Chapitre 2-2

2101 Mots
L’animal ralentit en montrant les crocs ; il grogna, les oreilles basses. Masque de colère. Il s’arrêta, et ploya sur ses pattes de devant, prêt à sauter à la gorge de l’importun. Adam était immobile, calme. Son visage était neutre, et ses mains restaient tendues en avant, à portée de la puissante mâchoire. Les paumes étaient bien visibles ; elles ne tremblaient pas. Surpris, le doberman ploya ses pattes postérieures. Ses oreilles se dressèrent. Les babines recouvrirent les crocs, et il haletait, la langue pendante. La colère faiblissait. Adam restait accroupi, et il posa doucement ses mains sur la tête velue. La bête frémit, puis baissa le museau au sol. Elle émit un grognement plaintif. Signe de soumission. La main droite caressa la robe noire, tandis que la gauche saisit le morceau de chaîne brisée. La situation était sous contrôle. Bruits de pas précipités. Le souffle court, le maître rejoignait l’étrange scène. Il récupéra la laisse tendue par Adam, et remercia avec une certaine gêne. Le jeune homme fit un geste négligent, et regagna le banc. Le maître et le chien prirent le chemin de la sortie, jetant des regards en arrière. Ils avaient vaguement conscience d’avoir vécu un moment d’exception, une de ces rencontres au-delà des mots. En fait, l’homme à la chevelure rouge resterait longtemps dans leur mémoire. Ils ne le savaient pas encore... Adam sentit une présence féminine derrière lui. Il reconnut un parfum fruité. — Alizée, arrête de m’espionner ! Tu n’as vraiment rien de mieux à faire ? Qu’est-ce que tu veux ? — Tu as des yeux derrière la tête, Adam… C’est impressionnant ! Aussi impressionnant que ta maîtrise du chien ! C’est… surnaturel ! Demi-tour nerveux. Le ton fut glacial. — Tu es certainement la seule personne dans toute l’Europe de l’Est à t’asperger de senteurs orangées. Facile à détecter. Et tu sais, quand on travaille dans l’enclos des fauves, leur odeur ne nous quitte jamais. Les douches vigoureuses n’y changent rien. Le chien n’a pas eu peur de moi, mais de l’odeur des lions. Rien de bien surnaturel là-dedans ! Juste du bon sens, et un minimum de connaissance des bêtes… Elle n’était pas convaincue. — Mouais… Ce n’est pas mon avis, ni l’avis de ceux qui ont assisté à scène… Mouvement d’humeur. — L’avis des autres, je m’en contrefiche ! Mais tu ne m’as pas répondu ! Qu’est-ce que tu veux ? Fais vite ! Je suis en train de me refroidir… — Faire la paix, parler un peu… Ça te paraît si incongru ? — Je n’ai pas envie de faire la paix, pas plus que de faire la guerre. Reste éloignée de moi ! C’est tout… Tu m’as beaucoup déçu, et te parler n’entre pas dans mes priorités. Fin de la communication ! — Ce n’est plus cette histoire de clé… Il y a autre chose, non ? Ah… Tu connais bien les fauves, mais tu as encore beaucoup de choses à apprendre sur les femmes… Tu penses que je te trompe avec Ondrusov ? C’est ça ? Tsss… Mon pauvre ami, comment peux-tu l’imaginer ? Je lui ai demandé de ne pas te saquer, et de foutre la paix au lion Hastur, c’est vrai ! Je me sens responsable, mais de là à payer de ma personne pour une indulgence ! Tu es pathétique… Adam était muet, une jambe posée sur le banc ; il avait repris ses étirements. Refus de dialogue. Il ne voulait aucune aide, aucun passe-droit. Il voulait se débrouiller seul… Alizée n’insista pas. Dans cet état d’esprit, mieux valait le laisser tranquille ; il n’y avait plus rien à en tirer. Le jeune homme lança un regard oblique vers la silhouette sautillante. Elle s’éloignait avec souplesse. Ce n’était pas la démarche d’une personne anxieuse, ou abattue. Au contraire ! Elle avait la légèreté de l’insouciance, ou la conviction des conquérants. Il restait une certitude : elle reviendrait à la charge ! Et Adam devait bien se l’avouer, derrière l’agacement, cette idée ne lui était pas si désagréable… * 3 * Ivan Ondrusov était d’une humeur exécrable, l’esprit encore engourdi de la veille. L’épisode du lion Hastur l’avait déstabilisé à un point qu’il n’aurait jamais soupçonné. Le bistre qui soulignait ses yeux était sans équivoque : il n’avait pas dormi. À la réflexion, ce n’était peut-être pas plus mal. Il aurait certainement cauchemardé, sur fond de rugissement de fauves… Ces sales bêtes ne lui portaient pas chance ! Et il y avait cette satanée stagiaire… Elle lui tournait la tête ! L’entretien de la veille avait été bref, car le directeur savait se montrer inflexible. Jusqu’à ce qu’elle sorte de son sac… une bouteille de cognac ! Comment ne pas faiblir devant l’excellence de la qualité française ? Il n’avait pas trouvé la réponse. Claquement de langue gourmand. Il s’en souvenait encore… L’alcool fruité avait engourdi un peu les sens, mais c’était plutôt agréable. Ce matin, son état cotonneux en était certainement une conséquence directe. Il entendait encore la voix cristalline de la jeune fille. Après deux gorgées, elle était devenue une musique tout en rondeur. Sans complexe, il s’était abandonné dans une atmosphère cotonneuse, sans le moindre contact charnel avec la stagiaire. Il s’en rappelait bien ! Sur le moment, cette distance lui avait semblé évidente. Avec le recul, elle paraissait incongrue. Pourtant la partie de jambes en l’air était une suite tellement logique… D’ailleurs, pour le personnel administratif, l’affaire était entendue : la porte close pendant plusieurs minutes. L’attitude hagarde de la jeune femme sortant du bureau. Le regard fuyant. Les vêtements réajustés à la hâte. Quelques gouttes de sueur sur son propre front. Aucun doute possible ! Le patron se l’était tapée ! Les sourires en coin agaçaient Ondrusov, mais il ne voulait pas s’abaisser à un démenti. Personne ne le croirait, et il ne ferait que s’enfoncer dans le ridicule. Il devait se ressaisir, mais autrement… Il décida de mener une inspection des enclos. Il se massa les tempes un moment. Son esprit était encore bien embrumé. Depuis ce matin, une sensation de manque ne le quittait pas, comme si un élément essentiel de son corps manquait. Quand il posa ses mains sur le bureau, le motif lui sauta aux yeux : sa chevalière avait disparu ! Comment avait-il pu manquer ça ? On ne voyait que ça sur ses mains ! Ah… Il n’avait vraiment pas toute sa tête ce matin… Et comment avait-il pu perdre ce bijou ? Il ne l’enlevait jamais, même pour se laver ! Mystère. Pfff… Bon, c’était la journée des emmerdes… Il y réfléchirait plus tard, pour l’instant il avait mieux à faire. Il se leva. Aïe ! Grimace douloureuse. Quand il bougeait, il ressentait des courbatures dans les cuisses. Il n’avait pourtant pas fait d’exercices physiques inhabituels… Bah ! Sans doute un faux mouvement. Il bomba le torse avant de franchir le seuil. Il entrait en représentation. Sa présence sur le terrain était une façon de reprendre le contrôle sur ses troupes, autant que sur lui-même. Par ailleurs, prendre l’air allait lui faire du bien, pensait-il… Quoique… Il y avait la puanteur des cages… Et là, il devait se faire violence. La promiscuité avec les « bestioles » le rebutait. Il réservait ce sobriquet à l’ensemble de ses pensionnaires. Dans ses moments de colère, il y incluait ses subordonnés. Il ne les aimait pas, et c’était réciproque. Près de l’enclos des singes, les employés interrompirent le balayage de l’allée centrale. Regards surpris. Un extra-terrestre débarquant devant eux ne les aurait pas plus étonnés ! Il approcha d’eux, le pas conquérant, la posture raide, et le nez hautain. L’attitude était forcée, presque caricaturale. Au-dessus de son costume sur mesure, il avait enfilé une surveste siglée avec le logo du zoo. Il avait imposé cette mesure de sécurité sur l’ensemble du site, et il s’y conformait avec gaucherie. Dans cet accoutrement, sa cravate jaune offrait un contraste intéressant avec le bleu du vêtement. L’un des hommes grommela quelque chose. Les autres rirent. Ivan Ondrusov n’apprécia pas. Il ne comprit qu’un mot : ara. Pfff… Ces crétins devaient le comparer au perroquet du même nom. Le chef d’équipe vint à sa rencontre. Il lui demanda s’il avait besoin de quelque chose. Ondrusov le rabroua vertement. Ici, il était le patron, et il était autonome ! Au lieu de ricaner bêtement, les balayeurs feraient mieux de mettre un peu plus de cœur à l’ouvrage ! Il pointa du doigt un banc. Une bouteille vide avait été abandonnée contre le dossier. Ce zoo avait des allures de porcherie ! Et il dépassa le groupe, en relevant exagérément le menton. Sans le vouloir, il ressemblait davantage au perroquet sud-américain. Le chef d’équipe adressa un sourire désolé à ses hommes. L’avis était unanime : le directeur était un sale con. Il approcha des bonobos. Les portes des cages étaient verrouillées, et le sol n’était pas trop souillé. Bon ! Tout était en ordre… Un vieux mâle se faisait épouiller par deux femelles. Il observait l’intrus sans bouger. Son regard ne cillait pas. Rares étaient les animaux à fixer longuement les humains dans les yeux. Les grands singes faisaient figure d’exception. Et comme ils étaient étranges ces yeux jaunes. Ils semblaient… humains ! Ils mettaient Ondrusov mal à l’aise. Il pouvait y lire une marque de défi. Haussement d’épaules. Bah ! Ce n’était que de stupides animaux ! Nerveux, il amorça un quart de tour pour s’éloigner. Craquement aigu ! Sa veste resta bloquée sur un coin saillant de la serrure. Un lambeau de tissu blanc pendait sur sa cuisse. Il étouffa un juron. Les bonobos s’excitèrent subitement. Les femelles avaient interrompu l’épouillage, et sautaient sur place en criant, la gueule ouverte sur des crocs luisants. Ondrusov était le centre de leur attention. Mouvement de recul. Il s’attendait à un assaut contre les barreaux, ou des jets d’objets ! Il se trompait. Les femelles restaient près du mâle, et se contentait de... de… de rire ? Mais, oui ! Elles riaient, ces connes ! Elles se foutaient de lui ! Mmmm… Non, ce n’était pas possible… Il devait arrêter de se faire des idées ; ce n’était que des bestioles, après tout. Il s’éloigna du brouhaha. Le vieux mâle l’accompagna longtemps du regard. Il ne s’était pas joint à l’agitation des femelles. Il était assis, immobile, et il ne riait pas. En longeant le bassin des sauriens, Ondrusov porta à nouveau ses mains à ses tempes. Le sang y pulsait de façon insistante. Il avait l’impression que les ricanements des guenons restaient enfermés dans son crâne. Ce n’était pas encore invalidant, mais il sentait que le mal de tête n’était pas loin. Il pensa à la bouteille de la stagiaire ; cet alcool français ne lui valait rien de bon. Quoique… Il n’avait pas le souvenir de tels effets à retardement avec l’ivresse. Sans être un ivrogne, il était habitué à cet état, et les maux de tête apparaissaient deux à trois heures après la consommation. Après, ils s’estompaient rapidement. Là, c’était différent, plus sournois. Peut-être couvait-il une grippe ? Si ça continuait, il n’allait pas échapper à la consultation médicale. Par sécurité. Un crocodile de l’Orénoque ouvrit la gueule sur son passage. Des mouches bleues arpentaient la carapace ; les plus téméraires s’aventuraient sur la chair des gencives. Les pattes griffues reposaient de part et d’autre de son ventre, excroissances ridicules dans ce corps énorme. À se demander à quoi elles pouvaient servir ! Des restes de poissons jonchaient le sol. Le vent charriait des miasmes putrides. Le saurien était immobile, tapi près de bûches balafrées. Le décor était sordide, mais Ondrusov s’en moquait. Les visiteurs venaient pour ces sacs à main sur pattes, pas pour leur cage ! Et c’était bien connu, les sauriens prospéraient très bien dans la crasse. D’ailleurs, cet animal n’avait-il pas été capturé dans les égouts ? Bon, alors pas de place pour les états d’âme, et inutile de gaspiller le budget ! Au moment de tourner les talons, la gueule du crocodile attira son attention. Plus exactement l’intérieur… Il apercevait une forme oblongue entre les mâchoires. Les mains en appui sur la rambarde, il se pencha. L’objet avait une couleur ocre ; la texture ressemblait à du tissu. Ce n’était pas un poisson. Il se pencha encore, accentuant l’inconfort de sa position. Il essayait de modifier son angle de vision. Sans succès, il ne distinguait rien de plus ! Soudain le saurien agita violemment sa gueule. Surpris, Ivan Ondrusov se repoussa en arrière. Dans le mouvement, il trébucha, et se retrouva les fesses dans une flaque d’eau. La peur céda la place à la colère. Il se releva, le pantalon trempé. Rapide coup d’œil aux alentours. Personne ne l’avait vu. Ouf ! Il avait évité le ridicule. Il se tordit le cou en arrière. Sauf pour ses fesses trempées… Il tira sur sa veste. Bon, elle masquerait en partie le désastre ! Qu’est-ce qu’il lui était arrivé à cet abruti ? Le saurien avait repris sa position initiale. Les mouches revenaient en masse sur sa carapace. Il refermait lentement ses mâchoires. L’objet n’y était plus. Il l’avait recraché, mais où ? Ondrusov le retrouva, quasiment à l’aplomb de sa position, coincé entre deux têtes de poissons. Il reconnut une poupée en tissu. Elle était grossièrement ouvragée. Les bras et les jambes se résumaient à deux excroissances tubulaires, et la tête était une boule sans visage. Des éclats métalliques l’intriguaient, au niveau du cou. Le col était doré. C’était la seule fantaisie, et ça ne rattrapait pas la laideur de cette caricature. Quelle mocheté, ce jouet ! Quels parents pouvaient offrir de pareilles horreurs à leurs enfants ! De quoi leur donner des cauchemars, et un abonnement à vie dans un cabinet de psychanalyse… Il dodelina de la tête. Il allait bien falloir faire un peu le ménage dans cette fosse. Il se promit de mettre le chef d’équipe sur le coup, dès son retour au bureau. Coup d’œil à sa montre. D’ailleurs, il devait rentrer sans tarder. Il en avait sa claque du terrain. Et il avait un rendez-vous important : la stagiaire ! Alizée lui avait promis de lui apporter une autre bouteille de ce cognac français. Le personnel administratif allait encore jaser, mais il s’en foutait. Cet alcool était si doux…
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER