Aspiration
En arrivant dans un lieu de langue et de culture inconnues, le voyageur place l’écoute attentive dans ses sens. Le corps en alerte, les yeux sur des détails insignifiants, les oreilles ouvertes sur le danger, il se partage entre l’extase et la gêne. À moins d’être un explorateur stimulé par le risque, il choisit souvent la voie de la facilité. Aussi s’agrippe-t-il au connu, se détournant de l’occasion de changer de point de vue. Le pays de la communauté, telle une famille ou une tribu, ne permet pas ces détours ; il exige de pénétrer le cœur qui le fait battre, pour comprendre les liens complexes qui l’ont tissé en un patchwork de couleurs contrastées et feintant l’uniformité.
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Laurent avait passé deux semaines dans une communauté du sud de la France, laïque et libertaire, saupoudrée de spiritualité : une vieille grand-mère composée de vieux fidèles à l’idéal affadi, quelques familles anciennes, plus de célibataires endurcis, de nombreux visiteurs aux utopies usées par le temps ; bien que la plupart des membres eussent la quarantaine et que leurs gamins fussent des petits sauvages dégourdis. Telle était la sensation du jeune homme de vingt ans. Il avait pourtant vécu là les plus beaux moments de sa courte existence.
Laurent était le dernier d’une famille ultra-catholique de marins bretons du Golfe du Morbihan ; le numéro douze. Un jeune gâté par ses aînés, en rupture avec la religion et la collectivité. Tous ses frères et ses sœurs vivaient pour la mer et ses fruits, poissons ou huîtres. Prétextant qu’il n’avait pas le pied marin, en réalité pour échapper à la tyrannie de son patriarche et de sa tribu bien ordonnée, il évitait de monter sur un bateau. Son père avait bien essayé de le forcer à embarquer lors des saisons de pêche, mais sa mère avait toujours veillé à ce que son benjamin prît son envol vers la terre des études et de la notoriété. Ce qu’il fit à l’âge de onze ans, dans un collège de Vannes puis plus tard au lycée de Rennes, hébergé par sa famille maternelle. Alors que le plan familial le destinait à devenir au moins ingénieur, il avait poussé jusqu’à Lyon pour des cours d’anthropologie. Après deux années d’université, lors des vacances d’été, il avait commencé son tour des collectivités, au grand dam de son clan le croyant échapper une fois de plus à ses responsabilités. À leurs yeux, il plaquait ses études pour se faire s***r son sang, âme et argent dans une quelconque secte. Son père blâmait sa femme de l’avoir trop couvé ; en retour, elle lui ripostait qu’il avait toujours été absent et trop dur les rares fois qu’il rentrait. Ses frères lui reprochaient son égoïsme d’enfant pourri, ses sœurs désapprouvaient ses caprices qui meurtrissaient ses parents. Laurent savait qu’il décevait sa famille. Dès ses quatorze ans, le fils de Locmariaquer avait décidé de passer ses vacances chez un oncle en montagne et de déserter l’Église pour arpenter les terres de l’athéisme. Un rebelle brandissant l’étendard de l’autonomie, néanmoins peu préparé pour affronter la vie. D’une extrême timidité, enclin à s’évader dans les rêves et les idées, aucune fille ne s’intéressait à lui ; à moins que se fût lui qui se rendait insaisissable à leurs envies. En fait, il les attirait par son charme secret, la richesse qu’il semblait gardait jalousement pour lui, la créativité transparaissant dans sa beauté. Il recevait des quantités de lettres de sa tribu. Voici quelques extraits de celle d’un de ses oncles.
Pourquoi gâcher ton intelligence en s’avilissant dans ces étranges groupements, coupés du monde et son ordre moral, peuplés d’hystériques au comportement bestial, d’assistés mendiants ou drogués, d’enfants livrés à la déchéance sociale ? Quel échec pour notre famille, depuis toujours programmée pour gagner sa vie par un travail honorable, sans dette et affront à la religion, placée honnêtement au-dessus du déclin du pays. Un enfant dressé à coup de traditions, voilà qu’il vous échappe pour se perdre dans les fanges d’une société appauvrie de valeurs et de repères ! Au moins, le service militaire aurait fait de toi un homme, un vrai, libéré des excentricités passagères des adolescents provoquant la différence pour se forger une identité. Eh non. Tu as fait un service civique, objecteur aux armes s’il n’y avait pas eu d’armée de métier. Quelle dégénérescence pour un rejeton d’une lignée de pêcheurs descendants des valeureux guerriers britons. Jamais, au grand jamais, tu resteras dans ces lieux de perdition, car la honte tacherait pour toujours la mémoire de la dynastie ar Gall !
Doté d’une extrême sensibilité, le dernier-né se montrait un fin stratège, acquiesçant en façade pour finalement faire ce qu’il voulait. Néanmoins, les mots de sa parenté restaient accrochaient à sa conscience. Une secte ? Les horreurs que l’on disait sur elles : le lavage de cerveau, l’endoctrinement volontaire sous les coups de drogues ou de menaces, les moutons vampirisés par des maîtres détraqués, et tant d’autres choses encore. C’était la raison pour laquelle le jeune homme choisissait, pour ses expériences buissonnières, des collectifs agnostiques et anarchiques. Pour lui, les sectes se trouvaient aussi bien dans la politique que la religion, les instances qui condamnaient à l’insignifiance, voire l’inexistence, celui ou celle qui n’en faisait plus partie. Laurent était une personne étonnante pour ceux qui le côtoyaient de près ; un exploit, puisqu’il ne se laissait pas facilement approcher. Partout où il se montrait, il dérangeait par son anachronisme, ou bien il attirait par sa fragile et intelligente présence. Dans les milieux libertaires, il passait pour un religieux ; dans les milieux chrétiens, pour un hâté. Pour les uns, il était un extrémiste ; pour les autres, un doux mou sans solides convictions ou caractère trempé. Quelconque ? Certains s’intéressaient à sa calme et courageuse compagnie. En réaction, il devenait l’homme invisible. Néanmoins, sa luminosité intérieure le trahissait telle une luciole dans l’obscurité. En fait, il n’était ni insurgé ni obéissant, seulement libre, et cet état provoquait la jalousie. Il était roux comme l’automne, une pivoine dans un tas de charbon, arborant une coupe champignon, un compromis entre la coiffure réglementaire familiale et les cheveux longs. Son visage laiteux était piqueté de constellations chocolat, telle la Voie lactée en négatif, ce qui lui valait l’admiration ou la moquerie. En outre, son corps était un grand arbre décharné, ses mains et ses pieds d’une longueur démesurée ; une disproportion récompensée par un sourire constant, des mouvements bienveillants et une indomptable légèreté. Alors que le public jaugeait trop souvent sa différence, Laurent combattait son empoisonnante angoisse. Comment guérir de la timidité, autrement qu’en l’acceptant et de toujours avancer. Rien donc ne prédisposait Laurent à se laisser séduire par un gourou, les pseudos maîtres sorciers avides de puissance, cachant leur malveillance derrière des allures mielleuses destinées à encoller les âmes tourmentées. Il n’était pas de nature à se couper du monde, à séparer les bons des méchants, il préférait cultiver l’individualité dans la solidarité et non la conformité dans l’individualisme. Cherchant sa place dans la société des gens libres d’exprimer leur inventivité, ne fuyant pas ses responsabilités, les affrontant au contraire avec opiniâtreté, conscient qu’il était une goutte d’eau capable d’abreuver un océan entier, ayant une estime de soi, modeste certes, mais non altérée, le jeune homme pouvait aisément contourner tous les clivages, qu’ils fussent des sectes ou des corporations. Sa méfiance naturelle envers les collectivités fermées sur elles-mêmes, clôturées dans leur perfection, se cachant de l’adversité par une prétendue supériorité, le protégerait des dangers. Il gardait donc en lui les conseils de ses sœurs, frères et parents comme un signal à écouter.
À leurs yeux, et ceux des personnes rencontrées, Laurent était un artiste. Valsant dans ses sens et, malheureusement, trop souvent dans sa tête, l’art n’avait pas encore empoigné ses mains pour s’exprimer par une œuvre concrète. Ses pensées entravaient sa spontanéité. Assiégeant son jardin secret, empêchant sa destinée de se déployer en un chant de poésie, elles égaraient son incroyable énergie, ficelaient son épanouissement, laissant ainsi pourrir ses fruits. C’est pourquoi il cherchait à dépasser son anxiété en affrontant l’opposé de son tempérament réservé, en occurrence la communauté. Ainsi naîtrait peut-être le chef-d’œuvre de sa vie.