Des vies bouleversées. (2)

1147 Mots
Comme si cela ne me suffisait pas que ma journée n’ait été qu’un amas de malaises et de bizarreries, Flora et Aubin qui ont raté leur bus, en sortant plus tard de leur dernier cours, me demandent de les déposer chez eux. Après réflexion, ils ont certainement fait exprès de le louper… — Séléna, comment te sens-tu ? commence Aubin. — Bien, un peu perturbée par cette étrange journée, mais globalement ça va, je tiens le coup. Pourquoi ? — Et bien… reprend Flora hésitante. — Mais que se passe-t-il à la fin ! Vous n’allez quand même pas vous mettre aussi à être si bizarre ! Flora se détourne de moi de façon que je ne voie plus son visage et, perdant patience, je jette un coup d’œil dans le rétroviseur en fronçant les sourcils, pour intimer à Aubin et Flora, qui me regarde étrangement, de me répondre. — Je suis désolé de t’annoncer ça maintenant, nous devions le faire la semaine dernière, mais suite aux derniers événements, nous n’en avons plus eu l’occasion, dit-il en toute hâte avec un ton d’excuses dans la voix. C’est Flora qui reprend après un moment de silence et je découvre les larmes qui roulent sur ses joues roses. — Nos parents ont été mutés dans une université de New York et nous devons avoir déménagé pour la fin du mois. La fin de sa phrase s’étouffe dans les sanglots. — Tu sais combien nous t’aimons, Séléna, dit Aubin, la mâchoire tellement crispée qu’il a du mal à articuler. Mais nous n’avons pas le choix. Nous voulions terminer notre année scolaire avec toi en allant habiter chez notre grand-tante, mais elle est trop vieille et papa dit qu’elle n’aura pas la force d’assumer deux ados de seize ans. J’en ai le souffle coupé, avec tout ce qui m’arrive, je vais encore perdre deux des personnes les plus importantes pour moi, qui auraient pu m’aider à supporter tout ça. Mais soudain, cette voix dans ma tête que je n’ai pas entendue depuis l’enterrement, résonne « Destinée ! ». Je me calme le temps de déposer Flora et Aubin devant la grille de chez eux. — Je vais réfléchir à une solution, on ne peut pas être séparés maintenant ! dis-je en essayant de contenir ma détresse. — Nous aussi, on en reparle demain, me dit Flora, les yeux rougis par les larmes, en descendant de la voiture. — À demain ! lance Aubin débordant d’un optimisme que j’aurais aimé partager. Tous deux m’envoient un b****r que j’attrape au vol. Nous le faisions toujours pour nous réconforter, depuis que nous nous sommes connus au jardin d’enfants et ne nous sommes jamais quittés. Je repars en direction du ranch où j’habite depuis toujours. En arrivant devant la maison, je constate que mon père est déjà rentré du travail et que mes parents m’attendent sous le porche, tous deux légèrement tendus, ce qui m’inquiète. Je ne prends donc pas la peine de mettre ma voiture au garage et m’arrête devant le porche. Je saute de voiture et je vais les rejoindre, anxieuse. — Bonsoir, est-ce que tout va bien ? Vous avez l’air tendu… — Bonsoir chérie, nous allons bien, me dit ma mère avec cet air qui dit « pardonne-moi, mais je n’ai pas le choix ». — Séléna, je sais que ce ne sera pas facile à vivre et nous en sommes désolés. Mais nous ne pouvons repousser l’échéance de cette annonce. Je les regarde, perplexe, alors qu’un signal d’alerte s’allume dans ma tête, indiquant « attention, encore une mauvaise nouvelle ! » — Séléna, je quitte la maison. — Quoi ? ! — Je suis désolé, vous n’y êtes pour rien, mais je ne supporte plus de vivre ici sans Peter. — Mais papa… ! Les mots ne veulent plus sortir. Mon père est accablé, détruit par la perte de son fils et nous ne sommes que trop de souvenirs inévitables et invivables pour lui, même s’il certifie que nous n’y sommes pour rien, je sais qu’en partie si. Il doit fuir, je le sens, je ne peux l’en empêcher et pourtant, j’ai envie de lui hurler dessus qu’il n’est qu’un égoïste et que j’ai besoin de lui, mais ça aussi, c’est être égoïste. Je repense alors à ma promesse faite à Peter, d’être forte et de vivre heureuse quoi qu’il arrive, même si cela signifie que, pour ça, mon père aussi doit être heureux, mais sans nous. — Tu vas me manquer. Quand pars-tu ? — Tu vas me manquer aussi, chérie. Il me serre contre lui. — Mes affaires sont prêtes, je pars dans une heure environ, quand les papiers seront signés. — Quels papiers ? En regardant mes parents, je me sens tout à coup ridicule d’avoir posé la question. — Ceux du divorce, et de la vente de la maison. Je suis choquée, je vais devoir quitter tout ce qui me raccroche au souvenir de mon frère et ils ne m’ont pas prévenu ! — Pourquoi la maison ? Le ranch est dans la famille depuis si longtemps, Peter l’adorait encore plus que moi, nous avons grandi ici, où va-t-on aller ? Je ne connais que ça, je ne veux pas partir ! De plus, la maison est assez grande pour accueillir les jumeaux Hathaway et leur éviter de déménager. Au moins jusqu’à la fin de l’année ! S’il te plaît, maman ! — Séléna, reprend ma mère avec toute sa douceur et son autorité que je sais ne pas pouvoir contester. Ton père part à New York, où M. Hathaway lui a trouvé du travail, il leur manquait un professeur de sciences à l’université et ça tombait à pic. Quant à nous, nous partons à la fin du mois pour la Californie. — La Californie ? hurlé-je ahurie. — Le tribunal de Grande Instance de Los Angeles m’a proposé un poste. — Et où va-t-on habiter exactement ? — J’ai acheté une maison au bord de la plage de Long Beach, l’air de l’océan nous fera du bien, je pense. Ce n’est peut-être pas si mal après tout, les chevaux resteront au ranch, puisque M. Sullivan a fini par acheter le tout et je sais que M. Sullivan le laissera en l’état, il aime trop son authenticité. Je me souviens encore de son excitation à chaque fois qu’il rendait visite à mon père, toutes les fois qu’une course de chevaux était prévue dans le coin. Flora et Aubin partiront en même temps que moi, notre séparation sera, certes, difficile, mais ils viendront me voir quand mon père fera le voyage et je les verrai quand je rendrai visite à mon père pendant l’été. Il ne me reste plus guère de temps à supporter les comportements bizarres des élèves et des professeurs du lycée de West High. Nouveau départ, nouvelle vie, nouveaux amis, enfin, je l’espère…
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