Le dragon

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Le dragon Une table garnie de fruits, secs ou frais, des draps repassés sentant la lavande, une chambre propre où sont affichées les informations nécessaires pour s’orienter, tels sont les signes d’hospitalité qu’espère l’arrivant. Trop de démonstrations effraient, peu de présence rebute. Impersonnel ou maternant, l’accueil décoiffe inexorablement. Les attentes sont multiples ; comment répondre en même temps au besoin d’émancipation et de proximité ? À moins que l’hôtellerie soit le rideau chaleureux qui voile un abîme de méchanceté, mante religieuse déchiquetant l’élu ou tigre coupeur de tête, entre indifférence et exultation, il y a une marge de possibilités. *** Coiffés de feuilles fraîchement débourrées, les chênes et les érables enveloppaient un sentier pierreux suivant une rivière gonflée par l’orage de la veille. Enluminant le sentier d’un paillasson ambré, l’astre du jour auréolait la forêt d’une couronne dorée. Laurent, un chercheur de signes invétéré, avait le sentiment de pénétrer le porche de l’éden. Très vite, il bannit cette idée. Le monde ne pouvait être divisé entre paradis, enfer et purgatoire, seul comptait le choix des humains, entre mort et vie, peur ou amour, et, bien sûr, ce qu’ils en faisaient. Cette révélation lui avait été donnée un jour de randonnée solitaire, alors qu’il voyait trois vallées, pins, rocs et prairies s’éloigner en patte d’oie vers l’infini. En contemplant leurs trois couleurs, jade, mûre, clémentine, du fait de leur végétation, Laurent les avait associées à des émotions : harmonie, créativité et relation. Dotés de leurs attributs, les vallons se complétaient, illuminés par le même soleil ; alors, pourquoi les distinguer ? Comme dans les yourtes mongoles, le voyageur enjambait aujourd’hui le seuil de la porte qu’il n’avait pas fermée, au contraire des autres lieux où il était éphémèrement passé. Il allait retrouver la mélodie de bonheur qui avait jusque-là embaumé son ardeur. Était-il vraiment attendu, avait-il bien fait de revenir ? Il ne connaissait que trop bien ce tracas intérieur, ce conflit vénéneux qui paralysait ses aspirations. Comme à l’accoutumée, il prit son courage à deux mains puis s’engouffra sur le chemin. Arrivé au bout de la sente, Laurent s’arrêta soudain. Il posa son lourd sac à dos, sa maison depuis qu’il avait choisi de quitter l’université, puis il s’assit dessus. Épiant le bruissement du vent dans les arbres, le claquement des pierres dans l’eau, la fuite d’un lourd sanglier libéré des chasses hivernales, il se pencha sur son plexus, habituellement chaud quand un message lui venait. Le mot secte hantait son esprit. Le boomerang, envoyait un jour par ses parents, lui revenait en pleine face alors qu’il voyait apparaître les imposantes habitations. N’était-il pas en train de s’offrir consciemment aux dents des vampires ? N’allait-il pas verser son sang sur l’autel du diable ? Décidément, son éducation, par trop manichéenne, lui collait à la peau ! Libre dans la tête, il était enchaîné dans son corps. La lourde ancre de superstitions l’entraînait dans les profondeurs des traditions. Un chant emporté par le vent vint aux oreilles du poltron. L’appel de la sirène adressé au marin en perdition ? Morgane venue l’entraîner par le fond ? Non, la voix ne venait pas de la mer mais bien de la terre, scandée de coups de houe sur les caillasses poussant ici tel du chiendent. Se redressant de sa torpeur, Laurent replaça son sac sur les épaules et prit son élan vers le château de Dracula. La grosse bâtisse surplombait un long potager découpé en de multiples b****s de terre fraîchement semée. Parsemées de plants rescapés de l’hiver gardés par des arbres fruitiers, elles étaient entourées des friches incultes, serres et cabanes à outils. Courbée sur un champ de fèves, une jeune femme sarclait en reculant avec, accroché à ses lèvres, le murmure qui avait envoûté le voyageur. De temps en temps, elle crachait quelques injures à l’adresse des maudites caillasses couinant contre le métal. Un fort accent d’outre-Atlantique, du Canada ou d’Acadie ? Laurent s’avança vers l’inconnue. Se redressant brusquement, les yeux farouches, la bouche prête à arroser l’importun de sa salive de lama agacé, elle fit un geste d’impatience à l’adresse de la tortue alourdie par son sac et ses godillots bourbeux, un mouvement de la main lui signifiant clairement de dégager de son terrain. Laurent poursuivit sa route, déçu et quelque peu contrarié. La mégère était arrivée après lui, elle aurait pu lui manifester l’égard dû à ses aînés ! Un large chapeau de paille sur le crâne, une ceinture sur les reins, un homme âgé désherbait de jeunes oignons. Alors que Laurent s’apprêtait à l’embrasser, l’ouvrier branla en arrière. Les yeux océan du jardinier, agrandis sur un visage rougi par le cagnard et l’effort, reconnurent sans tarder le jeune exalté ayant séjourné peu de jours en ces lieux. Un peu plus loin se trouver Éric, un Breton comme lui, de quinze ans plus vieux. Ainsi, donc, il était resté. Les amis avaient longtemps échangé sur leur éducation matriarcale, un redressement disciplinaire à coup de religion, compensant l’absence des pères qui noyaient leur autorité et leur fierté dans l’alcool. Éric avait gardé du moule familial une colonne vertébrale impeccablement droite et une tête parfaitement rasée. Il l’avait balancé le reste dans la mer de l’oubli. « Demat Laurent, content de te revoir. Tu es ici pour longtemps ? — Pour la vie. — C’est ça. Commence par rester, après tu verras. En ce qui me concerne, je pars la semaine prochaine. Bientôt Kenavo et bon débarras ! À plus tard, pour le repas. » Dépité, Laurent s’engagea sur le sentier menant au parvis des rescapés. C’est ainsi que les volontaires nommaient la cour où ils avaient été reçus, sélectionnés aptes ou dignes de rester. Tout en grimpant, le cœur cognant contre ses côtes, Laurent chercha à se rassurer ; ne lui avait-on pas répondu qu’il était le bienvenu ? Quel contraste. Là-bas, sur les sommets de l’extase, à rêver d’arriver ; ici, devant l’antre de la peur, à s’imaginer détaler. La douce harmonie de l’utopie confrontée à la dissonance de la réalité. Le dragon l’attendait sur les marches de l’escalier. On appelait ainsi la personne s’occupant de l’accueil, non par élection mais auto-proclamation, puisqu’ici les fonctions se prenaient selon ses compétences ou intérêts, parce qu’elle restait longtemps enfermée dans sa caverne, jusqu’à ce que ses narines très aiguisées repèrent le passant. Alors, elle tombait de sa fenêtre pour griller le malheureux de ses flammes de rejet. La sorcière cachait sa beauté derrière des airs austères, un chignon serré sur le dessus de la tête prête à recevoir la coiffe bigoudène, un port altier sans doute éprouvé par une souffrance secrète. Rien d’une baba cool, mais une sorcière lorraine sur le point d’envoyer sa proie retrouver l’Ankou (1). S’étant déjà frotté à l’hydre à deux têtes, l’une féroce l’autre tolérante, plus particulièrement à sa langue de feu qui avait bien failli l’envoyer dans la géhenne, Laurent savait qu’il devrait se laisser renifler et attendre avec courage le laissez-passer. Enfourchant son balai, la femme se signala avec une voix à glacer le sang. « Nous ne voulons plus de vagabonds, romanichels ou autres profiteurs ! La maison est complète, dégage ! » N’ayant jamais été insulté de la sorte, Laurent resta statufié, son instinct de fuite neutralisé. Même ses parents racistes auraient eu plus de respect à l’égard de l’étranger impromptu. « Je suis attendu, je me nomme Laurent ar Gall, je suis venu il y a deux mois », bredouilla-t-il, figé par la glace du mépris. Le dragon scruta l’audacieux qui s’était aventuré trop près de ses griffes aiguisées. Les yeux impérieux, aux reflets cuivrés, restèrent longtemps collés sur le visage picoté de l’innocent. Bientôt, il resterait de sa timide barbe, rassemblée sur son menton, et de ses cheveux bouclés, plus qu’un tas de charbon. La bouche boudeuse retint son feu, dessinant au contraire une ride de sourire sur un visage éprouvé par les ans. « C’est bon, tu peux passer, seulement pour une semaine ! » Laurent suivit l’hôtesse, les épaules affaissées, contrariété par le malentendu. On lui avait accordé en effet un volontariat d’une année avec un point chaque mois. Une suceuse de merle aigri que cette 1. L’ouvrier de la mort. Vieille malpolie ! Comme si elle avait entendu l’insulte silencieuse retenue derrière les dents serrées du Breton, la femme se retourna brusquement. « J’ai besoin de la chambre lundi prochain, elle doit être rangée et lavée. Après le repas, tu travailleras au jardin. Le souper est à vingt heures, le réveil à six. Rendez-vous à la cuisine pour les pluches. Attention, pas de tabac, drogue, sexe et alcool ! Des questions ? »
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