L’épreuve

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L’épreuve Une fois la porte du pays soi-disant civilisé franchie, il reste au candide sauvage de faire ses preuves ; en premier lieu, conquérir les contrées exotiques remplies de bêtes attirées par la chair humaine, ou d’ogres féroces à deux pattes à la recherche de mets savoureux. Une arme redoutable. En s’imaginant les êtres ennemis comme s’ils étaient petits, l’ingénue peut y trouver un ami acceptant de le conduire dans les dédales de pièges raffinés, jusqu’à ses pénates provisoires. *** Laurent mangeait en silence, seul au milieu du brouhaha. Écœuré par le rejet dont il avait été l’objet, il avait perdu son appétit légendaire. Au moins, une chose était sûre, il n’était pas dans une secte, sinon il aurait été encollé du miel de courtoisie, telle une mite trompée par les phéromones, pour après être détroussé et jeté dans les oubliettes de l’inhumanité. Or il avait été frappé par le dédain, humilié dans son amour-propre pour après être projeté au sein de la convivialité ; un peu comme dans sa famille, la barrière du jugement, rempart de la chaleur du clan. Attablé parmi des célibataires et familles en recherche de sens, Laurent pensait avec regret à ses frères restés sur le ponton des chalutiers, à ses sœurs vendant le poisson à la criée, ses neveux et nièces, tous destinés à être de bons mariniers. S’il était resté, n’aurait-il pas, comme il le faisait petit, suivi sa mère à l’église, lors des processions aux calvaires, les ascensions pieds-nus vers les chapelles dédiées à sainte Anne ou aux saints irlandais, recevant d’eux la force de pardonner ? Ne se serait-il pas rapproché de son paternel, apprenant de lui à garder le cap dans les tempêtes de l’affolement et retrouver son chemin entre les récifs du danger ? Il en doutait. En lui retirant son amitié, il affligeait son père, le privant de la joie de recevoir de lui la passion pour son métier, l’héritage d’une longue lignée d’aventuriers. Pierre, un permanent, vint troubler son tourment. « Je ne t’ai pas encore salué. Combien de temps comptes-tu rester ? » demanda-t-il avec prévenance. Laurent sentit surgir de lui une fureur indomptable, tel le magma d’un volcan sur le point d’exploser. La chape de sa légendaire discrétion sauta malgré lui, crachant un feu d’indignation. « Gast, mais où suis-je donc à la fin ! Vous m’accordez une année et c’est comme si vous n’aviez jamais entendu parler de moi ! Vous ne me laissez que sept jours. Tas de fumier ! Si vous n’avez pas besoin de ma présence, pas de problème, je prends le premier train ! » Laurent réalisa trop tard l’insulte, macérant en ses tripes depuis sa rencontre avec le monstre gardien. Même ses frères châtiaient cette injure. Son visage cramoisi se heurta à cent vingt yeux effarés d’hommes, femmes et gosses figeaient dans un lourd mutisme. Éric, le seul à avoir compris le juron hurlé en breton, se bidonnait sous la table. L’hydre à deux têtes avait relevé sa gueule, sur le point de cracher sa férocité. Dans l’intention de museler le dragon, Pierre s’assit aux côtés des trois commères réunies en conspiration pour sanctionner l’impertinent qui avait eu le culot de se rebeller sitôt arrivé. « Nous en avons parlé en réunion, tu n’as pas le droit de changer les choses à ta convenance, reprocha-t-il à l’hôtesse. — Il faut savoir ce que vous voulez ! Vous me demandez sans cesse des gens sachant travailler et non des intellectuels idéalistes et paresseux. — Il ne s’agit pas de ça, mais du respect du processus de décision. Il reste la durée accordée ! ordonna Pierre. — Je pensais avoir toute l’autonomie dans mon secteur. Je ne m’occupe pas du tien à ce que je sache, alors laisse-moi tranquille dans le mien ! — C’est vrai Pierre, ce n’est pas une place pour lui, il est trop sensible, intervint une des femmes. — Lors de son dernier séjour, je l’ai bien observé ; il doit d’abord se raffermir, renchérit une autre. — Il a la face béate des enfants gâtés qui pensent que tout leur ait donné, reprit l’hôtesse. Regarde, ce fils de riches t’a crié dessus alors que tu lui donnais l’aumône de ton temps. Il plane quand nous avons besoin de lui et il beugle quand nous lui mettons des limites. Si tu veux que la maison tienne le cap, laisse-moi faire ! » Soudain rappelée à ses responsabilités, la doyenne s’assit à la table des séditieux pour prendre part aux cancans. Très vite, le réfectoire abrita une réunion spontanée qui fit s’éloigner les gamins ; Laurent ar Gall en était le principal sujet. Le prévenu tendit l’oreille sur son sort. À un mètre de lui, les jurés évaluaient sa propre personne, comme s’il n’existait pas. Les uns prenaient sa défense, les autres le condamnaient à l’essai ; au moins ne l’excluaient-ils pas sur-le-champ. En revanche, que de calomnie ! Il écouta leurs blâmes. Outre qu’il était un gosse pourri et mal dégrossi, transpirant la spiritualité comme s’il sortait du purin, il se retrouvait instable et dépressif. Comment se permettaient-ils de le juger, alors qu’ils ne le connaissaient pas ? jamais ses parents colporteraient pareils ragots en présence de l’intéressé ! ils le fustigeraient plutôt derrière son dos. Laurent se souvint avoir entendu dire que la médisance tuait deux fois la victime. Une première fois par les mots blessants, la deuxième par sa propagation dans l’entourage ; une rumeur qui enflammait l’hostilité. Il avait le sentiment d’être condamné sans connaître le motif de son inculpation, piétiné dans sa réputation. Tous des cinglés ! Avec la ferme intention de boucler son sac puis de fuir la communauté, il se leva brusquement et courut hors du tribunal. Laurent fit face à un petit pré fraîchement fleuri d’orchidées chapeautant une colline boisée de pins et de feuillus. Il s’assit sur une souche. Comme à son habitude, il laissa la nature l’imprégner de sa paix et son esprit rejoindre le grand silence. Trop de pensées se bousculaient en son crâne. Aveuglé par l’enthousiasme et l’euphorie de son premier stage, il ne s’était pas rendu compte du peu de considération pour sa personne et du jugement arbitraire de ceux qu’il avait jusqu’alors idéalisés. Il pleura d’impuissance. Partir ou rester à se mortifier ? Il ne comprenait pas l’orientation du collectif où il avait espéré poser ses pas. Avait-il affaire à des moines dépourvus d’autorité et de son corollaire l’obéissance, ou bien à des anarchistes englués dans des règles complexes autant qu’incohérentes ? Plus sûrement à des gens frustrés par leur utopie, leurs exigences placées bien trop haut pour pouvoir s’épanouir en harmonie. Ils s’imaginaient concilier le partage des biens et l’autonomie, l’égalitarisme et l’individualité, les engagements extérieurs et l’autarcie. Résultat : le chaos généralisé, la dispersion et l’épuisement. De ce curieux mélange, émanaient cependant richesse et beauté. De la poudre aux yeux ou bien un joyau dans un écrin bien scellé, telle Excalibur figée dans la pierre en attendant l’élu ? Laurent connaissait une bonne partie de ses défauts. Trop souvent, il planait dans ses rêves éveillés, déployant ses ailes dans l’euphorie du moment présent, se fracassant contre le concret une fois ramené à la réalité. Il était émotif, peu entreprenant, incapable de se vendre sur le marché du travail, les bourses le lui permettant, extrêmement effacé, lourdingue par son manque de personnalité, timoré jusqu’à en être paralysé, sans toutefois cultiver la rancune. Une vertu ? Aujourd’hui, il en doutait, car une saine colère aurait pu contraindre les vaniteux d’en bas au respect.
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