Introduction
IntroductionLes Lapons – ou plutôt les Sames ou Saamis, comme ils s’appellent eux-mêmes – sont un peuple autochtone, estimé à environ 100.000 personnes, qui vit dans le nord de la Scandinavie (Suède, Norvège, Finlande) et de la Russie (péninsule de Kola). Ils parlent – ou parlaient – le same, une langue finno-ougrienne, qui compte neuf dialectes assez différents les uns des autres. Les plus anciens vestiges d’établissements sames en Scandinavie datent du début de notre ère, mais les Sames ont pu arriver bien avant.
Le plus ancien témoignage direct sur les Sames date de 890 et les décrit comme des nomades vivant de chasse et de pêche, mais ayant des rennes domestiqués. À la fin du Moyen Âge, l’élevage des rennes était devenu prépondérant, et le mode de vie n’était plus que semi-nomade : habitat en campements de tentes ou de huttes combiné avec la transhumance en haute montagne pendant l’été.
Traditionnellement, les Sames vivaient dans des tentes en peau en période de nomadisme, ou des huttes faites de lichen et d’écorce dans les périodes plus sédentaires, mais les deux types d’habitation portent le même nom et ont la même forme conique. Au centre de l’habitation, un foyer de pierre, avec un trou dans le toit pour la fumée. Le combustible était placé entre le foyer et les parois, et les provisions et les ustensiles de cuisine étaient rangés du côté opposé à la porte. Le long des côtés, des paillasses de lichen et de branches de bouleau servent de siège et de couchage.
Le mode de vie traditionnel était basé sur la pêche, la capture des oiseaux et l’élevage des rennes. Le renne, pourvoyeur de viande, de lait, de peaux, mais aussi bête de trait, était d’une importance capitale, dans la vie comme dans les récits des Sames.
L’ours, guovza, jouait aussi un grand rôle, et de nombreux rituels concernaient cet animal. Lors de la chasse à l’ours, celui qui avait découvert sa tanière avançait le premier, portant un bâton muni d’un anneau de cuivre, métal censé protéger du danger. Pendant la chasse, l’ours n’était jamais nommé, mais appelé « grand-père pelu ».
Au retour de la chasse, celui qui avait tué l’ours pénétrait dans l’habitation par le boas-su, l’entrée sacrée derrière l’âtre. Les femmes contemplaient le retour des chasseurs à travers un anneau de cuivre, pour se protéger les yeux de la « force » qui émanait de l’ours. Puis elles jetaient sur les chasseurs la sève rouge et l’écorce de l’aulne qu’elles avaient auparavant mâchée. Les femmes ne devaient pas assister au dépeçage ni à la cuisson de l’ours. Hommes et femmes en mangeaient la viande, mais séparément, et pas les mêmes morceaux. Le rituel entourant la chasse à l’ours changeait d’une région à l’autre, mais partout, on devait rassembler les os après le repas cérémoniel et les enterrer.
La religion traditionnelle des Sames est animiste et chamanique. Les dieux, les esprits et autres êtres surnaturels jouent un rôle important dans la mythologie same. Ils varient selon les régions et les époques et peuvent avoir plusieurs noms. Les principales divinités sont :
Ipmel / Ibmil / Jubmel / Jupmele, aussi appelé Raedieaehtjie. Il est considéré comme le plus puissant des dieux. Au temps de la christianisation, les missionnaires ont adopté le nom Ibmel/Ipmel, et c’est sous ce nom aussi que les Sames désignent le Dieu des chrétiens.
Tiermes / Átjek : dieu du tonnerre, préside à la vie et à la mort de tous les humains. Il est symbolisé par un marteau ou par un arc, l’arc-en-ciel. Il peut susciter le tonnerre, tuer les trolls, aider aux vengeances.
Liejbålmaj, littéralement « homme des aulnes », c’est le dieu de la chasse, qui règne sur les animaux sauvages. C’est à lui que l’on fait des sacrifices avant la chasse à l’ours pour qu’il protège les chasseurs. L’aulne est considéré comme un arbre sacré. C’est avec la teinture extraite de son écorce rouge que l’on décorait le tambour rituel des chamanes, et les femmes enduisaient les chasseurs de sa sève au retour de la chasse.
Máhtáráhkká, « arrière-grand-mère » ou « mère originelle », est la mère des trois déesses Sáhráhkká, Juksáhkká et Uksáhkká. Elle intervient dans la création des enfants à naître.
Serge-edni : épouse de Raedieaehtjie ou Ipmel. C’est elle qui crée l’esprit ou le souffle des humains et l’amène à sa mère Mátháráhkká quand un enfant est conçu.
Sáhráhkká : déesse résidant sous l’âtre. On lui fait libation de tous les liquides consommés. Elle joue un rôle important lors de la conception et de la naissance, et aide les femmes pendant la menstruation et l’accouchement.
Juksáhkká : déesse qui réside dans le boassu. Elle joue un rôle dans la conception des enfants et peut transformer un fœtus en dieu.
Uksáhkká, « déesse de la porte », qui réside sous le seuil de la porte d’entrée et protège l’habitation contre tous les maux. Elle protège les enfants au cours de leur première année, surtout quand ils apprennent à marcher.
Jábmiidáhkká : déesse qui règne sur le royaume des morts. On pouvait faire revenir les morts sur terre, par exemple pour veiller sur les troupeaux de rennes. Les morts pouvaient aussi rendre visite aux vivants, et indiquer aux femmes enceintes quel nom donner à l’enfant à naître. Si un mort s’ennuyait d’un parent, il pouvait attirer son âme au royaume des morts, ce qui le rendait malade. C’était alors la tâche du chamane de faire revenir l’âme du malade parmi les vivants.
Le noaide (chamane) joue un rôle important comme conseiller, médecin et personnage religieux. C’est un intermédiaire entre le monde des hommes et le monde surnaturel. Au cours d’une transe extatique, favorisée par l’usage du tambour rituel, le chamane entre en communication avec le monde spirituel peuplé de dieux et d’esprits, dont il sollicite le savoir et la bienveillance. Il voyage dans les autres mondes, prédit l’avenir et soigne les maladies. Plusieurs sources indiquent que les femmes aussi pouvaient devenir chamanes, guérir et susciter le mauvais temps, à l’aide de pierres, ou de ceintures. Certaines sources ajoutent qu’elles se servaient aussi du tambour rituel, d’autres au contraire qu’il leur était interdit. Coutumes et traditions ont sans doute varié selon les contrées et les époques. Depuis 1960, on assiste à un renouveau d’intérêt pour le chamanisme.
Le christianisme, introduit au Moyen Âge, fut imposé au XVIIe siècle ; au XIXe siècle, le nord de la Suède connut un mouvement de piété populaire animé par le pasteur mi-Same mi-Suédois Lars Levi Læstadius, et désormais le luthérianisme est majoritaire. Mais les légendes sames, même celles recueillies au XXe siècle, amalgament croyances traditionnelles et notions chrétiennes.
L’univers spirituel same est magique : certains êtres humains, hommes ou femmes, ont des pouvoirs surnaturels, qu’ils utilisent soit pour le bien, soit pour le mal. Les maladies sont conçues comme des esprits qui ont forme humaine et peuvent interagir avec les humains. Les nombreux gobelins sont des esprits surnaturels vivant sous terre, comme l’indique leur nom same les « souterrains ». À en croire Læstadius, ils étaient encore objets de croyance au XIXe siècle. Lui-même n’aurait pas juré n’avoir jamais senti leur présence ! Selon certains récits c’est de ces gobelins que les Sames tiennent tous leurs biens culturels.
Le climat de la Laponie est très rigoureux, l’hiver long, et le soleil ne se montre pas pendant plus de deux mois. Il n’est donc pas étonnant que la nature et les animaux jouent un grand rôle dans la vie et les récits sames. Les mythes enseignent le respect des forces de la nature. Certains mythes, comme « Le Déluge » ou « La Fin de l’âge d’or », ont des parallèles dans la mythologie de nombreux autres peuples. D’autres sont très spécifiques aux Sames. Le soleil, source essentielle de vie, et sa disparition totale pendant plusieurs mois, y jouent un rôle prépondérant. C’est à la Fille du Soleil que les Sames doivent la domestication du renne. Les récits étiologiques sur les animaux sont aussi nombreux. Ils semblent être des récits facétieux plutôt que des objets de croyance, mais ils témoignent d’une grande attention aux caractéristiques de chaque animal.
Les Sames ont aussi beaucoup de contes facétieux de type de « L’Ogre dupé ». Leurs ogres s’appellent stalos. Ils portent des vêtements et un couteau d’argent et possèdent de grandes richesses. Le mode de vie des stalos ressemble tout à fait à celui des Sames. Ils sont beaucoup plus forts et friands de chair humaine, mais ils sont aussi très sots. Toutefois, la femme du stalo, plus maligne que lui, a souvent des pouvoirs magiques. Les stalos épouseraient volontiers une jeune Lapone. Heureusement que les humains, plus malins, réussissent généralement à déjouer leurs projets. Læstadius pensait que les récits de stalos avaient leur origine dans le souvenir laissé en Laponie par les invasions vikings. Un peu comme certains folkloristes du XIXe siècle qui ont cru retrouver dans le mot « ogre » le mot « hongrois », et dans les ogres des contes français le souvenir des invasions des Huns. Mais les contes d’ogres dupés sont des récits archétypiques qui font partie du folklore de nombreux peuples, et ils remontent sûrement plus haut qu’à l’époque des invasions. Et certains stalos de Laponie, qui n’ont qu’un œil au milieu du front, rappellent le géant grec Polyphème de l’Odyssée.
Les rapports entre les Scandinaves sédentaires et les Sames semi-nomades ont longtemps été délicats, allant de la tolérance inquiète et une certaine entraide jusqu’aux hostilités violentes, comme en témoignent bien des récits. Au XIXe siècle, la fermeture des frontières sur la calotte nordique freina la libre circulation des Sames dans les territoires polaires et diminua de beaucoup les aires de pâturage. Les Sames perdirent aussi leur droit à la terre, qu’ils durent désormais louer. De 1850 à 1950, les Sames furent soumis à une politique d’assimilation draconienne, allant jusqu’à interdire l’usage de leur tambour rituel, appelé « tambour du diable » par les pasteurs, et leur chant traditionnel, le joik, un chant de gorge exprimant souvent la tristesse ou la colère, et dont certains récits ont gardé un écho. Enfin le brigandage, qui fleurit en Suède comme partout ailleurs lors des périodes de trouble, n’a pas épargné les Sames, comme en témoignent certaines de leurs légendes.
Dans les années 1980 et 1990 s’éleva un important mouvement de protestation contre la politique de la Suède et de la Norvège, qui rendait très précaire le mode de vie traditionnel des Sames. L’OIT, Organisation Internationale du Travail, rédigea la convention 169 relative aux peuples indigènes, reconnaissant aux Sames le droit de propriété sur les territoires qu’ils occupaient traditionnellement. Cette convention, ratifiée par la Norvège, ne l’est toujours pas ni par la Finlande, ni par la Suède, ni par la Russie. En 1984, la Norvège reconnut aux Sames le statut de peuple spécifique et leur octroya un parlement same, pour défendre leurs revendications. Cela a amené une revitalisation de la langue et de la culture sames. Des musiciens connus combinent jazz, musique du monde et joik traditionnel, et il existe maintenant une littérature écrite en langue same.
La culture same a longtemps été exclusivement orale. Pour la connaissance de leurs mythes, contes et légendes, nous disposons principalement de deux types de sources : les témoignages écrits anciens, et les collectes orales plus récentes. Parmi les témoignages écrits, il faut citer le livre Lapponia (1673) de l’humaniste suédois Johannes Schefferus. Cet ouvrage en latin a été commandité par le chancelier de Suède pour combattre les rumeurs injurieuses venues d’Allemagne, selon lesquelles les victoires de la Suède pendant la guerre de Trente ans étaient dues à des pratiques magiques empruntées aux Lapons. C’est une description ethnographique qui eut une grande popularité en Europe, du moins les parties qui concernent la magie, et fut rapidement traduite en allemand, anglais, français et hollandais. Mais le livre ne fut traduit en suédois qu’en 1956.
Knut Leem (1697–1774) était un pasteur norvégien, linguiste et missionnaire en Laponie. On lui doit la première grammaire same et deux dictionnaires norvégien-sami, et surtout une ethnographie des Sames : Description des Lapons de Finlande : leur langue, leur mode de vie et leurs anciens cultes idolâtres (1767).
Certains témoignages anciens ont été rédigés par des pasteurs, étrangers à la culture same, et qui méprisaient leurs récits « superstitieux » et cherchaient la plupart du temps à les éradiquer. Quelques exceptions notables :
– Lars Levi Læstadius, (1800–1861). Suédois par son père et Same par sa mère, devenu pasteur et administrateur de l’Église luthérienne de Suède. Grand botaniste, il a participé à l’expédition française de Joseph Paul Gaimard en Laponie (1838-1840). Vers 1840, il fonda un mouvement piétiste, pour combattre les ravages de l’alcoolisme parmi ses paroissiens, en grande partie Sames. Profondément attaché à la culture same, il tenta de faire une fascinante synthèse entre les croyances traditionnelles sames et le christianisme. Dans son livre Fragments de mythologie same (1840–1845) il commente les écrits de ses prédécesseurs sur les croyances sames et essaie de les ériger en un système mythologique. Le manuscrit, longtemps disparu, a été retrouvé très tard et publié pour la première fois en finnois en 1991 et en norvégien en 1997.
– Jens Andreas Friis (1821–1896), linguiste et théologien norvégien, a étudié à Helsinki auprès du Finlandais Elias Lönnrot, compilateur du Kalevala et fondateur des études de folklore en Finlande. Il a enseigné le same et le finnois à Oslo. Ses cartes thématiques ont grandement contribué à la connaissance des ethnies de la région circumpolaire et de leurs langues avant l’instauration obligatoire du norvégien dans les écoles de Norvège. Il a recueilli et publié des récits sames traditionnels, surtout à titre d’exemples linguistiques.
– Just Knud Qvistad (1853–1957), théologien, et homme politique. Nommé directeur du séminaire de Tromsø, dans le nord de la Norvège, il fut fasciné par la langue et la culture sames. Il fut pendant des années curateur des collections sames au musée de Tromsø et publia cinq volumes de contes et légendes sames, en collaboration avec le poète norvégien Finn Strømsted.
Les collectes faites directement dans la tradition orale, par des collecteurs ou chercheurs souvent plus respectueux et sympathisant avec la culture same, nous donnent par la force des choses un état beaucoup plus tardif de ces récits. C’est le cas d’Emilie Demant Hatt (1873–1958), peintre, écrivain et ethnographe. Après un voyage en Laponie suédoise en 1904, elle apprit le same et en 1908 passa seule parmi les Lapons une année qu’elle qualifia de la « plus enrichissante et la plus étrange de toute (sa) vie », partageant la hutte du Same Johan Turi, pour noter des renseignements détaillés sur le mode de vie, la mentalité et les récits des Sames. En 1922, elle publia un recueil de mythes, contes et légendes sames, Auprès du feu, qui contient un certain nombre de courts récits étiologiques.
Je remercie vivement Kjeld Jakobsen pour avoir traduit du russe « L’Aurore boréale et la Fille du Soleil » et « Comment les baies de la toundra ont obtenu leur couleur », et Galina Kabakova pour ses précieux conseils et pour avoir traduit du russe « Le Tonnerre libéré », « La Légende de l’oiseau » et « Le Conte du chien ».
À l’origine du monde