Chapitre 18 : L'Encre et le Sang

1057 Mots
(Point de Vue : Maïra) Le Mount Stephen Club, au cœur du centre-ville de Montréal, était le repaire des hommes qui se croyaient intouchables. L'odeur des boiseries centenaires, du cuir vieilli et des cigares d'importation flottait dans la salle à manger privée. Je franchis les portes en acajou, vêtue d'un tailleur pantalon gris anthracite aux lignes acérées, des talons aiguilles Christian Louboutin martelant le parquet avec la régularité d'un métronome. Silas marchait deux pas derrière moi, son costume sombre dissimulant parfaitement son arme de poing. À la table du fond, sous un lustre en cristal, dînait Pierre Vandal. Conseiller municipal de l'urbanisme. Le roi des permis de construire. C'était lui qui bloquait le développement de Leduc Immobilier dans le quartier de Griffintown depuis un an, invoquant des « irrégularités de zonage ». En réalité, il attendait simplement que mon père lui verse un pot-de-vin à sept chiffres. Avec la mort de mon père et d'Arthur Lemaire, il pensait sûrement pouvoir m'extorquer le double. Je m'approchai de sa table sans y avoir été invitée. Vandal, un homme d'une cinquantaine d'années à la mâchoire empâtée et au sourire suffisant, levait son verre de Bordeaux. Il s'arrêta en me voyant, lissant sa cravate en soie. Mr. Vandal : Mademoiselle Leduc, roucoula-t-il avec une fausse compassion. Quelle surprise de vous voir ici. Je vous présente encore toutes mes condoléances pour... tout. C'est une période tragique pour vous. Je tirai la chaise face à lui et m'assis, croisant les jambes. Silas se posta debout, derrière moi, les mains croisées. — Tragique, en effet, monsieur Vandal, répondis-je d'une voix glaciale. J'aime aller droit au but. Le projet Griffintown. Mon entreprise perd cent mille dollars par semaine de retard à cause de votre refus de signer l'autorisation de dézonage. Le conseiller municipal soupira, posant sa fourchette avec une lenteur calculée. Il me regarda avec la condescendance d'un professeur face à une élève dissipée. Mr. Vandal : Maïra... je peux vous appeler Maïra ? Les affaires municipales sont complexes. Votre père comprenait les... rouages de notre belle ville. Il y a des études d'impact environnemental, des consultations citoyennes... Cela demande du temps. Et, disons-le franchement, des « investissements » dans les fonds de campagne locaux. — Des investissements, répétai-je en sortant une fine tablette numérique de mon sac à main. Comme les cinq cent mille dollars versés sur le compte offshore de la société écran de votre beau-frère à Nassau ? Le sourire de Vandal se figea instantanément. Je posai la tablette sur la nappe blanche et la fis glisser vers lui. À l'écran, un fichier PDF tiré du serveur de Zurich. Le Carnet Noir du Viking. On y voyait clairement les dates, les numéros de compte et les virements effectués par le cartel de la drogue pour acheter le silence de l'urbanisme sur la gestion des entrepôts du port. Mr. Vandal : C'est... c'est un montage, balbutia-t-il, son teint virant à la couleur de la cendre. Je ne sais pas de quoi vous parlez. — Vous avez autorisé le cartel du Viking à construire des hangars non déclarés sur les quais est en échange de commissions occultes, continuai-je sans élever la voix, ignorant ses dénégations pathétiques. Malheureusement pour vous, votre partenaire d'affaires, Le Viking, est actuellement dans une cellule de la Sûreté du Québec. Ses coffres ont été vidés. Ses serveurs ont été piratés. Par moi. Il se recula contre le dossier de sa chaise, comme si la tablette allait lui exploser au visage. La terreur remplaçait enfin son arrogance. Mr. Vandal : Vous... Qu'est-ce que vous voulez ? chuchota-t-il, regardant nerveusement autour de lui pour s'assurer que personne n'écoutait. De l'argent ? Je laissai échapper un petit rire sec, dépourvu de toute chaleur. — Je suis milliardaire, Pierre. Votre argent de poche ne m'intéresse pas. Je veux le permis de Griffintown. Je le veux signé, tamponné et publié dans le registre municipal demain matin à huit heures tapantes. Sans restriction de hauteur pour les tours. Il déglutit difficilement. La sueur perlait sur son front dégarni. Mr. Vandal : Si je signe un dézonage aussi massif du jour au lendemain, l'opposition va me tomber dessus. C'est du suicide politique. — Si vous ne signez pas, répondis-je en me penchant légèrement vers lui, j'envoie ce PDF encrypté au rédacteur en chef de La Presse, au bureau des enquêtes indépendantes et à l'Inspecteur Gagnon. Vous ne ferez pas face à un suicide politique, Pierre. Vous ferez face à vingt ans de prison fédérale pour blanchiment d'argent et corruption liée au crime organisé. Je tapotai l'écran de la tablette avec mon ongle, le bruit sec résonnant comme un couperet. — Le béton va couler à Griffintown. La seule question est de savoir si ce sera pour les fondations de mes tours, ou pour vous couler des chaussures avant de vous jeter dans le fleuve. Vandal resta paralysé de longues secondes. Il regarda Silas, silencieux et menaçant comme une montagne d'ombre, puis baissa les yeux vers le dossier numérique. Il venait de réaliser qu'il n'avait plus affaire à l'empire moribond d'Henri Leduc. Il faisait face à un prédateur d'une tout autre espèce. Mr. Vandal : Demain matin. Huit heures, capitula-t-il, la voix brisée, la tête basse. Le permis sera sur votre bureau. — C'est un plaisir de faire affaire avec vous. Je récupérai ma tablette et la glissai dans mon sac. Je me levai avec l'élégance d'une reine qui vient d'écraser un insecte. — Terminez votre vin, Pierre. Ce sera peut-être le dernier que vous boirez sans trembler. Je tournai les talons et quittai le club sous les regards respectueux des maîtres d'hôtel. Dès que les portes du bâtiment se refermèrent derrière nous et que nous nous retrouvâmes sur le trottoir gelé, Silas ouvrit la portière de la berline. Silas : Propre, chirurgical, et sans une seule goutte de sang, commenta l'ancien militaire, une pointe d'admiration non feinte dans la voix. L'action va prendre quinze points demain à l'ouverture. Je m'installai sur la banquette arrière, lissant mon pantalon. — La violence physique est le langage de ceux qui ont perdu le contrôle, Silas, dis-je en regardant la ville défiler. Et je n'ai absolument pas l'intention de perdre le contrôle.
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