Maître Bachelin venant au château avait rencontré le jeune marquis à la grille du parc, et, le voyant lourdement chargé, lui avait de force pris son fusil, qu’il portait sous son bras gauche, serrant sous son bras droit une volumineuse serviette de cuir noir, bourrée de papiers.
– Eh ! comme vous voilà embarrassé de vos mouvements, mon pauvre monsieur Bachelin ! dit gaiement Claire au notaire, qui montait précipitamment les marches du perron, en essayant d’ôter son chapeau, et en esquissant des révérences cérémonieuses.
– Veuillez agréer mes très humbles respects, mademoiselle. Comme vous le voyez, je réunis en ce moment les attributs du droit et de la force... Le code sous un bras et le fusil sous l’autre... Mais le fusil est sous le bras gauche... Cédant arma togœ ! Mille pardons, vous ne comprenez sans doute pas le latin, et je ne suis qu’un pédant.
– Ma sœur comprend au moins ce latin-là, fit en riant le marquis... Et vous êtes le meilleur homme du monde... Maintenant rendez-moi mon fusil... Merci...
Et prenant son arme, Octave gravit le perron à la suite du notaire.
– Tu as fait bonne chasse, il me semble ! dit mademoiselle de Beaulieu en arrêtant son frère sur le seuil du salon et en soulevant le carnier qui pesait sur ses épaules.
– Je serai modeste et ne me parerai pas des plumes du paon... Ce gibier n’a pas été tué par moi.
– Et par qui donc ?
– Je n’en sais rien. Vraiment !... appuya le marquis en voyant sa sœur faire un geste d’étonnement. Imagine-toi que je m’étais égaré sur les terres de Pont-Avesnes, quand j’ai rencontré un autre chasseur qui m’a fait des observations et m’a demandé qui j’étais, se montrant assez raide de formes et assez vif de ton. Mais aussitôt qu’il a su mon nom, il est devenu non seulement conciliant mais même aimable et m’a fait prendre, presque de force, ce qu’il avait dans son carnier.
– Voilà qui est singulier, dit mademoiselle de Beaulieu. Cet homme a-t-il voulu se moquer de toi ?
– Ma foi non, je ne le crois pas, il semblait plutôt avoir à cœur de m’être agréable... Et, sa politesse faite, il s’est sauvé à toutes jambes pour m’ôter les moyens de la refuser.
– Monsieur le marquis veut-il me permettre de lui poser une question ? dit maître Bachelin, qui avait écouté ce récit avec attention.
– Faites, je vous prie, mon cher maître.
– Eh bien ! comment était le chasseur en question ?
– Un grand gaillard, très brun, coiffé d’un vieux feutre gris et vêtu d’une blouse.
– Ah ! ah ! C’est bien cela ! fit le notaire à voix basse. Je suis, monsieur le marquis, à même de vous renseigner sur votre donateur mystérieux. C’est tout simplement M. Derblay.
– M. Derblay ? s’écria le marquis, affublé d’une blouse, comme un paysan et coiffé d’un chapeau défoncé comme un contrebandier ? Impossible !
– N’oubliez pas, monsieur le marquis, reprit maître Bachelin avec un sourire, que nous sommes, nous autres, des chasseurs rustiques. Moi qui ai la prétention de me montrer vêtu décemment, dans la vie ordinaire, si vous me rencontriez en chasse, au coin d’un bois, je vous ferais peur. C’est M. Derblay, soyez-en sûr. Et si je ne le reconnaissais au portrait que vous venez de tracer de lui, et qui est frappant, l’offre aimable qu’il vous à faite suffirait pour dissiper mes doutes. C’est bien lui !
– Alors ! Je suis gentil, moi ! Je lui ai dit, en parlant de lui-même, qu’il était un voisin incommode... et toutes sortes d’autres choses désobligeantes. Mais il va falloir que j’aille lui faire des excuses !
– Vous n’aurez pas à prendre cette peine, monsieur le marquis, et si vous voulez annoncer ma visite à madame votre mère, je vais, devant elle, vous donner connaissance de certains faits qui modifieront, j’en suis certain, l’opinion que vous vous êtes faite de M. Derblay.
– Ma foi, je ne demande pas mieux, fit Octave en se débarrassant de son harnais de chasse. Ce maître de forges a l’air d’un aimable compagnon.
Tout en parlant, le marquis était entré dans le salon, s’était approché de madame de Beaulieu, et lui ayant baisé respectueusement la main :
– Maître Bachelin est là, ma mère, et voudrait vous voir.
– Que n’entre-t-il ? dit la marquise avec vivacité. Voilà dix minutes que je vous entends bavarder sur le perron. Bonjour, mon cher Bachelin...
Et comme le notaire se courbait autant que sa taille replète pouvait le lui permettre.
– M’apportez-vous de bonnes nouvelles ? ajouta la marquise.
La figure de Bachelin changea d’expression. De souriante qu’elle était, elle devint soucieuse. Et éludant la question que sa noble cliente lui posait, le notaire répondit d’un ton sérieux :
– Je vous apporte des nouvelles, oui, madame la marquise...
Et comme s’il eût été pressé de passer à un autre ordre d’idées :
– Je suis allé ce matin à Pont-Avesnes et j’ai vu M. Derblay. Toutes les difficultés qui se sont élevées entre vous et lui, au sujet de vos limites communes, sont aplanies. Mon honorable ami accepte toutes les conditions qu’il vous plaira de dicter. Il est heureux de se mettre à votre discrétion.
– Mais, s’il en est ainsi, dit madame de Beaulieu avec un léger embarras, nous n’avons pas de conditions à dicter. Du moment qu’il n’y a pas de lutte, il n’y a ni vainqueur ni vaincu. L’affaire sera soumise à votre arbitrage, mon cher Bachelin. Et tout ce que vous ferez sera bien fait.
– Voilà une résolution qui m’enchante, et je suis heureux de voir la paix rétablie entre l’usine et le château. Il n’y a donc plus qu’à signer les préliminaires. Dans ce but, M. Derblay a l’intention de se présenter à Beaulieu avec sa sœur, mademoiselle Suzanne, pour vous offrir ses hommages, madame la marquise, si toutefois vous daignez l’y autoriser...
– Certainement ! Qu’il vienne ! je serai très contente de le voir enfin, ce cyclope qui noircit toute la vallée... Ah, çà ! mais je suppose que ce n’est pas seulement ce traité de paix qui gonfle ainsi votre portefeuille, dit madame de Beaulieu en montrant la serviette du notaire. Vous m’apportez sans doute quelques documents nouveaux pour notre procès d’Angleterre ?
– Oui, madame la marquise, oui, reprit Bachelin avec un trouble plus accentué. Si vous voulez bien, nous allons parler affaires...
Et d’un coup d’œil suppliant le notaire montrait à la marquise son fils et sa fille. Madame de Beaulieu comprit. Une vague inquiétude lui serra le cœur. Qu’avait donc de si grave à lui apprendre son homme de confiance, que le huis-clos lui parût nécessaire ? Mais c’était une femme résolue que la marquise. Son hésitation fut de courte durée. Et se tournant vers son fils :
– Octave, dit-elle, vois donc si les ordres ont été donnés pour qu’on aille au chemin de fer chercher nos cousins qui arrivent à cinq heures.
À ces mots, Claire leva la tête. Son frère tressaillit. L’intention de la marquise était évidente. Elle prenait un prétexte pour éloigner son fils. Il y avait entre ces trois êtres qui se chérissaient si tendrement une préoccupation mystérieuse qu’ils essayaient de se cacher mutuellement. Claire et le marquis, sans faire de questions, adressèrent à leur mère un sourire, et s’éloignèrent chacun dans une direction opposée.
Mademoiselle de Beaulieu lentement descendit sur la terrasse. La pensée que Bachelin apportait des nouvelles du duc de Bligny lui était soudainement venue. Et profondément émue, sentant ses idées tournoyer dans son esprit sans qu’elle pût en fixer une seule, elle marchait sous les grands arbres, n’ayant plus la notion du temps, livrée à un trouble profond.
Dans le salon, la marquise et Bachelin étaient restés en présence. Le notaire ne faisait plus d’efforts pour donner à son visage une expression souriante. Il était maintenant grave et recueilli. Madame de Beaulieu resta un moment silencieuse, comme si elle eût voulu jouir jusqu’à la dernière minute de la tranquillité qu’elle avait encore ; puis prenant sa résolution :
– Eh bien ! mon cher Bachelin, qu’avez-vous à m’apprendre ?
Le notaire secoua tristement sa tête blanche.
– Rien de bon, madame la marquise, répondit-il. Et c’est pour moi, vieux serviteur de votre famille, un sujet de vive affliction. Le gain du procès engagé, de son vivant, par feu M. le marquis de Beaulieu, votre époux, contre ses collatéraux d’Angleterre, est gravement compromis.
– Vous ne me dites pas toute la vérité, Bachelin, interrompit la marquise. S’il y avait encore une lueur d’espoir, vous ne seriez pas si abattu. Parlez, je suis forte, je puis tout entendre. Les tribunaux anglais ont décidé ? Le procès est perdu ?...
Le notaire n’eut pas le courage de répondre. Il fit un geste qui équivalait au plus désolé des aveux. La marquise se mordit les lèvres, une larme brilla au bord de ses cils, aussitôt séchée par le feu qui lui montait au visage. Bachelin consterné se mit à marcher à pas pressés dans le salon. Il avait oublié tout respect. Il ne se souvenait plus du lieu révéré où il se trouvait. Et entraîné par son émotion, gesticulant comme lorsqu’il étudiait une affaire dans son cabinet, il disait :
– La cause avait été mal engagée ! Ces sollicitors sont des ânes ! Et avides ! Ils vous écrivent une lettre, c’est tant... Vous leur répondez, ils lisent la réponse, c’est tant... Si le marquis m’avait demandé conseil encore ! Mais il était à Paris. Et son avoué l’a mal dirigé... Encore des ânes, ces avoués de Paris ! Des gaillards qui ne savent que pousser au papier timbré !
Il s’arrêta brusquement, et frappant dans ses mains : Voilà un coup terrible pour la maison de Beaulieu !
– Terrible, en effet, dit la marquise, et qui entraîne la ruine de mon fils et de ma fille. Il ne faudra pas moins de dix années d’économies pour que sur ma fortune je rétablisse nos finances...
Bachelin avait cessé d’arpenter le salon. Son calme était revenu, et maintenant il écoutait madame de Beaulieu avec un respect attendri. Il savait que la perte du procès était irrémédiable. Il venait de recevoir le jugement. Et aucun recours, aucun appel n’étaient possibles. La dédaigneuse incurie du marquis avait permis à ses adversaires de prendre de sérieux avantages, et désormais la lutte était insoutenable.
– Un malheur arrive bien rarement seul, reprit la marquise. Vous devez avoir d’autres mauvaises nouvelles à me faire connaître, Bachelin. Pendant que j’y suis, dites-moi tout, ajouta madame de Beaulieu avec un sourire résigné. Je ne crois pas pouvoir être plus gravement atteinte que je ne le suis.
– Je voudrais partager cette confiance, madame la marquise. Ce que j’ai encore à vous apprendre ne me paraîtrait pas si pénible. Mais je connais la délicatesse de votre cœur et je crains que des deux malheurs ce soit la perte d’argent qui vous paraisse le moins sensible...
La marquise pâlit, et une agitation extrême s’empara d’elle. Elle pressentit ce que son homme de confiance allait lui dire, et, incapable de se contenir :
– Vous avez des nouvelles du duc de Bligny ? s’écria-t-elle.
– J’avais été chargé par vous, madame, de m’enquérir des faits et gestes de monsieur votre neveu, dit le notaire avec une nuance de dédain bien caractéristique chez ce fervent adorateur de l’aristocratie. J’ai suivi de point en point vos instructions. Et voici les renseignements qui m’ont été transmis : M. le duc de Bligny est à Paris depuis six semaines.
– Depuis six semaines ! répéta la marquise avec stupeur. Et nous l’ignorions !
– Monsieur votre neveu se serait bien gardé de vous le faire savoir...
– Et il n’est pas venu ! Et il ne vient pas encore, connaissant le revers qui nous atteint ! Car il le connaît, n’est-il pas vrai ?
– Il l’a connu, madame la marquise, et des premiers !
Madame de Beaulieu fit un geste de douloureuse surprise. Et avec un accent de profonde affliction :
– Ah ! vous avez raison, Bachelin, voici qui me touche plus cruellement que la perte d’argent. Le duc nous abandonne. Il n’est pas venu et ne viendra pas, j’en avais le pressentiment. Ce qu’il voulait de nous, c’était une fortune. La fortune a disparu, le fiancé s’éloigne. L’argent c’est le mot d’ordre de cette époque vénale et cupide. La beauté, la vertu, l’intelligence, tout cela ne compte pas ! On ne dit plus : place au plus digne, on crie : place au plus riche ! Or, nous voilà presque pauvres, on ne nous connaît plus.
Bachelin avait écouté avec tranquillité la violente apostrophe de cette mère ulcérée. Malgré lui, le notaire ne pouvait dissimuler un secret contentement. Il était redevenu très rouge, et frottait machinalement ses mains derrière son dos.
– Madame la marquise, dit-il, je crois que vous calomniez notre époque. Certes les idées positives y dominent et la cupidité naturelle à l’espèce humaine a fait de notables progrès. Mais il ne faut pas condamner en bloc tous nos contemporains. Il y a encore des hommes désintéressés pour qui la beauté, la vertu et l’intelligence sont des biens qui font une femme enviable entre toutes. Je ne dis pas que, de ces hommes-là, j’en connaisse beaucoup. Mais j’en connais au moins un. Et, en l’espèce, un seul suffit.
– Que voulez-vous dire ? demanda la marquise, étonnée.
– Simplement ceci, poursuivit le notaire, qu’un galant homme de mes amis n’a pu voir mademoiselle de Beaulieu sans en devenir éperdument épris. La sachant engagée avec le duc, il n’aurait point osé faire connaître ses sentiments. Mais qu’il la sache libre, et il parlera, si vous daignez l’y autoriser.
La marquise regarda fixement Bachelin,
– C’est de M. Philippe Derblay qu’il s’agit, n’est-il pas vrai ?
– Oui, madame la marquise, de lui-même, répondit hardiment le notaire.
– Je n’ignore point les sentiments que ma fille a inspirés au maître de forges, reprit la marquise. Il ne les cache pas. Pas assez même !
– Ah ! c’est qu’il aime mademoiselle Claire, et sincèrement, lui ! reprit avec feu le notaire... Mais vous ne connaissez pas assez complètement M. Derblay, madame la marquise, pour pouvoir le juger à sa valeur.
– Je n’ignore pas qu’il est fort estimé dans le pays... Mais vous, mon cher Bachelin, vous êtes lié avec sa famille ?
– J’ai vu naître M. Philippe et sa sœur mademoiselle Suzanne. Leur père voulait bien m’appeler son ami... Ceci vous explique, madame la marquise, l’audace avec laquelle je viens de vous faire connaître les sentiments de M. Derblay. J’espère que vous voudrez bien me la pardonner. À mes yeux, mon client n’a qu’un seul défaut : son nom, qui s’écrit en un seul mot, sans apostrophe. Mais, en cherchant bien, qui sait ? La famille est fort ancienne. Sous la Révolution, les honnêtes gens se serraient les uns contre les autres, les lettres ont bien pu en faire autant.
– Qu’il garde son nom tel qu’il est, dit tristement la marquise. Il le porte en homme d’honneur, et, dans le temps où nous vivons, cela suffit. Regardez le duc de Bligny qui s’éloigne de Claire ruinée, puis voyez M. Derblay qui recherche une fille pauvre, et dites-moi, du noble ou du roturier, quel est le gentilhomme !
– M. Derblay serait bien heureux, madame, s’il vous entendait.
– Ne lui répétez rien de ce que je viens de vous dire, interrompit gravement la baronne ; mademoiselle de Beaulieu ne reçoit de générosités de personne. Et avec le caractère que je lui connais, il est probable qu’elle mourra fille. Plaise à Dieu, mon ami, que le double coup qui va la frapper la trouve forte et résignée.
Le notaire resta un moment interdit. Puis, avec une émotion qui faisait trembler sa voix :
– Quoi qu’il advienne, madame la marquise, souvenez-vous que M. Derblay serait le plus heureux des hommes, s’il lui était jamais permis d’espérer. Il attendra, car lui non plus n’est pas de ceux dont le cœur change. J’entrevois dans ces événements bien des chagrins pour nous tous, car vous permettrez, n’est-ce pas, à un vieux serviteur tel que moi, de se compter parmi ceux qui sont destinés à souffrir de vos tourments. Maintenant, s’il m’était permis de donner un conseil, je vous engagerais à ne rien dire à mademoiselle de Beaulieu. Le duc de Bligny fera peut-être un retour sur lui-même. Et puis il sera, pour mademoiselle Claire, toujours temps de souffrir.
– Vous avez raison. Quant à mon fils, je dois lui apprendre le malheur qui le frappe.
Et marchant jusqu’au perron, la marquise, d’un geste, appela le jeune homme qui, assis sur la terrasse, attendait patiemment la fin de la conférence.
– Eh bien ! dit-il avec gaieté, la séance est-elle levée ? Ou bien m’appelez-vous pour que je siège avec vous ?
– Je veux en effet, répondit doucement la marquise, te faire connaître des nouvelles graves et qui me causent une vive affliction.
Le marquis devint sérieux en un instant et, se tournant vers sa mère :
– De quoi s’agit-il donc ?
– Mon fils, maître Bachelin a reçu une communication définitive de notre représentant judiciaire en Angleterre.
– Au sujet du procès ?
– Oui.
Octave s’approcha de la marquise et lui prenant affectueusement la main :
– Eh bien ? dit-il, il est perdu ?
La marquise stupéfaite, en constatant avec quel sang-froid le marquis acceptait cette désastreuse nouvelle, regarda Bachelin, comme pour lui demander une explication. Mais voyant le notaire rester impassible, elle reporta ses regards sur son fils.
– Mais tu le savais donc ? interrogea-t-elle, en respirant plus à l’aise, comme soulagée par la calme résignation du marquis.
– Je ne le savais pas absolument, répondit le jeune homme. Mais je m’en doutais. Je ne voulais rien vous dire, j’ai respecté vos illusions, mais j’étais parfaitement convaincu que ce procès était insoutenable. Aussi, depuis longtemps, suis-je préparé à sa perte, je ne la redoutais que pour ma sœur, dont la dot était en jeu. Mais il y a un moyen très simple d’arranger les choses. Vous lui donnerez la part que vous me réserviez dans votre fortune. Et quant à moi, soyez sans inquiétude, je me tirerai d’affaire tout seul.
À ces généreuses paroles, la marquise rougit d’orgueil. Et se tournant vers le notaire :
– De quoi me plaindrai-je, dit-elle, ayant un pareil fils ! Et tendant les bras au marquis, qui souriait doucement :
– Tu es un brave enfant ! Viens que je t’embrasse !
– Je n’ai pas de mérite, dit le marquis avec émotion, j’aime ma sœur et je ferai tout pour qu’elle soit heureuse. Et pendant que nous sommes en train de parler de choses tristes, est-ce qu’à votre avis le silence de notre cousin de Bligny ne se rattache pas à ce procès perdu ?
– Tu te trompes, mon enfant, dit vivement la marquise, en faisant un geste comme pour retenir le marquis... Et le duc...
– Oh ! ne craignez rien, ma mère, interrompit Octave avec une dédaigneuse hauteur, si Gaston hésitait à tenir ses engagements, maintenant que mademoiselle de Beaulieu ne se présente plus à lui avec un million dans chaque main, nous ne sommes pas gens, je crois, à l’aller prendre au collet pour le forcer à respecter sa parole. Et j’estime, en ce cas, que si le duc de Bligny n’épouse pas ma sœur, ce sera tant pis pour lui et tant mieux pour elle.
– Bien, mon fils, s’écria la marquise.
– Bien, monsieur le marquis, appuya Bachelin. Et si mademoiselle de Beaulieu n’est plus assez riche pour tenter un coureur de dot, elle sera toujours assez parfaite pour séduire un homme de cœur.
D’un coup d’œil, la marquise imposa silence à Bachelin. Et celui-ci, heureux de voir finir aussi favorablement une crise qui lui semblait devoir être terrible, ayant présenté ses civilités à ses nobles clients, prit de toute la vitesse de ses vieilles jambes le chemin de Pont-Avesnes.