Elle négligea la rangée de boîtes à lettres. Mmmm… Pas bon signe… Et elle gravit les escaliers deux à deux. Les marches grinçaient en cadence, avec un bruit mat quand elle atteignit le lino du palier. Koski feignit l’indifférence, et il lui tourna le dos pour arroser les plantes. En revanche, il comptait... Une première volée, une seconde. Elle était au premier étage, celui de son père. Nouveaux grincements rythmiques, en deux séries. Elle continuait l’ascension, probablement jusque chez son petit copain. Les bruits d’escaliers cessèrent au deuxième étage. Gagné ! Bruit de clé dans une serrure. Puis la porte claqua. Silence. Elle était entrée chez Adam Leroy ; il n’avait pas besoin de vérifier. Bon… Rien d’anormal. Après tout, il n’y avait pas effraction. Et elle était une habituée des lieux : quand elle venait dans la capitale slovaque, elle y dormait presque chaque nuit, avec la bénédiction du papa diplomate ! Tsss… Ces Occidentaux… Leur décadence n’était pas un mythe. La preuve !
À peine cinq minutes plus tard, elle surgit dans le couloir. Le concierge venait de sortir les poubelles, et de nouveaux grincements attirèrent son attention. Deux volées d’escaliers vers le bas, et à nouveau un bruit de serrure. Il tendit le cou au-delà de la rampe. Il l’aperçut de façon fugitive, un sac marin en bandoulière. Il semblait bien lourd, et elle ployait sous le poids. Elle rentrait chez son père. Cela ressemblait à un déménagement en urgence. Sourire en coin du vieil homme. Querelle d’amoureux ! Situation classique, peut-être croustillante. Affaire à suivre…
Il n’eut pas longtemps à attendre. Une limousine gronda dans la rue. Il ferma son téléviseur pour mieux épier. Monsieur Dumont regagnait son domicile. Coup d’œil à l’horloge murale. Lui aussi était en avance ! Michal Koski se rapprocha de la fenêtre du salon. Le moteur ronronnait. La carrosserie était d’une longueur extravagante ; il n’en voyait pas le bout. Elle était d’un noir profond, avec des roues à flancs blancs. Curieux contraste. L’ensemble évoquait les gangsters de la prohibition. Ce n’était pas commun dans le quartier diplomatique ! Monsieur Dumont avait une réputation d’esthète un peu rebelle, et il cultivait l’exception. Cela ne le rendait pas plus sympathique aux yeux du concierge.
Sous le soleil rasant, la peinture prenait des reflets moirés. Rien ne venait souiller ce monument d’élégance. L’entretien devait être quotidien, et il devait durer des heures. Le chauffeur descendit, et il fit le tour par l’avant. Martial, il faisait claquer ses talons sur le bitume. Il ouvrit la porte arrière, et s’effaça en ôtant sa casquette. C’était le moment que le concierge aimait le moins. La subordination excessive d’un homme devant la puissance d’un autre le gênait.
Paul Dumont sortit, et remercia son chauffeur avec un sourire. L’homme avait des yeux d’un bleu intense, couverts par un trait épais de sourcils noirs, sans interruption. Deux canons à l’affût, menaçants. Quand il croisait le diplomate, Koski y voyait une lueur dérangeante. Il l’identifiait sans peine ; c’était du mépris. À force de côtoyer les grands de ce monde, il y était tellement habitué… Dumont ne nourrissait pas d’inimitiés particulières à son égard. C’était juste une attitude de classe... Celle des puissants envers celle des prolétaires. Le manuel du parfait communiste la décrivait très bien. Ah ? Il y avait encore du mouvement dans l’habitacle !
Une silhouette barbue émergea de la limousine. Un homme avec… un col de prêtre ! Il s’aida d’une canne pour se rétablir. Le chauffeur referma la porte derrière lui, et il se hâta de regagner son siège. Quand la limousine disparut, le prêtre posa ses mains sur les épaules de Dumont, et lui donna l’accolade. Ce geste était inhabituel. La froideur de Dumont ne le portait guère vers ce genre de manifestation, et il avait une solide réputation d’athée. Koski était intrigué ; il lui découvrait une facette qu’il ne soupçonnait pas. Les tendons de ses chevilles commençaient à le faire souffrir, mais il tenait bon. Pour rien au monde il n’aurait quitté son poste d’observation.
Les deux hommes parlaient à voix basse, leurs lèvres bougeaient à peine. Impossible d’entendre ce qu’ils se disaient. Leurs mines graves laissaient supposer un problème d’importance. Koski fulminait. Il aurait aimé avoir dissimulé un micro à proximité ; il en avait conservé quelques exemplaires dans une armoire, au cas où… Il y penserait, pour la prochaine fois.
Dumont gagna son appartement sans se retourner. Il ferma le battant dans un claquement colérique. Le concierge tendit l’oreille. Aussitôt, des éclats de voix explosèrent ! Il reconnut la voix grave du père, et les intonations aiguës de sa fille. Il ne comprenait pas de quoi il s’agissait, mais pour sûr, ça chauffait ! Ah… Il ne pouvait en rester là… Le vieil homme entrouvrit la porte de la loge. Les bruits gagnaient en volume, mais ils restaient inintelligibles. Bon… S’il voulait en savoir plus, il n’avait pas le choix.
Il enfila à la hâte son anorak, et saisit l’arrosoir posé dans le hall. L’outil était un prétexte bien commode pour expliquer sa présence dans n’importe quel endroit de l’immeuble, et à n’importe quelle heure. Seul accroc à cette couverture, il sortait en chaussons. Pas le temps d’enfiler ses chaussures de sécurité ! Les lacets allaient lui faire perdre de précieuses secondes… Quand il approcha de la rampe d’escalier, les bruits de voix cessèrent. Zut ! Trop tard…
Un peu dépité, Michal Koski regagna sa loge. Il n’y avait plus rien à espérer. Soudain il se rappela le prêtre devant la porte de l’immeuble. Encore un peu, et il allait l’oublier, celui-là ! Bon… Après tout, il devait être parti depuis un petit moment, mais une vérification ne pouvait pas faire de mal… Il se rapprocha de la fenêtre. L’homme d’Église avait le dos tourné. Bizarre ! Il était resté planté là pendant tout ce temps, comme s’il avait attendu l’issue de la dispute chez les Dumont. Il s’appuyait sur sa canne, mais sa démarche était assurée. Il s’en servait comme un accessoire ; il la plantait sur sa droite, bien éloignée de son corps. Image de Dandy. Quand il atteignit le trottoir, il obliqua sur la gauche, offrant son profil au concierge. Un coup de vent dégagea la barbe, et… un sourire satisfait.
* 5 *
Le vieil homme s’impatientait au coin du restaurant, près d’une statue de photographe. Il avait enfoui les deux mains dans les poches de son manteau sombre, et il observait l’enfilade de la rue Laurinská. Sa barbe volait au vent, et les passants faisaient instinctivement un écart en arrivant à sa hauteur. Il ne semblait pas commode. En réalité, il était furieux ! Son rendez-vous n’arrivait pas… Déjà quinze minutes de retard ! C’était désolant, son pupille n’avait pas changé… Soudain, il sentit un tapotement sur l’épaule. Il sursauta. C’était Adam Leroy, hilare.
— Je vous observe depuis un moment, père Krakov, et je constate que vous êtes toujours aussi ponctuel, et toujours aussi… impatient ! Curieux contraste pour une personne versée dans les phénomènes stellaires !
Un rire roula.
— Et toi, tu es toujours aussi impertinent !
La voix était éraillée, une voix de fumeur. Ses intonations avaient une teinte particulière, des sons rocailleux mêlés à une gouaille toute parisienne. Un accent typique de la Butte aux Cailles, la petite Russie de Paris. Il posa ses mains sur les épaules du jeune homme, et lui donna l’accolade.
— Mais je reconnais bien là mon éducation… Allez, p’tit coq ! On va fêter dignement nos retrouvailles pour ce fameux anniversaire. Trente-trois ans, c’est quand même spécial, non ? Hop ! On entre ! J’ai une faim de loup !
Une grande brune aux pommettes saillantes vint à leur rencontre. Elle avait ramené ses cheveux en arrière, accentuant la sévérité de ses traits. Elle les salua sans chaleur, et s’exprima dans un anglais sans accent. Elle leur demanda s’ils voulaient lui confier leurs manteaux. Refus muet. D’un mouvement du menton, elle leur fit signe de la suivre. Elle avançait avec une grâce féline, son string dessinant un bourrelet triangulaire sous le tissu de sa jupe en soie. Le père Krakov se pencha vers Adam.
— J’admire ces beautés slaves, sans doute avec du sang hongrois dans les veines. Rugueuses, mais pleines de richesses enfouies… Autre chose que des Parisiennes coincées, non ?
Exclamations faussement offusquées.
— Allons, mon père ! Est-ce là un discours approprié pour un prêtre catholique ? S’il vous entendait, votre évêque en mangerait sa mitre !
Le vieillard s’assit pesamment sur sa chaise, étirant ses yeux dans un sourire moqueur.
— Ex-prêtre catholique, je te rappelle ! Je suis en disponibilité. Et à ce jour, officiellement, je ne suis toujours pas retourné dans le giron de cette institution millénaire. Elle n’est pas pressée de me réintégrer. Et pour tout dire… moi non plus ! Et mon ancien évêque, dis-tu ? Cette canaille de pédophile a du mal à se remettre de son procès, grâce à moi. Et je ne te parle pas de la correction que je lui ai collée. Une semaine d’hôpital en soins intensifs… Voilà de quoi cultiver quelques inimitiés, même chez les chrétiens les plus enclins au pardon !
Il se frappa la poitrine du poing. Leurs voisins coulèrent un regard inquiet vers leur table.
— Tu vois, p’tit coq, ma vision de Dieu n’a jamais été dogmatique. Il est là ! Et je n’ai jamais été au service des vieux croûtons du Vatican. Je préfère me concentrer sur les actions humanitaires. Les sans-abri dont je m’occupe — entre autres — peuvent en témoigner… Je les aime, et c’est réciproque !
— Pourtant vous gardez votre col romain…
Il empoigna la carte présentée par la serveuse.
— Je trouve ça assez décoratif. Et c’est plutôt pratique pour passer les portiques d’aéroports… Bon… Assez palabré, passons aux choses sérieuses ! Pour moi, le choix va être rapide !
Il tourna le menu vers la jeune femme, et pointa du doigt.
— Leur « T-BONE » vaut le détour… Je pars là-dessus, avec une « PALACINKA » aux fruits rouges en dessert, sans oublier une montagne de crème chantilly.
Il fit un geste pyramidal avec ses deux mains. Ses yeux gourmands achevaient de lever toute incompréhension linguistique. Pour la première fois, la serveuse sourit. Elle griffonnait la commande sur son carnet.
— Et pour la boisson… Je te propose de partir sur une bière tchèque en apéritif, pour le repas un vin rouge Slovaque — la suggestion du jour — et nous finirons bien sûr avec une Hruskovica accompagnée d’un café. Cet alcool fort m’a beaucoup manqué à Paris… Maintenant, à toi de jouer !
Adam leva deux doigts à l’adresse de la serveuse.
— Je vous suis… comme d’habitude !
Quand la jeune femme s’éloigna, Adam pencha la tête sur son épaule. Krakov reconnut une attitude exprimant la perplexité.
— Alors, expliquez-moi… Que me vaut cette visite, en ce jour précis ! Ne me parlez pas de mon anniversaire. Vous savez que je n’y attache aucune importance. Cette date est tout hypothétique. Les bonnes sœurs m’ont découvert sur les marches d’une église, sans aucune indication. Ni nom, ni date de naissance. Une sorte d’objet trouvé, en somme… Et je n’apprécie pas beaucoup qu’on me rappelle ces circonstances !
— Ah… C’est un problème de représentation, p’tit coq ! Pour moi, ce jour est l’un des plus beaux jours de ma vie ! C’est le jour où j’ai fait ta connaissance… Mais tu as raison sur un point. Bratislava est une étape vers une autre destination. Dans deux jours, je prends un avion pour Belgrade. Je vais y donner une série de conférences sur la modélisation des taches solaires. Plus exactement, je vais pontifier en relation avec les travaux de Schatzman. Vois-tu, j’ai échafaudé une théorie beaucoup plus prometteuse. Sur ce thème majeur, le public serbe est une superbe tribune… mais… je vois que je t’ennuie ! Non ?
— Un peu… Pour moi, tout ça, c’est du passé…
— Pfff… Quel dommage ! Tu es tellement brillant, le meilleur thésard que je connaisse… Tes articles sur les gaz stellaires sont toujours des références dans le milieu, tu le sais ? Non ? Alors, quand vas-tu arrêter ce gâchis ? Reviens à Paris… Lacombe part en retraite cette année. Je peux te réserver sa chaire, le doyen m’a déjà donné son accord…
— N’insistez pas, père Krakov ! Je ne reviendrai pas. Ma vie est ici, et j’y suis heureux…
Les amuse-gueule venaient d’arriver. Le vieillard plongea le nez dans son assiette, et il grogna.
— Tu parles… Toute la journée en cage, à pousser des merdes de bêtes. Singulière notion du bonheur… Tu n’as pas envie d’être utile à tes contemporains ?
— Utile ? Quelle blague ! Et quelle utilité voyez-vous à vos livres savants sur les taches solaires ?
D’un geste saccadé, il repoussa ses dreadlocks en arrière, et balaya la salle du regard.
— Vous pensez que ça va changer la vie des gens qui sont dans cette salle ? Ou de ceux qui n’y sont pas ? Et ne me parlez pas de retombées dans l’industrie ! Un tas de gadgets, tous plus inutiles les uns que les autres, avec une unique fonction : gaver les plus riches, comme d’habitude. Franchement, c’est à vomir…
— Et ton nettoyage de cages, tu penses que ça va révolutionner l’univers ?
— Ça aide les bêtes, et c’est déjà beaucoup.
Le père Krakov posa ses couverts, et croisa ses mains sur la table. Il parla lentement, d’une voix sourde.
— Ça ne ramènera pas Zoé, Adam… Elle est morte, et tu n’y changeras rien. Et si tu avais été auprès d’elle en ce jour maudit, au lieu d’être à la fac, tu serais sans doute mort également. Les cambrioleurs étaient bien trop nombreux, trop agressifs, et trop déterminés. Comme elle, tu aurais grillé, enfermé dans la buanderie en flammes. Alors tu n’as rien à te reprocher…
Adam se leva brusquement, électrisé. Sous la secousse, son verre d’eau se renversa sur la table. Le brouhaha de la salle s’arrêta subitement ; tous les yeux étaient braqués sur le jeune homme. Son regard était plein d’une fureur glacée. Le prêtre partit d’un rire franc. Il leva son verre de bière, salua à la cantonade. La tension retomba.
— Assois-toi, p’tit coq ! J’aime ton tempérament ! C’est tout moi, à ton âge ! J’ai vraiment bien fait ton éducation… Oh ! Allez, c’est bon… Accepte mes excuses ! Je suis un vieux fou, un peu trop dominateur. Tu me connais ! Je n’ai pas à critiquer tes choix de vie. Tu as raison…
Adam se rassit lentement. Le prêtre dégagea une enveloppe de son manteau.
— Ne perdons pas de vue le but de cette soirée : ton anniversaire. Et pas d’anniversaire sans cadeau… Tu peux ouvrir, c’est pour toi… Un billet d’avion pour le Maroc, avec une option sur un second billet, si tu veux emmener la tigresse blonde que tu fréquentes, Alizée, si je me souviens bien… À toi de voir…
— Mouais… Côté fréquentations, je me suis mis en mode diète… Et d’abord, qu’est-ce que j’irais faire là-bas ?
— Euh… Des vacances ? Tu vois approximativement le concept ? Des journées à faire ce que tu veux, ou ne rien faire… Je t’ai mis l’adresse d’une ancienne thésarde de la fac, Ena Al-Hazred. Très sympathique ! Elle peut t’héberger pendant ton séjour ! Cache ta joie, p’tit coq !
Il lui rendit l’enveloppe.
— Je ne peux pas me libérer, pas maintenant...
Le vieillard secoua la tête.
— Tsss… Garde-la. J’ai le sentiment que tu t’en serviras. Tu as besoin de dépaysement. Bratislava est une très jolie ville, mais tu t’y encroûtes. Il faut te déployer, raviver ta curiosité de chercheur, te bousculer, te poser des questions…
— Les questions, je les ai déjà. Les réponses me manquent !
Le père Krakov posa ses mains sur celles du jeune homme. Les yeux dans les yeux, il susurra.
— Les réponses sont toujours accessibles à ceux qui savent regarder. Pour ça, il faut observer et apprendre… Et tu dois poser les bonnes questions, au bon moment, et dans les bonnes circonstances.
Il se pencha davantage, et pointa son index jauni de nicotine vers la poitrine d’Adam. Il tapota à l’endroit du cœur.
— Et les meilleures réponses se trouvent toujours là !