III-1

2044 Mots
IIIC’était bien M. Derblay, ainsi que l’avait affirmé Bachelin, que le marquis de Beaulieu avait rencontré dans les bois de Pont-Avesnes, vêtu comme un braconnier. Laissant Octave l’appeler à grands cris, il s’était élancé à travers bois, piquant droit devant lui, insensible aux coups de fouet des branches et aux arrachements des épines. Il riait nerveusement, murmurant des mots entrecoupés d’exclamations, joyeux profondément du hasard qui l’avait rapproché de celle qu’il adorait, de loin et en rêve, comme une jeune reine entrevue. Il descendait la côte qui mène à la vallée, dévorant le terrain avec ses longues jambes, inconscient de la vitesse de sa marche qui lui mettait des gouttes de sueur au front. Il allait suivant sa pensée qui volait rapide et ailée. Lorsque le marquis saurait à qui il avait eu affaire, car il finirait certainement par le savoir, il aurait de la gratitude pour le procédé courtois dont son voisin incommode, disait-il, avait usé envers lui. Et qui sait ? il s’ensuivrait peut-être un rapprochement. Et il verrait de près cette adorable Claire, dont le doux visage souriait perpétuellement dans son souvenir. Il lui parlerait. À cette idée un nuage passait devant ses yeux. Il lui semblait que les paroles s’étrangleraient dans sa gorge, et qu’il resterait muet devant elle, comme anéanti par l’émotion. Alors il irait se réfugier dans quelque coin sombre du salon et de là il la regarderait à son aise, il se perdrait dans sa contemplation, et il serait heureux ! Heureux ! Et comment ? À quoi pouvait le mener cette folle tendresse ? À assister plus intimement au mariage de celle qu’il désirait avec passion. Car il était certain que le duc de Bligny reviendrait. Comment un homme aimé d’une telle femme, eût-il été assez fou pour la dédaigner ? Et si ce n’était le duc, ce serait un autre prétendant qui se présenterait, un brillant gentilhomme, qui n’aurait qu’à paraître et à se nommer pour être accueilli à bras ouverts. Tandis que lui, le roturier, il serait éconduit avec une dédaigneuse froideur. Une profonde tristesse descendait en lui à cette pensée. Et ses forces, comme détendues, s’alanguissaient. Il ne courait plus maintenant vers Pont-Avesnes, filant comme un grand fauve sous la futaie. Il cheminait à pas lents, arrachant machinalement des feuilles aux branches, et les froissant entre ses doigts. Quel malheur était le sien de ne pouvoir aspirer à la possession de cette créature idéale ! Et, pensif, il s’était arrêté au pied d’un chêne. Debout, le dos appuyé au tronc d’arbre, sans penser à s’asseoir, il restait là à songer, le visage grave et pâle, les yeux mouillés par une angoisse cruelle. Il repassait dans son souvenir ce qu’il avait déjà fait dans la vie, et il se demandait si la tâche accomplie par lui ne le rendait pas digne de tous les bonheurs. Après de très brillantes études, il était sorti le premier de l’École Polytechnique et avait choisi le service des mines. Au moment où il venait d’être nommé ingénieur, la guerre avait éclaté. Il avait alors, vingt-deux ans. Sans une hésitation, il était allé se faire enrôler comme volontaire et était parti dans un régiment de l’armée du Rhin. Il avait assisté aux sanglants revers de Frœschwiller, et était revenu au camp de Châlons avec les débris du premier corps d’armée. Puis il avait participé à la désastreuse marche sur Sedan, et s’était vu, le soir de la bataille, prisonnier de guerre et gardé à vue par les uhlans prussiens. Mais il n’était pas d’un caractère à se laisser prendre ainsi, et, rampant dans l’obscurité, il avait profité de la nuit pour traverser les lignes allemandes. Entré en Belgique, il n’avait pris que le temps de gagner Lille, et là avait été incorporé dans un des régiments qui se formaient. La guerre avait continué. Il avait vu lentement et sûrement l’invasion s’étendre sur le pays comme une mortelle gangrène. Distingué par le général Faidherbe, il avait fait, auprès de lui, la campagne du Nord. Blessé d’un coup de feu à Saint-Quentin, il était resté pendant six semaines à l’hôpital, entre la vie et la mort, et s’était réveillé de son long engourdissement pour frémir, en apprenant que Paris était aux mains de la Commune. Sa convalescence lui avait épargné la triste obligation de faire le coup de feu contre des Français. Et il s’était dirigé vers la maison paternelle, souffrant encore de sa blessure, mais portant sur la poitrine le ruban de la Légion d’honneur, qui lui avait été apporté par son général lui-même sur son lit d’hôpital. Une douleur plus vive que toutes celles qu’il avait subies en si peu de temps l’attendait au logis. Il avait trouvé la maison en deuil. Sa mère venait de mourir, laissant privée de ses soins la petite Suzanne, âgée seulement de sept ans. M. Derblay, forcé de partir par d’immenses affaires qui réclamaient sa présence, avait laissé sa fille seule, sous la garde de serviteurs dévoués. L’arrivée de Philippe avait causé un redoublement de douleur et de larmes. La petite Suzanne s’était attachée à son frère avec la tendresse convulsive d’une enfant livrée à l’effarement de l’abandon. Elle se serrait contre lui, comme un pauvre petit être faible qui demande appui et secours. Philippe, cœur simple et tendre, avait adoré cette enfant qui avait si grand besoin d’affection et qui en trouvait si peu entre un père tout entier aux affaires et des domestiques fidèles, mais incapables de ces tendresses délicates, qui sont plus nécessaires que les soins matériels mêmes à la vie des enfants et des femmes. Il avait fallu cependant s’éloigner et reprendre le collier de travail. Ce départ avait été pour Suzanne une déchirante douleur. Les adieux que lui faisait son frère renouvelaient pour l’enfant les désespoirs qui l’avaient accablée quand elle avait perdu sa mère. Mais la destinée avait décidé que la séparation ne serait point longue. Six mois plus tard, M. Derblay, foudroyé par l’excès du travail, mourait à son tour, et Philippe et Suzanne étaient désormais seuls dans la vie. Des devoirs nouveaux s’étaient imposés alors au jeune homme. La liquidation des entreprises paternelles avait été très compliquée et fertile en pénibles surprises. M. Derblay, homme d’une intelligence remarquable, avait un grave défaut : il embrassait plus qu’il ne pouvait étreindre. Il dépensait son activité dans des affaires différentes sans pouvoir réussir à les mener toutes de front avec un égal succès. Le gain de l’une était absorbé par les pertes de l’autre. Il était sans cesse débordé par un flot toujours grossissant de difficultés qu’il surmontait momentanément à force d’habileté et d’énergie, mais qui devait forcément l’engloutir tôt ou tard. Il avait disparu avant la catastrophe, laissant une succession des plus embrouillées. Philippe avait devant lui une carrière superbe et toute tracée. Il eût pu abandonner les entreprises de son père, liquider le mieux possible et suivre son chemin. Mais c’était la ruine. Toutes les ressources paternelles passeraient à sauver le nom. Et sa sœur resterait sans fortune. Le jeune homme n’avait pas hésité. Il avait renoncé à son avenir, donné sa démission, et, chargeant sur ses épaules le lourd fardeau sous lequel avait succombé son père, il s’était fait industriel. La tâche avait été rude. Il y avait de tout dans l’héritage de M. Derblay : des verreries à Courtalin, une fonderie dans le Nivernais, des ardoisières dans le Var, et les forges de Pont-Avesnes. Philippe s’était jeté à corps perdu dans le gouffre et avait essayé de rassembler les épaves dispersées. C’était un travailleur intrépide et, pendant six ans, il avait donné ses jours et la plus grande partie de ses nuits à l’œuvre de sauvetage si vaillamment entreprise. Tout ce qu’il avait trouvé d’argent comptant, il l’avait employé à remettre les affaires en état. Puis, à mesure qu’il leur avait rendu le mouvement d’abord et la prospérité ensuite, il les avait cédées, ne gardant en définitive que les forges dont il avait compris toute la valeur. En sept ans, il avait liquidé l’héritage paternel, et maintenant il n’avait plus que la fonderie du Nivernais qu’il exploitait parallèlement avec l’usine de Pont-Avesnes, se servant du fer de celle-ci pour alimenter la production de celle-là. Il était maintenant hors du péril et maître de ses affaires. Il se sentait capable de leur donner une considérable extension. Adoré dans le pays, il pouvait se présenter aux élections et être nommé député. Qui pouvait savoir ? Cette élévation était de nature à flatter une femme. Et puis l’industrie aussi était une puissance dans ce siècle d’argent. Et peu à peu l’espérance renaissait dans son cœur. Il s’était remis à marcher. Et déjà il sortait des bois. Les prairies qui couvrent la vallée s’étendaient sur sa droite. À sa gauche, s’étageaient les premières assises de rochers qui servent de base à la colline. Dans ces assises étaient percées les entrées de la mine. Un petit chemin de fer montait en pente douce vers les galeries, conduisant directement le minerai à l’usine. Philippe, brusquement arraché à ses méditations, résolut d’aller jeter un coup d’œil sur l’exploitation, et, se détournant, il prit le chemin de la mine. Sur un petit mamelon s’élevait la baraque du contremaître chargé de contrôler les sorties. C’était là que Philippe allait. À mesure qu’il approchait, il lui semblait entendre comme des cris. Une agitation insolite se produisait à l’entrée des galeries. Le maître de forges activa sa marche ; en quelques minutes il fut sur la place et put se rendre compte des causes de ce tumulte inusité. Un éboulement, amené par des infiltrations d’eau, venait d’avoir lieu sur la voie du chemin de fer. Les wagons s’étaient renversés, et, au pied du talus, un amoncellement de sable et de madriers écroulés avait enseveli le conducteur du train en marche, un enfant de quinze ans. Quelques ouvriers, et beaucoup de ménagères, rapidement venues du village, formaient un groupe animé, au milieu duquel pleurait, en gesticulant ; une femme affolée. Philippe, écartant les assistants, entra vivement au milieu du cercle. – Qu’est-ce qu’il y a donc ? s’écria-t-il avec inquiétude. – Ah ! M. Derblay ! fit la femme en redoublant ses gestes et en se mettant à hurler à la vue du maître de forges, c’est mon pauvre gars, mon petit Jacques, qui a été entraîné avec son wagon et qui est là-dessous depuis trois quarts d’heure ! – Et qu’est-ce qu’on a fait pour l’en tirer ? interrogea vivement Philippe, en se tournant du côté des mineurs. – On a déblayé autant qu’on a pu, patron, dit Un chef d’équipe en montrant une large excavation, mais maintenant on n’ose plus toucher aux charpentes. Un faux mouvement pourrait tout faire crouler et l’enfant serait sûrement écrasé... – Il y a dix minutes, il nous parlait encore, s’écria la mère au désespoir, maintenant on ne l’entend plus. Bien sûr il est étouffé ! Ah ! mon pauvre petit gars ! On va donc le laisser là ? Et la malheureuse, éclatant en sanglots, se laissa tomber accablée sur la pente gazonnée du talus. Jetant son fusil aux mains des assistants, M. Derblay s’était précipité à plat ventre dans la terre, et, la tête au bord de l’excavation, sous les madriers entrecroisés, il écoutait. Le silence s’était fait dans la tombe de sable où gisait l’enfant. – Jacques ! cria M. Derblay, dont la voix sonna sourde et lugubre sous la couche de terre et de bois, Jacques ! m’entends-tu ? Un gémissement lui répondit, et, au bout d’un instant, ces paroles faibles et entrecoupées parvinrent jusqu’à lui : – Ah ! patron ! C’est vous ! Ah ! mon Dieu ! Si vous êtes là, alors je suis sauvé ! Cette naïve confiance troubla profondément Philippe, qui résolut de tenter même l’impossible pour réaliser l’espoir de l’enfant. – Peux-tu encore bouger ? reprit-il. – Non, murmura le petit, haletant et presque étouffé, et puis je crois que j’ai la jambe cassée. Ces mots entendus au milieu d’un silence de mort arrachèrent aux assistants un douloureux murmure. – N’aie pas peur, mon garçon, nous allons te tirer de là, reprit Philippe. Et se dressant : – Allons ! vous autres : prenez-moi des étançons et levez ce madrier, dit-il, aux ouvriers, en montrant une longue poutre profondément enfoncée sous les débris et qui formait comme un levier naturel. – Pas moyen, patron, reprit le contremaître en secouant tristement la tête. Tout tomberait ! Il n’y aurait qu’un procédé, ce serait de se glisser à trois ou quatre hommes solides dans le trou que nous avons commencé à creuser et d’essayer de dégager le gamin qui ne peut plus remuer. Pendant ce temps-là, avec des crics on soutiendrait, mais c’est joliment risqué. Et il y a bien des chances pour y rester ! – N’importe, il faut y aller, dit résolument le maître de forges en regardant ses ouvriers. Et comme tous restaient immobiles et silencieux, une flamme monta à son visage. – Si l’un de vous était là-dessous, que penserait-il de ses camarades qui l’y laisseraient ? Allons, puisque personne de vous n’ose, c’est donc moi qui irai. Et courbant sa haute, taille, Philippe se glissa sous les décombres. Un cri d’admiration et de reconnaissance s’éleva de la foule. Et comme s’il eût suffi de donner l’exemple pour rendre à tous ces braves gens leur courage, trois hommes entrèrent à la suite du maître de forges, pendant que tous les assistants, réunissant leurs forces, s’arc-boutaient sous les madriers et les soulevaient avec d’incroyables efforts.
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