Rogan
Je me remettais lentement du choc de ces derniers jours. Les blessures, physiques et émotionnelles, commençaient à cicatriser, mais je n’oublierais jamais les pertes que j’avais subies. Ces dernières nuits, j’arrivais enfin à dormir, même si ce n’était que quelques minutes. Ces moments de calme étaient devenus des trésors pour moi. J’enviais ceux qui pouvaient passer toute la nuit à dormir, à rêver, à se réveiller avec des souvenirs d’aventures, de lieux imaginaires. Mais moi, dans ma solitude, les rêves n’étaient plus qu’un lointain souvenir, un mythe que je ne pouvais plus toucher du doigt.
C’était la nuit quand je sortis avec Rabed et d’autres membres de la meute pour faire la patrouille, comme d’habitude. Nous n’avions pas de chemin précis, mais cette fois, la mission était différente. Nous étions proches de la frontière, là où la rivière séparait notre territoire de celui de la meute de RedMoon. La rivière coulait paisiblement, comme si elle ne se souciait pas des conflits qui se préparaient à l’horizon.
« Je crois que la bataille n’est pas loin », dit Rabed d’un ton inquiet, sa voix trahissant la tension qui l’habitait. « Mollard reviendra, c’est certain. Il veut s’emparer de notre meute, mais avec l’état de notre armée, on ne sait même pas comment réagir. »
Je sentais la même incertitude peser sur mes épaules, mais une conviction profonde persistait en moi. Une conviction que, malgré tout, nous réussirions à repousser Mollard, comme nos ancêtres l’avaient fait. Peu importe la difficulté, peu importe la faiblesse de nos forces, nous avions un atout : notre foi dans la justice de notre cause.
Je m’assis contre un arbre, le dos contre l’écorce rugueuse. La nature autour de nous semblait calme, mais tout était tendu, comme si elle-même attendait un événement qu’elle ne pouvait pas encore comprendre. Je pris une grande inspiration, fermant les yeux un instant pour me recentrer.
« Cette terre appartient à nos ancêtres », murmurai-je, presque pour moi-même. « Ils ont sacrifié leurs vies pour la protéger, et nous devons faire de même. Mais je crois que nous avons la force nécessaire pour le vaincre, nous devons garder foi en notre héritage. »
Raber, silencieux pendant un instant, hocha finalement la tête.
« Je l'espère. Mais il faut que nous soyons prêts. »
Les bruits de la rivière m’apaisaient, et la brise légère qui soufflait dans les arbres me rafraîchissait le visage. L’odeur douce de la framboise et de la cerise flottait dans l’air, un parfum qui semblait me réconforter. C’était comme si, dans ce moment de calme, la nature nous murmurait que tout ne serait pas perdu, qu’il y avait toujours une chance.
Je fermai les yeux un instant, me laissant emporter par cette sensation de paix. La fatigue me gagnait peu à peu, mes muscles lourds et mes pensées dispersées. Avant même que je ne puisse en être conscient, mon corps se laissa aller, et je m’assoupis contre l’arbre, bercé par le souffle du vent et le murmure de l’eau.
Quelques instants plus tard, je fus réveillé par des tapes légères et pressantes sur mon épaule. Rabed, toujours attentif, me secouait doucement pour me ramener à la réalité.
« Rogan… Rogan, réveille-toi », murmura-t-il, sa voix emplie de douceur mais teintée d'inquiétude.
Je sursautai, le corps figé dans une alerte instantanée. Mes yeux s'ouvrirent brusquement, ma tête tournant encore un peu. Je me redressai d’un bond, en proie à la confusion.
- « Que s’est-il passé ? » demandai-je, en cherchant mes repères, encore perdu dans le flou du sommeil. Mes pensées étaient embrouillées.
« Tu t’es juste endormi », répondit Rabed avec un sourire compréhensif.
« Endormi ? » répété-je, incrédule. Je clignai des yeux, touchant mes lèvres, comme si cela pouvait me rappeler ce qui s'était passé. Il n’était pas possible que je sois tombé dans un sommeil aussi profond. Cela faisait des années que je n'avais pas été capable de dormir plus de quelques minutes d'affilée.
« Au départ, je voulais te réveiller en pensant qu’il t’était arrivé quelque chose. Mais en te voyant paisible, endormi là, je n'ai pas voulu te déranger », expliqua-t-il, observant mon visage marqué par l'épuisement.
Je le regardai, confus et perdu dans mes pensées. Comment avais-je pu m'endormir alors que cela semblait être un véritable mirage pour moi, une sensation inconnue depuis trop d'années ? Était-ce cet endroit particulier, la rivière qui coulait paisiblement à proximité, ou le vent frais caressant mes cheveux qui avait apaisé mon esprit tourmenté ? L'idée qu'un tel sommeil m’ait envahi à cet instant précis me perturbait. Si cet endroit était réellement mon remède, alors il faudrait que je le revienne plus souvent, même sans le vouloir.
« Quelle heure est-il ? » demandai-je, en essayant de reprendre pied dans la réalité, mon esprit encore flottant entre le sommeil et la conscience.
« Environ cinq heures du matin », répondit Rabed, jetant un regard furtif au ciel encore noir, mais dont les premières lueurs du jour pointaient à l'horizon. L'air était frais, et un calme étrange enveloppait tout autour de nous.
Je soupirai, observant la rivière qui serpentaient paresseusement de l’autre côté. Le calme de la nuit m’avait toujours paru étrange, mais aujourd’hui, il semblait presque irréel, comme si la nature elle-même retenait son souffle. Ce silence… trop parfait. Pas un bruit, aucune alerte.
« Y a-t-il eu quelque chose de suspect pendant la nuit ? » demandai-je, un léger frisson traversant ma colonne vertébrale. Mon instinct de guerre me criait de ne pas relâcher ma vigilance.
« Non, tout était calme. Il paraît que Mollard n’est pas encore prêt pour le combat », répondit Rabed, un soupçon de soulagement dans sa voix. Il avait raison. Si Mollard était encore en train de se préparer, c’était une petite victoire pour nous. Mais cela n’éteignait en rien la menace.
« Tant mieux », répondis-je d’une voix basse, mais fermement. « Nous devons reprendre des forces. Nous serons prêts lorsqu’il se décidera à passer à l’action. Allons-y, rentrons à la meute maintenant. »
Avant de partir, je me tournai vers le responsable de la patrouille, qui nous attendait plus loin, observant les alentours avec une concentration attentive.
« Informez-moi immédiatement s'il y a quoi que ce soit de suspect », ordonnai-je. Ma voix portait l'autorité d'un Alfa, mais derrière mes mots se cachait une tension intérieure. Une guerre s’annonçait, et même le plus petit détail pouvait faire basculer l'issue de cette bataille.
« D'accord, Alfa », répondit-il respectueusement, une lueur de confiance dans ses yeux, avant de s’éclipser dans les ombres.