Cassian Noire, deuxième partie : Le Monstre

1196 Mots
Cassian ne ferma pas les yeux cette fois. Il regardait un point fixe sur la table la surface rayée, marquée par des années d’usage comme si la distance entre lui et ce qu’il allait raconter pouvait se mesurer en centimètres de bois usé. « Et tu peux me croire, la transformation fut un cauchemar. » LA TRANSFORMATION (1685) C’était une nuit de novembre. Froide. Brumeuse. Je revenais d’un voyage lucratif à Vienne. Mes carrioles débordaient de soieries rares que j’allais revendre à Paris pour une fortune. Je m’arrêtai dans une auberge isolée entre Strasbourg et Lyon. L’endroit était presque vide. Quelques voyageurs. Un aubergiste fatigué. Un feu mourant dans la cheminée. Je montai dans ma chambre après avoir bu trop de vin. Ivre de succès autant que d’alcool. Et quand j’ouvris la porte, elle était là. Assise sur mon lit. Comme si elle m’attendait. Une femme belle. Incroyablement belle. Cheveux noirs cascadant jusqu’à sa taille. Robe rouge sang. Yeux noirs, profonds, hypnotiques. « Qui… qui êtes-vous ? » Elle sourit. « Quelqu’un qui t’observe depuis longtemps, Cassian Beaumont. » Mon sang se glaça. Comment connaissait-elle mon nom ? « Sors d’ici. Ou j’appelle. » « Non, tu n’appelleras pas. » Elle se leva avec une grâce surnaturelle. « Parce que tu es curieux. Et parce que, au fond, tu veux savoir ce que je suis venue t’offrir. » Elle s’approcha. Je ne bougeai pas. Et pourtant j’aurais dû. Mais je ne le fis pas. « Cassian Beaumont. Trente ans. Riche. Puissant. Respecté. » Elle me tourna autour, comme un prédateur évaluant sa proie. « Et pourtant… vide. Creux... Mort à l’intérieur. » Je voulus nier. Mais je ne pus pas... Elle avait raison. « Qui êtes-vous ? » « Morgane... Morgane Ashford. » Elle s’arrêta devant moi. « Et je peux te donner ce que tu cherches. » « Et ce serait quoi ? » « L’éternité. » Je ris. Un rire nerveux, incertain. « Vous êtes folle. » « Non. » Elle sourit, révélant des crocs blancs, brillants, impossibles. « Je suis autre chose. » Mon rire mourut. « Qu’est-ce que… » « Je suis une vampire. » Elle prononça le mot avec fierté. « Et tu peux le devenir aussi. » Elle s’assit de nouveau sur le lit, croisa les jambes. « Imagine, Cassian Beaumont. Trois siècles. Cinq. Dix. Ton empire ne connaîtrait jamais de fin. Tu serais… immortel. » Je reculai. « C’est impossible. Les vampires n’existent pas. » « Vraiment ? Est-ce que... » Elle fut sur moi en un éclair. Ses mains saisirent mes épaules. Sa force était inhumaine. Je ne pouvais pas bouger. Elle approcha son visage du mien, ses crocs à quelques centimètres de ma gorge. « Tu sens ça, Cassian ? Cette peur ? Cette impuissance ? » Je tremblais. « C’est ce que tu fais ressentir aux autres. Avec ton argent. Ton pouvoir. Ta manipulation. » Elle me relâcha. Je m’effondrai à genoux. « Je te donne un choix. » Elle retourna s’asseoir. « Tu acceptes mon cadeau... Tu vis pour toujours. Ou alors refuse… et je te tue ici.m et maintenant. Et personne ne te retrouvera jamais. » Je levai les yeux vers elle. « Pourquoi moi ? » « Parce que tu es intelligent. Ambitieux. Et surtout… » Elle sourit. « Tu n’as rien à perdre. » Elle avait raison. Je n’avais rien. Pas de famille. Pas d’amis. Pas d’amour. Juste de l’argent. Et le vide. « Si j’accepte… qu’est-ce que je deviens ? » « Quelque chose de plus. » Pendant un bref instant je fermai les yeux... Pour repenser à ma mère. Pardon, maman. « D’accord. » Morgane sourit. « Excellent choix. » La transformation fut un cauchemar. Elle me vida presque entièrement de mon sang. Je sentis ma vie s’écouler, goutte à goutte. Puis elle m’offrit le sien. Noir. Épais. Écœurant. Je bus. Et je mourus. Mon cœur s’arrêta. Ma respiration cessa. Le monde devint noir. Puis trois jours d’agonie. Des hallucinations. Des cauchemars. Des douleurs qui déchiraient chaque fibre de mon être. Je vis ma mère. Elle pleurait. Me rappelant ma promesse. « Tu as promis, Cassian. Tu as promis d’être quelqu’un de bien. » « Pardon… pardon… PARDON MAMAN !!! » Et elle disparut dans l’obscurité. Et je me réveillai. LE MONSTRE (1685-1820) Je me réveillai affamé. Pas d’une faim normale. D’une faim qui dévorait tout. Qui hurlait. Qui exigeait. Morgane me conduisit dans une ruelle sombre de Strasbourg. « Là. » Elle pointa une jeune femme marchant seule. « Ça sera ta première. » Je tremblais. « Je… je ne peux pas… » « Si... Tu peux... Et tu le feras. » Elle me poussa en avant. L’odeur du sang humain me frappa comme un coup de poing. Je perdis le contrôle. Je ne me souviens pas vraiment de ce qui suivit. Juste des fragments. Ses cris. Le goût chaud, métallique, enivrant. La sensation de puissance. Quand je repris conscience, elle était morte. Vidée. Mes mains couvertes de son sang. Je vomis. Morgane rit. « La première est toujours difficile. Mais toujours aussi mémorable. » Elle avait raison. La deuxième fut plus facile. La dixième, je ne ressentais plus rien. Cinquante ans. Je passai cinquante ans avec Morgane. Elle m’enseigna tout. Comment chasser. Comment séduire. Comment tuer proprement. Comment être un monstre. Je massacrai des villages entiers. Je buvais jusqu’à la frénésie. Je tuais par plaisir. Morgane m’encourageait. « Nous sommes des dieux, Cassian. Ils sont du bétail. Rien de plus. » Je la crus. Parce que c’était plus facile que de me souvenir de ma promesse. Sois quelqu’un de bien. Je ne l’étais pas. J’étais plutôt un démon. En 1735, des chasseurs de vampires attaquèrent notre repaire... En plein jour... C'était rusé. Morgane me cria de fuir. Ce que je fis. Je la vis brûler au soleil. Et pour la première fois en cinquante ans, j’étais seul. Et je ne savais pas qui j’étais sans elle. Les quatre-vingt-cinq années suivantes furent un brouillard. Je tuais par habitude. Par ennui. Par vide. Je m’enrichis encore. J’accumulai du pouvoir dans l’ombre. En 1820, je rejoignis le Conseil des Ombres. Ils m’acceptèrent pour mon intelligence. Ma richesse. Mon expérience. Je devins conseiller. Respecté. Craint. Mais toujours… aussi vide. Cent trente-cinq ans. J’avais été un monstre pendant cent trente-cinq ans. Cassian ouvrit les yeux. Liora le fixait, le visage grave, les yeux brillants. Elle n’avait pas bougé d’un millimètre depuis qu’il avait commencé à parler. La réunion dans la salle voisine s’était tue ou peut-être qu’il ne l’entendait plus. « Cent trente-cinq ans… » murmura-t-elle. Cassian hocha la tête. « Oui. » Un silence. « Tu te souviens de leurs visages ? » Sa voix était douce. Sans accusation. « Les gens que tu as tués. » La question le traversa comme une lame froide. « De certains. » Il marqua une pause. « Pas de tous. C’est ce qui est le plus difficile à porter. » Liora baissa les yeux un instant. Réfléchit. Les releva. « Et après ? » Il ferma les yeux de nouveau. « Après… j’ai rencontré quelqu’un qui m’a montré que je pouvais être autre chose. »
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