ni le réseau, pour corrompre le port de Montréal. Ce sont sûrement les motards ou le clan irlandais qui... — Ferme ta gueule, Marco, le coupai-je sans élever la voix. Je me levai et m'approchai de la baie vitrée. La petite Leduc. Maïra. J'avais lu les rapports de police qui avaient fuité. J'avais entendu les rumeurs. Tout le monde pensait que Kaiden St-James, ce psychopathe en cage à Pinel, avait tout orchestré dans la neige. Que la fille n'était qu'un dommage collatéral. Mais on ne survit pas à Kaiden St-James en étant une biche effarouchée. Et on ne répond pas à une menace de cinq millions de dollars par un incendie industriel si on n'a pas une armée de l'ombre dans sa manche. — Elle ne m'a pas remboursé, murmurai-je, fasciné par l'audace de la manœuvre. Elle m'a dit d'aller me faire foutre, et elle a utilisé mon propre feu pour le faire. Marco : Qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-il. Je rassemble une équipe ? On descend au complexe Altitude ? On lui vide un chargeur dans la tête ? — Non. Elle s'attend à ça. Si elle a payé pour brûler le Quai 42, elle a les moyens de s'entourer d'une milice privée. On ne tire pas sur une reine milliardaire dans son château de verre. Ça attire trop l'attention des fédéraux. Je me retournai vers lui. Mon sang bouillonnait d'une colère glaciale, la pire de toutes. — Si elle veut jouer à la guerre des costumes, on va jouer sur son terrain. Elle a purgé son Conseil d'Administration hier. Elle s'appuie sur le vieux bras droit de son père pour rassurer les marchés. Arthur Lemaire. Marco : Le vieux schnock de Leduc Immobilier ? — Lui-même. Il habite une villa hyper sécurisée à Outremont. Trouve la faille. Entre chez lui ce soir. Je m'approchai de Marco, pointant le bout incandescent de mon cigare à quelques millimètres de son visage. — Ne le tue pas avec une balle. Pends-le dans son propre salon. Fais passer ça pour un suicide, la pression de l'entreprise, tout ce que tu veux. Mais avant de partir... prends une poignée de cendres, et mets-la dans sa bouche. Il déglutit difficilement, mais hocha la tête. Marco : La police ne comprendra pas, dit-il. — Je m'en fous de la police. La petite comprendra. Elle saura que son compte en banque ne la protégera pas de la rue. Vas-y. Marco sortit précipitamment. Je retournai m'asseoir dans mon fauteuil en cuir. La guerre ne se passait plus dans la forêt. Elle venait de s'installer au cœur des gratte-ciel de Montréal. Et je n'allais pas laisser une étudiante de vingt ans me voler ma ville.
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