« L’âme possède des oreilles capables d’entendre ce que l’esprit ignore. » – Rumi –
Raphaël parcourait le rapport d’un geste précis, détaillant à voix basse : « Les sorcières du Coven du Nord ont convenu de retrouver les vampires aux abords de notre territoire. Les informations indiquent une alliance conclue entre les deux factions. »
Torak leva la main, imposant le silence. « Nous reviendrons sur ce sujet plus tard », dit-il d’un ton glacial avant de se tourner vers Ronan. « Alpha Ronan… J’ai appris qu’un membre de votre meute aurait aperçu un Kanima sur nos terres la semaine dernière ? »
Le Kanima n’était pas une créature ordinaire : une mutation du gène lycanthrope, dotée d’une intelligence guerrière. Sans meute ni attache, elle obéissait aveuglément à celui qu’elle choisissait comme maître.
Alpha Ronan inclina légèrement la tête. « Oui, Alpha Suprême Torak. Il y a deux jours, un autre membre a signalé deux Kanimas prenant forme humaine sur notre territoire. »
Torak fronça les sourcils, un grondement sourd échappant à sa gorge. « Comment osent-ils… » Sa voix trahissait sa colère contenue.
Son domaine humain s’étendait sur près de 70 % du territoire mondial, et en tant que Suprême Alpha, Torak veillait à ce que les autres créatures — démons, vampires ou métamorphes — restent dans l’ombre des humains.
Posant le coude sur la table, Torak enfouit son visage dans sa main. Une nervosité inhabituelle l’envahissait, et son loup intérieur frémissait, prêt à surgir sans que lui-même ne comprenne pourquoi.
« Alpha Suprême Torak, ça va ? » demanda Ronan, la perplexité dans la voix, observant le maître de meute qui semblait troublé.
Torak l’avait retenu pour discuter en privé, mais l’urgence et l’agacement le rendaient impatient. Quelque chose avait échappé à son attention, mais quoi ? Impossible de le savoir.
Raphaël le secoua légèrement, un geste à la fois amical et ferme. « Alpha Ronan, pardonnez-nous… je crois que vous feriez mieux de vous retirer. Torak a besoin de calme. »
Ronan acquiesça et sortit, le respect imprimé sur chaque mouvement.
« Torak, ça va ? » Raphaël s’assit à côté de lui. Les yeux de Torak, d’un bleu océan habituel, étaient maintenant noirs comme la nuit, fixant un point invisible.
— Ton loup monte à la surface, observa Raphaël.
— Je sais, répondit Torak d’une voix rauque. Il ferma les yeux un instant, puis les rouvrit, retrouvant leur éclat océan.
— Tu sembles troublé, que se passe-t-il ?
— Je ne sais pas… mon loup voulait prendre le dessus.
— Cela faisait longtemps que tu ne l’avais pas laissé s’exprimer. Peut-être a-t-il simplement besoin de se dégourdir, plaisanta Raphaël en étirant ses bras. Moi aussi, j’ai envie de libérer mon loup.
Un grincement de porte interrompit leur conversation. « Calleb est là ! »
Le jeune Gamma fit irruption dans la salle, souriant malicieusement à Raphaël.
— Si tu recommences, tu seras viré, gronda Raphaël.
— Viré de quoi ? De mon poste d’assistant ou de Gamma ? répliqua Calleb.
Le Gamma suprême était le troisième bras droit de Torak. Sous ses airs provocateurs, il incarnait la force et la ruse, un pilier essentiel à l’équilibre du pouvoir de Torak dans les deux mondes.
Raphaël se contenta d’un regard noir et Calleb se pencha pour observer Torak : « Qu’en est-il de notre Alpha ? »
— Ton loup refait surface, souligna-t-il, répétant l’observation de Raphaël, ce qui provoqua la colère du maître.
— Silence ! tonna Torak. Allons-y.
Ils quittèrent la salle. La journée avait été longue, et Torak devait comprendre ce qui troublait son loup.
— Voyons ce que fait mon pote maintenant… soupira Calleb en s’asseyant, affecté par l’ambiance nocturne maussade.
— Concentre-toi sur la route, lança Raphaël. Pas d’accident à 9 h 02, s’il te plaît.
— Notre emploi du temps… grommela Calleb. Et toujours pas d’âme sœur !
— Tu n’as que soixante ans, à peine un chiot, répliqua Raphaël.
— J’ai soixante-douze ! protesta Calleb, vexé. J’aurais des petits-enfants si j’étais humain.
— Moi, une septième génération, dit Raphaël avec défi.
— Tu serais mort, corrigea Calleb. Aucun humain ne vit trois cents ans.
Leur longévité avait fait de ces échanges une habitude, une plaisanterie entre eux.
— Personne ne peut rivaliser, observa Raphaël en désignant Torak dans le rétroviseur.
Calleb suivit son regard. Torak semblait endormi, mais la puissance de son loup était perceptible.
— Et tu te plains de ne pas avoir de partenaire… murmura Raphaël, faisant bouder Calleb.
Tous deux connaissaient la malédiction des Donovan : la déesse de la lune leur avait interdit de connaître l’amour véritable, bien que d’autres prophéties aient transformé ce destin après la guerre.
Pour un lycanthrope, trouver son partenaire était vital, l’équilibre de sa vie en dépendait. Les loups-garous mâles pouvaient parfois retourner à l’état sauvage pour le découvrir, tandis que les lycanthropes au longévité exceptionnelle le faisaient bien plus tard, conservant leur sang-froid et leur patience. Survivre des siècles sans partenaire relevait du miracle.
La rue de Fulbright brillait sous la bruine nocturne, malgré l’heure avancée.
— Tourne à droite, ordonna Torak, la voix ferme.
— Quoi ? balbutia Raphaël, incrédule. Le maître se pencha en avant, saisit le volant et prit le virage avec une précision mortelle.
— Tourne ! rugit Torak.
— Merde ! s’exclama Calleb tandis que la voiture s’engageait dans la ruelle étroite à droite.