La scène de crime était encore encerclée par les rubans jaunes lorsque Cassian arriva.
Il ne s’en approcha pas.
Du haut du toit d’un immeuble décrépit, il observa la ruelle de Vítkov Park comme on contemple un échiquier après un m******e : trop tard pour empêcher le coup, mais assez tôt pour comprendre la stratégie. Les gyrophares projetaient des éclats bleus et rouges sur les briques humides, révélant l’agitation humaine nerveuse, maladroite, aveugle.
Cassian attendit.
La patience était une vertu qu’il avait apprise bien avant de devenir un monstre. Il ralentit les battements de son cœur jusqu’à les rendre presque imperceptibles, plongeant dans une stase partielle. Pour un observateur humain, il aurait semblé absent. Mort. Pour les ténèbres, il faisait partie du décor.
Quand les policiers finirent par partir, emportant le corps et laissant derrière eux l’odeur tenace de la mort, Cassian descendit enfin.
Ses pieds touchèrent le bitume sans un bruit.
Il s’approcha de l’endroit exact où le cadavre avait reposé. Il n’avait pas besoin de lumière. Ses sens vampiriques reconstruisaient la scène avec une précision clinique : la trajectoire de l’attaque, la durée de l’agonie, la violence contenue dans chaque geste.
L’odeur le frappa immédiatement... Celle d'un loup.
Cette signature brute, sauvage, mélange de terre humide et de musc, était indéniable. Mais elle n’était pas seule. Entrelacée, soudée à elle, se trouvait une autre empreinte froide, métallique, maîtrisée. Celle d'un vampire.
Cassian fronça imperceptiblement les sourcils.
Les odeurs n’étaient pas juxtaposées. Mais fusionnées.
Et sous ces deux strates, comme une note de fond obscène, persistait quelque chose de faux. Une corruption chimique. Une senteur d’ozone mêlée à la putréfaction, comme si la chair elle-même avait été forcée de trahir sa nature.
« Serait-ce possible… », murmura-t-il.
Les expériences du Conseil. Les hybrides. Il se souvenait trop bien des rapports. Des cuves. Des corps qui ne tenaient pas plus de quelques jours avant de se désagréger dans une souffrance indicible. Des échecs empilés comme des statistiques nécessaires.
Mais si celui-ci avait vécu assez longtemps pour chasser…
Un frisson glacé remonta sa colonne vertébrale. Un bruit. Des pas. Légers. Contrôlés. Cassian se figea instantanément et se fondit plus profondément dans l’ombre d’un escalier de secours rouillé.
Elle était revenue.
Il la reconnut avant même de la voir distinctement. Son odeur traversa l’air comme une onde de choc : dominante, dangereuse, indomptable.
Élara Brennan.
L’Originelle survivante.
Celle dont le sang avait été volé quatorze ans plus tôt.
Celle dont la famille avait servi de matière première.
Celle dont la résistance hors norme avait permis au Conseil de franchir une limite qu’il n’aurait jamais dû approcher.
Elle était… différente de ce qu’il avait imaginé.
Grande. Athlétique. Chaque mouvement portait cette grâce féline propre aux loups de lignée pure. Elle avançait sans hâte, mais avec une attention absolue, comme un prédateur entrant sur un territoire déjà souillé.
Ses cheveux auburn étaient tirés en arrière, dévoilant un visage marqué par la survie. Pas de douceur inutile. Pas de fragilité feinte.
Mais ce furent ses yeux qui clouèrent Cassian sur place.
Ambre doré. Brillants d’intelligence mais surtout de rage.
Pas une rage explosive non. Une rage froide, contenue, affûtée comme une lame qu’on aiguise depuis des années.
Et sur son cou… La cicatrice.
Cassian la vit clairement lorsqu’elle passa sous un lampadaire vacillant. Une morsure ancienne, mal refermée, déformée par une régénération forcée.
La culpabilité s’insinua en lui, lourde et visqueuse. Il avait siégé lors de ces réunions. Il avait laissé faire. Il avait cru un instant que la science pouvait justifier l’horreur.
Élara s’accroupit là où le corps avait reposé.
Elle fouilla le sol, là où les techniciens de la police avaient piétiné sans discernement. Ses doigts effleurèrent le bitume, s'arrêtant sur une aspérité que personne n'avait remarquée.
Elle ramassa quelque chose. Un poil, ou un cheveu. Long, d'un argenté artificiel, presque métallique sous la lueur blafarde du néon. Elle le scruta un long moment avant de le glisser avec soin dans un petit sachet plastique qu'elle tira de sa veste.
‘’Intelligente, songea Cassian. Elle a compris que ce n'était pas un cheveu de la victime. C’est la fourrure de l'hybride. Le processus de mutation rend le poil cassant, argenté... comme une mue.‘’
Fasciné par sa détermination, Cassian fit un mouvement involontaire. Un simple transfert de poids, une fraction de millimètre, mais ce fut suffisant pour qu'une vieille planche de bois sous son pied n'émette un infime craquement. Un son que même un humain attentif n'aurait pas entendu à deux mètres. Mais pour Élara, ce fut un coup de tonnerre.
Elle se redressa d’un seul mouvement, pivotant vers sa position. Ses yeux s’embrasèrent d’un or incandescent, perçant l’obscurité avec une précision terrifiante.
« Qui est là ? »
Sa voix vibra dans l’air, grave, autoritaire, chargée d’une menace primitive qui fit vibrer les vitres alentour.
Cassian sentit l'adrénaline ou ce qui en tenait lieu chez les morts brûler son torse. Sa portée de détection était phénoménale. Elle l'avait localisé précisément, malgré son camouflage sensoriel son instinct vieux de trois siècles lui hurler de fuir.
Il aurait pu se montrer. Lui dire que Krost mentait, que le Conseil menait des expériences depuis des décennies. Mais il vit l'éclat de haine pure dans son regard. C'était une haine nourrie par quatorze ans de deuil, par le sang de ses parents, de son frère... De sa famille. S’il apparaissait, ce ne serait pas une discussion, ce serait un m******e. Et il n’était pas là pour ça.
Élara n'attendit pas. Elle bondit vers sa position avec une vitesse incroyable, couvrant les dix mètres qui les séparaient en un saut titanesque.
Cassian utilisa sa propre vitesse, la Célérité qui faisait de son espèce les maîtres du mouvement. En un battement de paupière, il s'élança vers le mur de briques opposé. Ses doigts trouvèrent des prises invisibles, il grimpa à la verticale, défiant la gravité, et disparut par une fenêtre brisée au troisième étage de l'entrepôt.
Il ne resta qu'un courant d'air froid et le silence.
Élara s'arrêta pile à l'endroit où il se tenait. Elle était comme une statue de fureur, ses poumons aspirant l'air à pleins poumons pour traquer son odeur. Elle frappa violemment une pile de palettes qui vola en éclats sous la force de son poing, le bois se transformant en échardes sous la puissance de sa rage.
« Un vampire… » cracha-t-elle.
La frustration et la colère se mêlaient dans son regard alors qu’elle fixait la fenêtre vide.
Cassian, dissimulé dans les poutres métalliques de l’entrepôt, la regarda repartir vers sa moto. Son cœur inerte lui sembla soudain plus lourd que jamais.
Le Conseil avait lâché ses monstres.
Et la seule personne capable de les arrêter le considérait déjà comme un ennemi.
Il attendit qu’elle disparaisse au bout de la rue avant de murmurer, pour lui-même : « Alors c'est toi... Prépare-toi, Alpha… parce que la prochaine fois, je ne resterai plus dans l’ombre. »