Des vies bouleversées. (1)
Prologue
Nous croyons que le monde est tel que nous le voyons, comme on nous l’a toujours enseigné, à l’école ou dans les enseignements religieux. Mais parfois, tout n’est pas rationnel, toute explication n’est pas forcément logique car la science n’explique pas tout et nos convictions ne sont pas toujours les bonnes.
Il n’est pas toujours facile de croire sans voir et pourtant, c’est ce que l’on appelle « avoir la foi ». Si je n’avais pas eu la foi, aujourd’hui, que serions-nous devenus ? Et encore maintenant, alors que l’être que nous aimons le plus au monde se bat pour sauver un univers tout entier, je dois m’accrocher à cette foi qui m’a amené jusque-là, pour garder espoir jusqu’au bout…
1.
— Tu es prête ? me demande ma mère sur le pas-de-porte de ma chambre.
— Presque, j’arrive dans une minute… dis-je en essayant de garder une voix neutre tout en essayant de contenir mes larmes ; malheureusement, celles-ci me trahissent et se mettent à couler le long de mes joues.
Je n’ose pas regarder ma mère en face, je sais que son visage est aussi triste que le mien, sauf qu’elle sait se montrer forte et ne pleure presque jamais devant moi. À moins qu’autre chose la motive ? Elle était si mystérieuse ces derniers temps…
Cela fait maintenant un mois, que mon petit frère, Peter, âgé de huit ans, que j’aimais tant et qui était mon meilleur ami malgré notre différence d’âge, s’est éteint paisiblement à l’hôpital général d’Albuquerque, le deux février deux mille dix.
Il a suffi d’une tragique chute de cheval, pour que tout vole en éclats : ma famille, mes amis, mes rêves et mes projets. Je ne comprends toujours pas comment cela a pu se produire, Peter montait à cheval depuis l’âge de deux ans et était le meilleur cavalier junior de tout l’État ! Médaillé à multiples reprises, je ne l’ai jamais vu commettre une seule erreur qui aurait pu le mettre en danger. Il était même d’une prudence exagérée en ce qui concernait tant la préparation de sa monture que la sienne.
J’avais tout pour être heureuse et voilà que je dois tout recommencer à zéro…
Peter n’avait que huit ans, mais parfois, j’avais l’impression que c’était moi la petite sœur et lui l’aîné ; dans ses derniers instants, il a regardé mes parents et leur a dit qu’il les aimait. Il m’a pris la main et de ses beaux yeux verts, il m’a regardé, si intensément que j’avais l’impression que mon cœur allait exploser, en me disant :
— N’oublie jamais que j’ai vécu heureux et que je t’aime, petite sœur. Je serai toujours là pour veiller sur toi, tu verras… Maintenant, je dois partir, promets-moi d’être heureuse, quoi qu’il arrive, afin d’accomplir ta destinée !
Je le lui ai promis, même si je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait signifier, peu importait tant que je le rendais heureux dans ses derniers instants, et avec le plus merveilleux sourire que je ne lui avais jamais vu, même dans les meilleurs moments, il a fermé les yeux.
Durant les jours qui ont suivi, le bruit continu de l’électro–cardiogramme a résonné dans ma tête comme un cauchemar permanent.
J’étais anéantie et me demandais ce que nous allions devenir. J’ai obtenu la réponse quelques jours plus tard, sur le chemin du retour, alors que nous rentrions à la maison après l’enterrement. Cela faisait presque une semaine que personne ne se parlait, sauf nécessité, rongé par le chagrin, une semaine que je n’avais pas vu un sourire ou entendu un rire, même devant un film drôle. Nous n’étions plus qu’à un ou deux kilomètres de la maison quand mon père a brisé le silence pesant qui régnait dans l’habitacle.
— J’irai dès demain à l’hippodrome… dit-il à ma mère. Je vais vendre les chevaux, M. Sullivan avait l’air intéressé par quelques-unes de nos bêtes, il me fera probablement une bonne offre.
Son ton était d’une morosité accablante.
Je m’apprêtais à protester car Peter adorait son haras et que nous ne pouvions pas faire ça, quand une voix a résonné dans ma tête, si forte, si poignante, que je n’ai pu l’ignorer : « Destinée ! » Alors je me suis tue, sans savoir bien pourquoi, mais j’ai su qu’il le fallait.
Les jours suivants ont été terribles à supporter. Mais j’avais fait une promesse à Peter et celle-ci étant devenue la chose la plus importante à mes yeux. J’ai traversé non sans difficultés les épreuves, que j’ai dû affronter les unes après les autres, comme on enfile des perles sur un fil pour en faire un collier, mais celui-ci, une fois la boucle terminée, je l’ai jeté le plus loin possible derrière moi, afin de l’oublier autant que possible.
Cela fait donc une dizaine de jours que je ne suis pas allée au lycée, quand ma mère me dit :
— Ma chérie, même si les choses sont différentes, il faut reprendre le cours de ta vie. Tu as des examens dans quelques semaines, tu les attends depuis si longtemps, tu ne peux pas te permettre de les rater ! Tu dois reprendre les cours.
Ne sachant que répondre puisqu’elle a raison, j’acquiesce d’un hochement de tête et prépare mes affaires pour retourner au lycée dès le lendemain. Mes professeurs me dispensant systématiquement de devoirs à cause de mes facultés à tout assimiler très vite (parfois trop à leurs goûts), je n’aurai donc rien à rattraper, il me suffira de leur demander un résumé des cours que j’ai manqué.
Je prends donc exemple sur ma mère qui se débat jour après jour pour remonter la pente, ne pas se laisser aller et faire de son mieux pour me soutenir.
Mon père, lui, refuse de voir la réalité en face, il s’enfonce dans le chagrin, ne pensant plus qu’à sa douleur de vivre ici, de me croiser tous les matins en s’attendant à voir débarquer Peter à ma suite, comme ce dernier avait l’habitude de le faire. Me reprochant à chaque regard, le souvenir que je lui inflige.
Jusque-là, ma vie s’était toujours bien déroulée, sans encombre, ma famille ne se disputait presque jamais, et contrairement aux autres adolescents, j’adorais mon frère, nous nous entendions à merveille et étions de vrais complices.
J’ai peu d’amis, je suis principalement en compagnie de Flora et Aubin, mes amis d’enfance, mais je m’entends bien avec tout le monde. Même celle qui tient la légendaire place de « peste du lycée », a toujours été sympa avec moi et m’apprécie, bien que je ne fasse rien pour cela. Je n’ai pas de petit ami ; mais les garçons qui n’espèrent qu’un « oui » ce n’est pas ce qu’il manque. De ce fait, même si je n’apprécie pas franchement mon reflet dans un miroir, ma banalité ne m’a jamais effrayée.
Mais quand j’arrive au lycée après ces quelques jours d’absence, quelque chose cloche. Tout semble différent et j’ai l’impression de voir le monde à l’envers. Quand j’entre sur le parking, tout le monde s’arrête de parler, de marcher ou de s’activer pour mieux me dévisager et me regarder passer. Flora et Aubin m’apprennent en me rejoignant, ce que cette étrange attitude signifie.
— Salut Séléna, me dit Flora un peu déroutée par la scène qui l’entoure. Tout le monde est au courant de la terrible nouvelle. Ne sachant pas comment tu réagissais à ce qui t’arrive, ils ne savent pas comment se comporter.
— J’ai plutôt l’impression du contraire ! Pire encore, on dirait qu’ils se sont concertés pour mieux m’achever ! rétorqué-je.
La situation devient ridicule. Plus personne n’ose m’adresser la parole, les garçons ne se retournent plus sur mon passage (Ce qui, en soi, n’est pas un problème, mais je m’y étais habituée, comme à un rituel, d’où le fait que ce changement me marque.), un professeur sur deux demande une minute de silence au début du cours (n’importe quoi !) et même M. McKarty m’a convoquée dans son bureau pour savoir comment je me sens et me proposer de consulter la psychologue scolaire ! J’ai dû user de toute ma persuasion, pour prouver à M. McKarty que je me sens bien et plus que prête à passer mes examens.
Tout à coup, j’ai l’impression d’être différente, pas en moi-même, mais vis-à-vis des autres. Une étrange sensation me parcourt de la tête aux pieds, mais je n’arrive pas à mettre le doigt sur le problème.
C’est en sortant sur le parking, pour rejoindre ma voiture qui m’offrira une bulle de normalité, que je comprends. Je suis soudain devenue une bête de foire, une attraction nouvelle, comme si tout cela était une chose insolite que personne n’avait jamais vue auparavant. Je ne suis même plus une personne, juste un sujet de conversation et de supputations. Pourquoi ? Je ne suis pas la première et je ne serai pas la dernière à perdre un être cher ! De plus, je ne me suis pas laissé aller, je continue de prendre soin de moi, de manger, j’ai gardé les mêmes habitudes, même si pour certaines, je suis seule maintenant pour les accomplir et mon attitude en classe est restée la même.
Malheureusement, une chose va changer, une chose à laquelle je ne m’attends certainement pas.