Cassian Noire, première partie : L'enfant et le marchand

1231 Mots
L'ENFANT (1655-1669) Cassian ferma les yeux. Pas pour réfléchir. Pas pour hésiter. Juste pour trouver le point de départ ce moment précis dans le temps où tout avait commencé, enfoui sous trois cent quarante ans de poussière et de sang. Il le trouva. «Bien sûr, je ne suis pas né Cassian Noire, mais Cassian Beaumont... Mon père s’appelait Jean Beaumont. Ma mère, Claire. » Ils vivaient dans le quartier des tanneurs, à Lyon. Là où l’odeur du cuir traité imprégnait chaque pierre, chaque vêtement, chaque souffle. Mon père travaillait pour un marchand de tissus. Ma mère cousait à domicile, les doigts souvent ensanglantés par les aiguilles. Nous étions pauvres. Pas misérables, mais pauvres. Le genre de pauvreté qui te fait compter chaque sou, chaque morceau de pain. Mon père lui, il buvait. Je ne dirais pas qu'il buvait tous les jours... Et pas toujours beaucoup. Mais assez pour que, certains soirs, il rentre avec cette lueur dans les yeux. Cette lueur que j’appris très vite à reconnaître. Bien sûr ma mère me protégeait autant qu’elle pouvait. Elle s’interposait. Prenait les coups à ma place. Me cachait dans l’arrière-boutique quand il était trop ivre. Elle me disait toujours la même chose. « Tu es intelligent, Cassian. Plus intelligent que lui. Plus intelligent que moi. Un jour, tu seras quelqu’un de bien. Promets-le-moi. » Je promettais... Encore et encore... Puis vint l'an 1667. J’avais douze ans. La peste frappa Lyon comme un fléau biblique. Les rues se vidèrent. Les corps s’empilèrent. L’odeur de la mort remplaça celle du cuir... Et ma mère tomba malade. En trois jours, elle passa de vivante à mourante. Je restai à son chevet. Mon père était parti boire quelque part, incapable de regarder la femme qu’il avait battue pendant des années se consumer de l’intérieur. Elle me prit la main. Ses doigts étaient brûlants. « Cassian… » « Je suis là, maman. » « Promets-moi… » Elle toussa, cracha du sang. « Promets-moi que tu seras quelqu’un de bien. Pas comme lui. Pas comme… moi. » « Tu es quelqu'un de bien, maman. » Elle secoua la tête faiblement. « Non... J’ai laissé faire... J’aurais dû te protéger mieux que ça. J’aurais dû partir d'ici il y a longtemps. Et maintenant... Je vais t'abandonner... » Les larmes coulèrent sur mes joues. « Ce n’est pas ta faute. » Elle sourit. Un sourire triste, brisé. « Promets-moi. » « Je promets. » Puis elle ferma les yeux... Et ne les rouvrit plus jamais. Après sa mort, mon père empira. Il ne me battait plus, non. C'était pire que ça. Il m’ignorait. Comme si je n’existais pas. Comme si j’étais un fantôme dans notre propre maison. J'avais du temps alors je continuai l’école. L’église offrait une éducation gratuite aux enfants pauvres. J’appris à lire. À écrire. À compter. À observer. J’ai très compris à quel point j'étais doué. Très doué. Et je compris aussi quelque chose très tôt : l’argent donnait le pouvoir. Et le pouvoir donnait... La liberté. À quatorze ans, en 1669, je volai la bourse de mon père pendant qu’il dormait, ivre mort. Trois cents livres. Toutes ses économies. Je partis avant l’aube... Sans jamais me retourner. Cassian rouvrit les yeux. Le bureau d’Élara, petit et fonctionnel, qui semblait appartenir à un autre monde comparé à ce qu’il venait de traverser en pensée. Liora n’avait pas bougé. Elle le regardait avec une intensité tranquille, les mains toujours croisées sur la table. Quelque chose dans son expression avait changé la curiosité légère du début avait laissé place à quelque chose de plus grave, de plus attentif. « Tu as pleuré », dit-elle. « Quand elle est morte. » Ce n’était pas vraiment une question. « Oui. » « Les vampires peuvent pleurer ? » « J’étais encore humain. » Elle hocha la tête lentement, absorbant l’information. Puis, après un silence : « Et ton père ? Tu l’as revu ? » « Non. » « Tu l’as cherché ? » Cassian considéra la question honnêtement. « Non... Jamais. » Liora pinça légèrement les lèvres pas de jugement, juste de la réflexion. « Et après ? Tu es parti avec trois cents livres et tu es devenu quoi ? » Il posa les yeux sur sa bague. « Un marchand. » LE MARCHAND (1669-1685) Lyon était une ville de commerce. Soieries. Tissus. Épices. Si tu savais où regarder, il y avait de l’argent à gagner. Je me présentai chez un marchand de soieries nommé Henri Marchand. Un homme riche, sans héritier, toujours à la recherche d’apprentis bon marché. « Tu sais lire ? » « Oui, monsieur. » « Écrire ? » « Oui, monsieur. » « Compter ? » « Mieux que vous, monsieur. » Il me gifla. Puis il sourit. « Tu es embauché. » Je travaillais seize heures par jour. Je portais des ballots de tissus. Je tenais les comptes. J’apprenais les routes commerciales. Les prix. Les marges. Les arnaques. Henri Marchand était un bon professeur. Dur, mais juste. Il m’enseigna quelque chose que je n’oubliai jamais. « Le commerce, Cassian, ce n’est pas vendre. C’est comprendre ce que les gens veulent. Et le leur donner… à ton prix. » Je travaillai pour lui pendant six ans. Et en 1675, Henri mourut. Crise cardiaque... Aussi soudaine qu'inattendue. Certains murmurèrent que c’était suspect. Qu’il était en parfaite santé la veille. Que peut-être quelqu’un avait… aidé. Mais rien ne fut vraiment prouvé. Et dans son testament, Henri me laissa tout. J’avais vingt ans. Et j’étais riche. Les dix années suivantes furent une ascension fulgurante. Je ne me contentai pas de gérer l’affaire d’Henri. Je l’étendis. J’ouvris des comptoirs à Vienne. À Venise. À Londres. Et même à Paris. Je fournissais les cours royales. Les nobles. Les riches bourgeois. Je manipulais. Je mentais. Je trichais quand c’était nécessaire. Mais je gagnais... Toujours. À trente ans, en 1685, j’étais l’un des marchands les plus prospères d’Europe. J’avais des maîtresses. Des maisons. Des serviteurs. Tout ce qu’un homme pouvait désirer. Et pourtant… Je ne ressentais rien. Aucune joie. Aucune fierté. Aucun contentement. Juste du vide. Comme si quelque chose en moi s’était éteint le jour où ma mère était morte. Et c’est dans cet état riche, puissant, vide que je rencontrai Morgane Ashford. Cassian s’arrêta. Dans la salle voisine, des voix murmuraient la réunion de la meute qui continuait, étouffée par les murs de béton. Un monde parallèle, à quelques mètres d’ici. Liora n’avait toujours pas bougé. Mais elle avait les coudes sur la table maintenant, le menton dans les mains, pleinement absorbée. « Henri Marchand », dit-elle. « Ce serait toi qui l'aurait peut-être... Tué ? » Cassian la regarda. « Je ne répondrai pas à ça. » Le coin de sa bouche se souleva légèrement. « C’est une réponse. » Il ne dit rien. « Et Morgane Ashford. » Elle prononça le nom lentement. « C’est elle qui t’a transformé. » « En effet. » « Elle t’a choisi. » « Elle m’a dit que oui. » « Et tu la cru ? » Cassian regarda un point sur le mur derrière Liora. Quelque chose de lointain traversa ses yeux gris pas de la nostalgie, quelque chose de plus dur que ça. « J’avais trente ans, j’étais riche, puissant et complètement vide. » Une pause. « Elle m’a offert l’éternité... Et je ne me suis pas fait prié. »
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