Chapitre 1-2

2027 Mots
— Vous devinez la raison de votre convocation, n’est-ce pas ? Le jeune homme resta immobile, et muet. — Monsieur Leroy ! Quand je pose une question, c’est dans l’espoir d’obtenir une réponse. Et quand elle s’adresse à un subordonné, elle devient un ordre. Alors, répondez-moi, ou vous quittez immédiatement cette pièce pour chercher un autre emploi ! Alors ? — Oui… C’est au sujet du collégien, celui qui a pénétré dans l’enclos d’Hastur… Il s’exprimait sur un ton monocorde, avec lenteur. Le directeur acquiesça avec un sourire forcé. — Parfait ! Alors, commençons par le début… Comment cette clé s’est-elle retrouvée sans surveillance sur l’entrée des lions ? Vous en êtes responsable, n’est-ce pas ? Vous êtes consciencieux. Alors peut-être l’avez-vous confiée à une personne qui ne partage pas votre sérieux, quelqu’un qui se moque bien des mesures de sécurité… Mmmm ? Le sourire d’Ondrusov s’étira sur un coin de la bouche. L’intention était évidente, mais Adam secoua lentement la tête. La délation n’était pas dans sa nature. — Non… Je suis le seul en cause. La clé a été oubliée dans le verrou, et j’en assume l’entière responsabilité. — Selon vous, la stagiaire, Alizée Dumont, n’a rien à voir avec cet épisode, n’est-ce pas ? Après tout, pourquoi pas… Cette prise de position vous honore, monsieur Leroy, mais elle est dangereuse. Il s’agit d’une faute professionnelle grave. Elle peut vous conduire à un licenciement. Vous ne pourrez plus travailler dans un établissement similaire. Nulle part, dans le monde ! Pour un homme passionné de fauves comme vous l’êtes, le prix de l’honneur est un peu lourd, non ? Et il y a plus grave : il faut s’attendre à des suites judiciaires… Alors ? Vous souhaitez vraiment conserver cette version des faits ? Adam n’avait rien à ajouter. Il se contenta d’un hochement de menton. — Très bien ! Alors, expliquez-moi, maintenant, quelle pulsion vous a propulsé dans l’enclos ? Au mépris de la plus élémentaire sécurité ! Vous connaissez ces prédateurs mieux que quiconque. On ne peut jamais deviner leur réaction... — Bof… Ces animaux sont élevés en captivité. Leurs instincts sont émoussés ; ils n’ont plus grand-chose à voir avec leurs cousins de la savane. La plupart du temps, ils se comportent comme de gros matous. Ils attendent leur pâtée, et je la leur apporte. Les fauves de ce zoo n’ont aucune raison de me vouloir du mal… Hastur ne fait pas exception. Croyez-moi, je n’étais pas en danger ! — Mouais… Vous, peut-être, mais le collégien… Ne me dites pas que le lion n’était pas menaçant ! J’ai vu le gosse ; il était mort de trouille ! Les parents vont certainement engager des poursuites à l’encontre du zoo. Ne le prenez pas à la légère ! On se retrouve dans une sacrée panade ! Il compta sur ses doigts. — Un, je me retrouve à défendre l’indéfendable devant un tribunal. Deux, le zoo endosse une réputation calamiteuse. Et trois, pour couronner le tout, je dois neutraliser Hastur, une bête représentant plus d’un mois de notre budget annuel. Pour la première fois depuis l’entretien, Adam se crispa. Ivan Ondrusov perçut ce changement. — Cela vous surprend ? Eh bien oui ! C’est la procédure, et cela ne m’enchante pas… En cas d’attaque, l’animal doit être piqué. Le lion n’a blessé personne, mais tous les témoignages concordent ; le jeune était menacé. — Mais… c’est faux ! Et personne ne l’a forcé à pénétrer dans l’enclos ! — Si ! Vous ! En oubliant la clé dans la serrure, tout simplement… — Mais… — Stop ! Gardez vos objections pour les policiers qui vont certainement venir vous interroger… Fin de l’entretien ! Vous pouvez disposer ! Et vous avez quartier libre aujourd’hui, et demain… Je ne veux pas vous voir dans l’enceinte de l’établissement pour l’instant. Adam n’insista pas. Il tourna les talons, sans un mot, mais il accusait le coup avec peine. D’un pas lourd, il franchit les quelques mètres qui le séparaient de la sortie. Le directeur était satisfait, heureux de s’être imposé dans cette conclusion. À présent, il était temps de porter l’estocade. — Ah, j’oubliais ! Le vétérinaire est attendu après-demain, le matin, à neuf heures. Je compte sur vous pour l’accueillir, et l’aider dans sa tâche. Cela va de soi... L’équarrisseur viendra récupérer le corps une heure plus tard, à l’entrée sud… Adam ralentit ; ses phalanges blanchirent sur la poignée de la porte. Il sortit en silence, mais l’expression de son regard était sans ambiguïté. Ivan Ondrusov reconnut la fixité d’un regard léonin. Il n’aimait pas les fauves, et il frémit. Cet employé était aussi imprévisible que ces sales bêtes. Il fallait s’en méfier… Le battant se referma violemment. Coup d’œil à sa montre. Alizée allait arriver d’une minute à l’autre. Bien ! Il allait lui rabattre son caquet à cette gosse de riches. Parce que son père était ambassadeur de France, elle n’allait pas se croire tout permis ! Non, mais… enfin… Il devait quand même rester mesuré… Le papa n’était pas commode, et il avait le bras long… Par ailleurs, cette gamine inclinait à l’indulgence. Elle était si craquante ! Mmmm… Une opportunité sensuelle en vue ? Et pourquoi pas ? Il réajusta sa cravate. Le miroir lui renvoya l’image d’un séducteur vieillissant, mais il pouvait s’améliorer… Il plissa ses yeux avec malice, et découvrit un sourire éclatant de blancheur, une prothèse qui lui avait coûté six mois de salaire. Ah ! C’était mieux… Il tendit ses mains sous la lampe de bureau, doigts écartés. Les ongles étaient parfaitement manucurés, et aucune tavelure ne venait enlaidir l’ensemble. Des mains de violoniste, ou de pianiste, aimait-il répéter. Il en était très fier. Une chevalière lançait des éclats dorés sur son annulaire droit. Elle occupait presque la largeur de sa phalange, et les lettres « I » et « O » s’entremêlaient sur le plateau. Elles formaient des arabesques tarabiscotées. Un bijou à la mesure de son ego. Quelqu’un frappa. Alizée était là ! * 3 * Le couloir de l’ambassade de France résonnait de petits pas rapides. Les employés ne s’y attardaient pas, et ils accéléraient devant la porte centrale, celle de l’ambassadeur. Assis sur un banc, un homme observait leur manège d’un air désabusé. Isidore Marlin avait posé ses coudes sur les genoux, et tenait sa tête dans ses mains, en coupe. Il transpirait d’ennui. Les gens passaient. Ils connaissaient ce quinquagénaire malingre, mais ils ne le saluaient pas. Ce n’était pas de l’hostilité, mais de l’indifférence : l’homme à la mine triste était transparent. Il était étranger au stress ambiant. Le grand patron ne l’impressionnait pas. Après une trentaine d’années passées dans les rangs de la police, sa fonction d’adjoint de la sécurité n’était pas de nature à lui donner des sueurs froides ; la personnalité autoritaire du diplomate n’avait pas de prise sur lui. Il avait vu pire… Les deux hommes se croisaient rarement. Le cas échéant, ils s’ignoraient. Marlin avait été parachuté à Bratislava dans des circonstances peu glorieuses. L’ambassadeur Dumont ignorait les détails exacts, et il s’en moquait. Il n’en connaissait que les conclusions : quelques mois plus tôt, le lieutenant de police avait perdu son grade et sa fonction. En attendant un départ en retraite, l’administration avait décidé de l’affecter à l’étranger, dans un poste ayant un lien ténu avec son ancien métier. Sa maîtrise de la langue slovaque n’était pas étrangère à cette localisation… Isidore Marlin subissait cette mise au placard avec placidité. Entre ça, ou végéter dans un bureau parisien à gérer des amendes… Il voulait juste qu’on l’oublie, avec le désir inavoué de s’oublier lui-même. Il restait très discret sur son mal de vivre. D’ailleurs, personne ne s’en souciait. Pour tous, il était le boulet, le dormeur, ou d’autres noms changeant au gré des circonstances. Le consensus était complet pour le mettre à l’écart. À l’ambassade, les questions de sécurité n’étaient pas traitées directement avec lui. Son responsable en titre faisait toujours l’interface ; Marlin se contentait de prendre des consignes à son bureau. Cela n’allait jamais très loin. Des fac-similés à réclamer dans les administrations, quelques coups de fil à donner à des collègues slovaques. Cela remplissait rarement ses journées. La plupart du temps, il restait derrière son écran, sans rien faire. C’était ce qu’il faisait le mieux, persiflait son entourage… Dans ce contexte, cette convocation était une surprise. Que lui voulait-on ? Soudain la porte lambrissée s’ouvrit en coup de vent ; l’huissier apparut sur seuil. L’homme en uniforme lui fit signe d’entrer. L’ambassadeur Dumont signait un parapheur. Une reproduction de Jackson Pollock était accrochée derrière lui, « The Deep ». Marlin s’arrêta devant les fauteuils d’invités, et observa la toile en silence. Pour lui, il s’agissait de jets de peinture blanche sur un fond noir, une sorte de gribouillage de gamin. Que pouvait-on y voir d’autre ? Sur le vélin, le crissement du stylo-plume s’interrompit. Le regard glacial daigna enfin se poser sur l’employé. D’un geste, il l’invita à s’asseoir. Hochement de tête. Le refus était à la limite de la politesse. Il n’insista pas. Le ton était donné… Dumont fut bref. Il s’agissait de sa fille, stagiaire au zoo. Par l’intermédiaire d’un ami, il venait d’apprendre qu’elle était impliquée dans une affaire sans grande gravité, à son travail. Une histoire de clé oubliée sur un enclos de fauves. Il ne voulait pas que l’affaire s’envenime ; il cherchait à savoir exactement de quoi il retournait, sans inquiéter personne. Il dégagea une feuille d’un intercalaire, et lui tendit. C’était la liste des gens présents au moment des faits. Sous couvert de mission diplomatique, Marlin était autorisé à les interroger de façon… informelle ! Attention ! Il fallait manœuvrer en souplesse, et avec discrétion. Il crut nécessaire de préciser son choix : pourquoi Marlin ? Très simple ! À défaut de mieux ! Le directeur de la sécurité était en vacances. Cela lui posait-il problème ? À moins qu’il ne soit débordé de travail sur des sujets hautement prioritaires… Le trait avait une note méprisante, mais il resta sans effet, à part un haussement d’épaules désinvolte. L’interprétation de ce geste était ambiguë. Soit il s’en foutait comme d’une guigne. Soit il pensait à du népotisme, la fifille protégée par son papa, aux frais du contribuable. Rien de bien nouveau sous le soleil… En réalité, les deux options étaient à l’esprit de l’adjoint ! Néanmoins, il assura qu’il allait s’en charger… Sa voix était empâtée, comme chargée d’alcool. Dumont parut sceptique. Il soupçonnait un état d’ébriété, mais il resta silencieux. Pour Marlin, les pensées du patron étaient transparentes : le responsable de la sécurité rentrait deux jours plus tard ; il allait reprendre le contrôle du dossier. En attendant, il ne risquait rien à mettre son subordonné sur cette affaire, aussi peu recommandable fût-il. Bien sûr, il n’allait pas laisser sans suite ce problème d’attitude. Même dans un placard, à des centaines de kilomètres de Paris, certaines convenances s’imposaient ! D’un mouvement de la main, il le congédia, avant de se plonger dans un classeur. Les salutations étaient superflues. Isidore Marlin regagna son poste en silence, le dos courbé. C’était sa posture habituelle. Quand il traversa le bureau paysagé, tout le monde pensa à une réprimande. La nouvelle de sa convocation avait fait le tour du bâtiment ; elle avait enrichi bien des spéculations. Certains se risquèrent à l’interroger. Ils n’eurent droit qu’à un regard morne. En l’absence de certitude, les pronostics se stabilisèrent sur « sévère engueulade ». Ils se trompaient, mais l’adjoint de la sécurité se moquait bien de rétablir la vérité. L’eût-il fait, ils ne l’auraient pas cru. Il s’installa sur son fauteuil, jeta un coup d’œil sur la liste. Un nom français attira son attention : Adam Leroy. Il allait commencer par lui ; ça allait lui simplifier la tâche… Il ouvrit un tiroir pour prendre un stylo. Soudain il s’immobilisa, les yeux braqués dans le casier. Ses proches collègues s’étonnèrent. Ce n’était pas de l’inquiétude, mais de la curiosité. Ils auraient donné cher pour voir ce qui le captivait ainsi : la photo d’une femme blonde aux côtés d’un garçonnet, sous-titrée « Lenka et Pierre ». Et le calendrier du mois marqué d’une croix rouge à la date d’aujourd’hui. L’auraient-ils vu ? Ils ne l’auraient pas compris ! Marlin ferma le tiroir délicatement, et se croisa les bras, face à la baie vitrée. Au diable Dumont et ses priorités à la noix ! Cette affaire allait bien attendre le lendemain ! Aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres… Il avait un devoir de mémoire pour des morts. Sa femme et son fils méritaient bien ça… * 4 * C’était sûr, il y avait de l’eau dans le gaz entre le petit français et sa copine ! Michal Koski avait un sens aigu pour ces choses. Depuis sa loge, le concierge reniflait les querelles conjugales avec une acuité hors du commun. Derrière la porte, une rangée de médailles scintillait dans un cadre sous verre. Sa plus grande fierté. Surtout la décoration de l’ordre de Lénine ! Il avait été à bonne école. Quarante ans dans les services d’écoute de l’Armée Rouge, ça aidait singulièrement ! Quarante ans à espionner des dissidents, à décortiquer leur vie, à mettre en lumière leurs forces, leurs faiblesses. Tout un métier ! Il savait être discret, et efficace. Il n’avait pas besoin de fouiner beaucoup pour évaluer une situation. Et aujourd’hui, en matière d’indices, il était servi. La jeune Alizée rentrait tôt, seule. Bizarre… D’habitude, elle revenait du zoo avec Adam Leroy. En passant devant la loge, elle salua le concierge d’un air affairé. Elle ralentit à peine, et s’éclipsa dans la cage d’escalier, sans décrocher un mot. Étrange, car elle n’était pas bégueule ! Elle ne le prenait jamais de haut, malgré leur écart de statut social. Elle était une bourgeoise atypique. Cette exception ne figurait pas dans son manuel du parfait communiste. L’argent de son père ne l’avait pas pourrie, et ses études de vétérinaire la rendaient plutôt… sympathique ! Michal Koski aimait les idées simples : une personne qui aimait les bêtes était forcément quelqu’un de bien ! Aujourd’hui, sa froideur l’intriguait, mais il avait une certitude : elle ne lui battait pas froid ; elle était juste préoccupée.
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