Chapitre 2-1

2025 Mots
Chapitre 2 * 1 * La maison est cossue. C’est une bâtisse du dix-neuvième siècle, avec des colonnes élevées en façade. Elle m’est familière, mais je suis incapable de me rappeler de quel endroit il s’agit. Je ferme les yeux, et je fais des efforts pour me rappeler. La réponse n’est pas loin. Je le sens, un peu comme un mot qui se cache derrière un autre mot, une couleur, ou une sensation. À mesure que je fouille dans mes souvenirs, j’ai de plus en plus mal à la tête. La douleur devient intolérable… Il faut que j’arrête ! Comme un nageur émergeant d’une plongée en apnée, je me cambre, la tête basculée en arrière, la bouche grande ouverte. Et je respire à grandes goulées ; j’essaie de faire le vide dans mon esprit. La méthode est efficace. Les pulsations régressent, puis s’estompent. Je peux ouvrir les yeux à nouveau. Il fait nuit, mais un voile vert recouvre l’ensemble de la scène. Étrange… Une volée d’escaliers en pierre mène à l’entrée principale. J’ignore ce que je fais là, mais la porte d’entrée m’attire. Elle est très haute ; un heurtoir en occupe le centre, une tête de lion en métal. J’avance lentement. Les bruits de la nuit accompagnent ma progression. C’est plutôt calme. Des stridulations d’insectes, des bruissements de feuilles sous le vent… C’est un temps d’été, ou de début d’automne. Je marche sur un chemin couvert de sable clair. Mes chaussures s’enfoncent à peine ; je ne fais aucun bruit. Je passe sous une haie de roses. Le vent m’apporte leur parfum entêtant. Devant le perron, je lève la tête. La maison est en sommeil, toutes les fenêtres sont fermées, sauf… au dernier étage, sur la droite. Une baie vitrée est restée ouverte. Elle est éclairée, et un rideau bouge doucement. J’aperçois une ombre dans la pièce, une silhouette féminine. Elle s’assoit devant un bureau, et écrit. Les pages défilent rapidement. J’imagine plutôt des corrections. Il s’agit peut-être d’une enseignante. Cette femme m’intrigue… Je recule de quelques mètres ; le rideau m’empêche toujours de distinguer ses traits. Ses cheveux sont longs, retenus par un serre-tête zébré. Elle ressemble à… zut ! Encore cette mémoire défaillante ! Les pulsations refont surface, mais je me domine, et je renonce à fouiller mes souvenirs. Cette femme reste une inconnue. Soudain un grincement me fait sursauter. C’est le son plaintif d’une porte ; elle oscille sur des gonds mal huilés. Le battant de l’entrée est entrouvert. Une dizaine de centimètres, pas plus. Suffisant pour distinguer un hall dominé par des verrières. L’ensemble baigne dans une faible lumière, celle offerte par une nuit de pleine lune… Aucun signe de vie sous les verrières. Pourtant j’imagine une présence dans le hall, une personne qui m’attend. Curieusement, cela ne m’effraie pas. Je ne ressens aucune hostilité. Sans vraiment y penser, je m’avance vers l’escalier. En réalité, je suis attiré. Si je le voulais, je ne suis pas sûr de pouvoir résister. Je me laisse porter. Devant la première marche, je m’arrête ! Un bruit familier me dissuade de continuer, des moteurs de voitures. Je me retourne pour la première fois. Une dizaine de mètres plus loin, le chemin d’accès bute sur une enceinte. La propriété est entourée d’un mur de plus de trois mètres de haut, surmonté par deux rangées de câbles. Une grille en fer forgé interrompt le ruban de sable clair. Les bruits de moteur s’approchent. Les véhicules longent le mur, mais je ne vois pas la lumière des phares. Les conducteurs s’efforcent d’être discrets... Une carrosserie sombre passe devant la grille, à vitesse réduite. Les fenêtres sont opaques. Elle disparaît sur la droite. Brève lueur sur le bord de la route, et un moteur s’éteint. C’est leur lieu de destination. Un second van suit. Même modèle, même couleur… Il s’arrête en face de la grille. La porte transversale s’ouvre. Deux silhouettes s’en extraient avec souplesse. Elles sont habillées de vêtements sombres. Sans hésitation, elles franchissent le seuil de la grille. Elles sont rejointes par deux ombres, certainement les occupants du premier véhicule. Je reste au milieu du chemin, et je les regarde approcher. Ce sont des hommes, et ils sont costauds. Leur progression a une allure militaire, où chacun est décalé par rapport à ses voisins. Malgré leur gabarit, ils avancent sans bruit, à peine un chuintement sur le sable. Quand ils sont à quelques mètres, je reconnais des treillis militaires. Ils portent un équipement de combat sophistiqué ; un appareil de visée nocturne leur masque le visage. Leur bras droit est serré contre leurs corps ; ils y maintiennent un fusil à silencieux, crosse sous l’aisselle. Je reconnais le canon épais d’une arme israélienne. Ils sont près de moi, et je ne bouge toujours pas. Leur allure est impressionnante, mais je n’ai pas peur. J’ai la conviction qu’ils ne me menacent pas. Tous portent une cagoule ; elle masque complètement leurs visages. Leurs yeux électroniques leur donnent des airs d’insectes géants. Je veux leur parler. J’ouvre la bouche, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Ils me dépassent sans ralentir. Étrange. Ma présence ne les gêne pas. Je renonce à les interpeller, et je me retourne. Ils ont atteint le perron. Leurs fusils ne sont plus en position de transport ; ils les tiennent devant eux, le canon pointé vers l’ouverture de la maison. Le premier homme se poste près de la porte. Du pied, il pousse doucement le battant ; les gonds grincent. Un éclaireur s’engouffre dans l’ouverture ; il est aussitôt suivi de son voisin. Quelque chose m’oblige à avancer. Je les rejoins. D’ailleurs, l’homme qui a ouvert la porte me regarde. Sa main gantée me fait signe. Il m’attend… Au passage, je remarque un pendentif à son poignet : une étoile à cinq branches avec une forme au centre, peut-être une tête. Je gravis les marches, et je franchis le seuil… Soudain, une sonnerie stridente me déchire les tympans. Une lumière intense éclaire la pièce. Je ferme les yeux, car la douleur est vive ! Mais qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Je grogne, les mains plaquées sur les oreilles. Instinctivement, je m’accroupis. Choc sourd. Je viens de recevoir un v*****t coup sur la tête, et… et… * 2 * …et Adam se retrouva étendu au pied de son lit, hébété. C’était un rêve ! Il se frotta le front en grimaçant. Quelle guigne ! Sa main n’était pas poisseuse. Au moins, il ne saignait pas… Il réalisa qu’il était dans sa chambre, et il venait de dégringoler du lit. Dans sa chute, il s’était cogné contre la table de nuit. Le meuble oscillait encore sur le pied central, et le réveil n’en finissait pas de vomir les mesures d’un morceau de Heavy Metal. Entêtant, mais efficace ! En appui sur un coude, il aplatit une main hésitante sur l’appareil. Enfin, le silence. Dans le mouvement, il bouscula un objet dur. Glissement, puis choc sur le parquet. Bruits de verre brisé. Zut, le cendrier ! Il se décida enfin à ouvrir les yeux. La coupelle était en trois morceaux. Dommage, il l’aimait bien ce cendrier aux couleurs du drapeau jamaïcain. Les cendres s’étaient répandues sous le lit ; elles dégageaient une forte odeur épicée. Aujourd’hui, il n’éviterait pas une séance de ménage. Le lit était désert. Sans surprise, Alizée ne l’avait pas rejoint dans la nuit. Ses affaires manquaient dans l’armoire ; il avait remarqué les casiers vides à son retour du restaurant. Pas de doute, ensemble ils jouaient au grand jeu de la séparation. Adam hésitait entre le dépit et le soulagement. Pour le moment, il préférait ne pas y penser. Il dégagea ses jambes de la couette ; elle s’était entortillée autour de ses pieds, et elle l’avait accompagné en tombant. Il se leva, et s’étira. Il faisait déjà jour, et le soleil dardait ses rayons au travers des persiennes. La tête de son lit était sous le feu d’un pinceau lumineux. Perplexe, il repensa à son rêve… Il avait été d’une rare intensité. Il s’en souvenait avec une acuité exceptionnelle : les détails de la maison, les reflets de la lune sur les armes d’assaut, les odeurs de la nuit, le bruissement des feuilles. Tout avait une épaisseur étonnante. Cette expérience était perturbante. Il ouvrit complètement les persiennes. Le mécanisme se désarticula. Jurons. Ce n’était pas la première fois, mais cela devenait de plus en plus fréquent. Il fallait vraiment que le concierge s’en occupe ! Ça tombait bien ; il devait venir ce soir pour récupérer le loyer. Il le lui rappellerait, preuve à l’appui. Dans l’immédiat, il connaissait la solution. Il saisit la corde et le mousqueton posés sur le rebord de fenêtre. Il fit passer la corde dans un maillon du mécanisme, et engagea le mousqueton sur un crochet pendu au plafond. L’attache se tendit, le volet gémit, mais ça tenait. Voilà ! Ce n’était guère esthétique, mais le dispositif de fortune ne jurait pas avec ce lieu d’habitation. Il fallait bien l’admettre. Le studio baignait dans une lumière crue, révélant un aspect sordide. Peinture défraîchie, papier peint jauni, meubles détériorés, pièce exiguë. Adam s’en moquait. Pour lui, les choses importantes tenaient sur un mètre carré, la surface de son bureau : un ordinateur connecté à l’internet, une rangée de disques de Bob, une autre consacrée à Jean-Sébastien Bach. Quelques livres étaient rangés sur une étagère, dans un ordre défiant la logique. On y voyait pêle-mêle la bible de Jérusalem, Mein Kampf, un traité de mathématiques, un essai sur l’échangisme, un recueil de Baudelaire… Adam cultivait le mélange des genres. Le sentiment d’entamer une journée calamiteuse ne le quittait pas. Pourtant il faisait beau. De sa fenêtre, il pouvait voir les gardiens de l’ambassade américaine. Les hommes de faction avaient ôté leur veste. Il n’existait pas de meilleur thermomètre dans le quartier diplomatique… Sans hésitation, Adam revêtit son short, chaussa ses baskets, et quitta son studio à petites foulées. Il piqua vers le bas de Bratislava, en direction du Danube. Les gens le croisaient avec curiosité. Il était habitué. Les dreadlocks rousses lui fouettaient les épaules, donnant l’impression d’une activité reptilienne sur le crâne. Son visage était piqueté d’une barbe claire ; elle lui donnait un air sauvage. Et la froideur de ses yeux gris présentait un étonnant contraste avec le feu de sa pilosité. Les femmes s’attardaient sur le jeu de ses jambes musclées. Certaines se retournaient sur son passage, avec un sourire à la fois amusé et gourmand. Son potentiel de séduction était évident, mais il ne cherchait pas à en profiter. Sur le chemin de halage, il s’engagea à gauche, vers les zones boisées. Ce matin, il avait décidé de fractionner sa séance, et d’enchaîner plusieurs séquences rapides. Il avait besoin de sensations fortes… Au terme de la cinquième accélération, le sang battait à ses tempes. À son poignet, le cardio-fréquencemètre lançait des signaux d’alerte. Il flirtait dangereusement avec la zone rouge ! Encore une dizaine de mètres, et il atteindrait les balançoires, son repère. Il allait tenir ; la période de récupération n’était plus très loin… Ses bruits de gorge attiraient l’attention. Sur le chemin, les piétons se retournaient à son approche. Les mères de famille rappelaient leurs enfants ; les propriétaires de chiens tiraient sur les laisses. Tous s’écartaient. La locomotive de chair inquiétait. Le regard était fixe, sans âme. Les muscles saillaient sur les bras, sur les jambes. Quand il dépassa le parc à manèges, il ralentit brusquement, les mains plaquées sur les hanches, la tête basculée en arrière. Il reprenait son souffle. Encore quelques foulées, et il s’arrêta près d’un banc public, son lieu d’étirements. Les badauds l’observaient avec perplexité. Ils ne reconnaissaient pas la silhouette furieuse qui les avait effrayés. L’homme penché sur ce banc leur parut commun, et plutôt maigrichon. Ses mouvements avaient retrouvé une certaine nonchalance, une attitude en phase avec sa dégaine. Soudain, des aboiements rageurs éclatèrent. Un peu plus loin, un homme tenait un doberman en laisse, un mâle adulte. L’animal était furieux ; il avait en ligne de mire deux garçons d’une dizaine d’années. Ils se retournaient, et se bousculaient en pouffant. Quand ils arrivèrent à la hauteur d’Adam, il ne fut pas long à comprendre la scène. Les chenapans s’étaient amusés à énerver le chien, et ils riaient de leur bon coup. Quels petits cons, pensa Adam. Ils mériteraient… Il n’eut pas le temps de verbaliser sa pensée ! La chaîne se rompit dans un claquement sinistre. Jurons. Le maître se retrouva sur les fesses, stupéfait. Il regardait ses mains, et le morceau de laisse brisée. Quand il réalisa le drame, il hurla un « Caligula » désespéré, mais le chien était déjà lancé. Sur les visages juvéniles, les sourires narquois se figèrent. Les enfants réalisèrent que ce n’était plus un jeu, et le danger était bien réel. Ils prirent aussitôt leurs jambes à leur cou, poussant des cris aigus. Prudents, les badauds s’écartèrent devant la furie dégoulinante de bave. Adam fut le seul à rester sur la trajectoire du chien. Il s’accroupit, les coudes posés sur les genoux. Il tendit ses bras en avant. Il agissait comme s’il allait stopper ce bolide velu, par le seul pouvoir de ses mains. Le chien amorça un écart pour l’éviter, mais le jeune homme se replaça face à lui.
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