Lannion, 13 septembre, 9 heures 30.Action-réaction. Principe de base des autorités d’un pays. Trois meurtres en moins de 12 heures en trois lieux différents, perpétrés suivant le même mode opératoire, voilà une action pour le moins exceptionnelle. La réaction ne l’est pas moins. Alors que le port du Yaudet nage en pleine effervescence, rue Joseph Morand, la sous-préfecture de Lannion accueille la fine fleur des autorités officielles représentant les deux côtés du Douron : substitut du procureur de Brest, sous-préfet de Morlaix, chef de la brigade de gendarmerie de Lanmeur, côté Finistère ; pour les Côtes-d’Armor, on retrouve Madame le substitut du procureur de Saint-Brieuc, la sous-préfète de Lannion et les chefs de brigade de gendarmerie de Plestin et Lannion. En prime, tout ce petit monde a été rejoint par les responsables des Techniciens en Investigation Criminelle qui sont intervenus sur les différents meurtres. Les mines sont graves, les têtes hautes. À l’évidence, toutes les personnalités présentes affichent une claire détermination, afin d’endiguer cette vague inexplicable, et intolérable, de violence.
Bien évidemment, c’est la sous-préfète de Lannion, en tant qu’hôte ou hôtesse, vous choisissez, qui ouvre la séance. Je vous épargnerai les discours pompeux et pleins de formules de politesse qui s’échangent, et je ne vous livrerai que l’essentiel des propos échangés. Premier point très important, en attendant que les langues se délient, la presse a été tenue à l’écart des deux premiers meurtres. Les versions officielles que les familles des victimes ont acceptées, provisoirement, pour qu’une vague de panique ne s’installe pas dans la population, concluent à une crise cardiaque pour le pêcheur du pont de Toul an Héry. Pour le pilote d’ULM, l’hypothèse retenue est celle d’un crash accidentel dû à une défaillance mécanique. Seule la mort du pêcheur du Yaudet risque de faire des vagues car Hervé Losquet, le passager du bateau pris pour cible par le sniper, a ramené le bateau à son mouillage, non sans rameuter, à grands coups de corne de brume et de fusée de détresse les riverains du secteur. À l’heure qu’il est, la probabilité que quiconque ignore le meurtre de Gildas Cado, à Ploulec’h ou même à Trédrez-Locquémeau, avoisine le zéro absolu. Même si les gendarmes de Lannion sont intervenus rapidement, ils n’ont pu empêcher le rescapé de l’Enfin seuls, en état de choc émotionnel intense, de hurler devant tous les badauds accourus, attirés par le bruit :
— Gildas a été assassiné ! Une balle venue de je ne sais où ! Il y a un meurtrier dans le secteur, on va tous y passer. Tous !
Et d’éclater en larmes de panique tandis que quelques bonnes âmes lui recouvrent les épaules d’une grosse couverture, essayant, en vain, de trouver des mots pour le consoler. Le Capelan ayant été ramené jusqu’au rivage par son occupant survivant, les gendarmes ont toutes les peines du monde à se frayer un passage parmi les curieux pour faire leurs premières constatations, tandis que l’une des ambulances des pompiers emmène le passager assassiné vers la morgue de l’hôpital de Lannion. Hervé Losquet, lui, se trouve pris en charge par le personnel médical d’une autre ambulance et un psychologue, afin de l’aider à retrouver un peu de sérénité. Une fois les véhicules sanitaires partis, alors que les badauds ont été repoussés jusqu’à la descente d’accès au port, les gendarmes peuvent enfin opérer dans le calme. Ce qui, pour être franc, ne change pas grand-chose. La tête du malheureux pêcheur amateur a été défoncée par une balle de gros calibre, munition commune pour les fusils longue portée utilisés par les snipers. Quant à la provenance du coup de feu, compte tenu de l’impossibilité de savoir quelle était la position exacte de la tête de la victime, il est illusoire d’en avoir la moindre idée : rive gauche ou rive droite du Léguer, la rivière qui arrose Lannion ? Pointe de Servel ? Pointe du Dourven ? Chemin des douaniers ? Hauts de Beg Léguer ? Les hypothèses multiples rendent toute récupération de la douille extrêmement aléatoire pour ne pas écrire quasiment utopique. Même si une bonne dizaine de TIC se sont quand même mis à l’ouvrage pour essayer de la retrouver. Comme à Toul an Héry et Saint-Michel.
— Donc, intervient la sous-préfète de Lannion, on peut peut-être espérer avoir une pression médiatique relativement modérée aujourd’hui, mais nous ne pourrons garder le secret des autres meurtres bien longtemps. Que proposez-vous de faire au niveau de la gendarmerie, pour qu’on puisse endiguer, avant demain, le déferlement des journalistes de tout poil ?
L’honneur de répondre revient au capitaine Ottigny, chef de la brigade locale, qui, durant toute son intervention, ne manque pas d’interroger des yeux ses collègues de Lanmeur et de Plestin, pour voir s’il recueille leur assentiment.
— Je serai très bref, Madame la sous-préfète, et je ne voudrais donner de faux espoirs à personne ici, et encore moins aux médias qui vont nous assaillir, comme le public, d’ici quelques heures, mais nous n’avons pour l’instant aucun indice, nous n’avons mis la main sur aucun élément nous donnant une idée de l’endroit d’où sont partis les coups de feu... Comment voulez-vous rassurer les foules avec aussi peu d’éléments tangibles ? Tout ce que nous savons c’est que nous avons affaire à un sniper, un tireur d’élite extrêmement compétent, qui peut se déplacer vite et qui connaît, vraisemblablement, très bien la région. C’est un peu juste pour lancer des recherches sérieuses... Je ne sais ce qu’en pensent les collègues, mais pour moi, et pour éviter la langue de bois, je vais utiliser peut-être un langage un peu cru... on patauge. Et on pataugera tant que l’on n’aura pas un témoin qui nous donnera des précisions exploitables nous permettant de rechercher un profil d’individu. Deuxième élément qui nous permettrait d’avancer, ce serait d’identifier des points communs entre les trois victimes. Pour l’instant, nous n’en sommes qu’au début des enquêtes de voisinage, et il n’est pas raisonnable d’espérer avoir des résultats sérieux avant ce soir, en étant très optimiste.
— Merci Capitaine pour ces précisions, mais puis-je vous demander, intervient le sous-préfet du Finistère, si, comme ça, votre première impression peut laisser penser que les trois victimes pouvaient avoir quelque chose en commun ?
Le temps de mettre la main sur un des dossiers contenus dans sa mallette, et sous le regard dubitatif de ses collègues, le chef de brigade de Lannion reprend :
— Première victime, Robert Dourmeur, 49 ans, retraité de l’armée, habitant Locquirec, divorcé, sans enfants. Deuxième victime, Thibaud Delarance, 34 ans, militaire de carrière en permission, habitant Trébeurden, marié, deux enfants. Et enfin la victime de ce matin, Gildas Cado, 57 ans, retraité, marié, sans enfants, habitant Loguivy-lès-Lannion.
— Et, interrompt le magistrat brestois, ce monsieur Cado avait-il servi dans l’armée ?
— Il faut que je vérifie, Monsieur le substitut, mais je crois qu’il avait été effectivement militaire de carrière.
— Je ne sais pas pour vous, intervient la sous-préfète de Morlaix, et je ne suis pas policier, mais moi ce qui me frappe de prime abord, c’est ce côté militaire ou ancien militaire des trois victimes. Et comme le mode opératoire, ce chasseur d’élite solitaire, a aussi une connotation militaire, je me demande si là, on n’a pas plus qu’une coïncidence...
Qui pourrait deviner les pensées des trois chefs de brigade présents, comprendrait sans doute bien vite que cette première impression peut cacher bien des désillusions et que l’enquête ne fait que commencer, avec son lot de surprises à attendre. Mais les militaires savent se tenir face à leurs supérieurs et le capitaine Ottigny réplique, sans le moindre signe de désapprobation, droit dans ses bottes, et les doigts sur la couture du pantalon :
— Cette piste paraît effectivement intéressante et c’est sans nul doute une des toutes premières que nous tenterons d’exploiter, Madame la sous-préfète.
— Bon, en tout cas, Madame la sous-préfète, Messieurs, je crois, enchaîne Madame le substitut de Saint-Brieuc, qu’il vous sera très difficile de mener l’enquête de manière coordonnée en agissant à trois brigades et à cheval sur deux départements. Je pense donc, et je pense recevoir l’appui de mon confrère finistérien, qu’il est nécessaire de confier l’enquête à la Section de Recherches de Rennes.
— Absolument ! lui revient en écho la voix du procureur brestois. Absolument !
— D’autre part, reprend-elle, je ne crois pas que la politique de l’autruche dans une affaire aussi grave puisse donner des résultats. Je suis convaincue que les médias seront après nous avant ce soir, alors autant les utiliser intelligemment. Encore une fois, je pense que Monsieur le substitut m’approuvera, mais il nous faut lancer des appels à témoins le plus vite possible, et ce sur tous les médias régionaux disponibles : presse écrite, radios et télévisions locales, et FR3 évidemment.
Bien qu’un peu surpris par la détermination inattendue du magistrat costarmoricain, tout le monde approuve les décisions prises, sans, en tout cas apparemment, la moindre réticence...
*
Pendant ce temps, non loin de là un démon sanguinaire recherché par toutes les gendarmeries du secteur se régale d’un petit-déjeuner pris en terrasse dans un des cafés du centre-ville de Lannion. Sourire aux lèvres.
1. Voir Le raisin coule à Lesneven, même auteur, même éditeur.
IIEt le substitut du procureur de Saint-Brieuc a bien raison. Cacher quelque chose aux médias est bien difficile. Dans son émission du matin, Isabelle Lebech, l’amie de toujours, ou presque, de Laure a vu son programme de discussion avec ses auditeurs de Plestin FM complètement bousculé. Depuis 9 heures, juste après le journal présenté par J-R, Jean-René, le directeur de la station, les intervenants se mettent tous à parler d’un sujet complètement inattendu. Elle s’attendait, comme tous les matins, à discuter du programme télé de la veille, de jardinage, de recettes de cuisine ou de problèmes relationnels du genre « Ma fille ne fait que m’insulter » ou « Mon mari passe plus de temps à jouer aux boules qu’avec moi. » La routine quoi, mais une routine qu’elle apprécie car cela lui a permis de nouer des liens très particuliers avec ceux qu’elle appelle ses amis du bout des ondes ; elle a un peu l’impression d’être leur grande sœur, parfois même leur grand-mère, en tout cas, celle à qui l’on confie tous ses secrets. Ce matin, changement d’ambiance, dès le premier auditeur qui s’en prend à la presse restée muette dans tous ses journaux du matin, alors qu’il y a eu deux personnes tuées par balle à quelques kilomètres d’intervalle, dans une partie du Trégor réputée calme. Un témoignage surprenant pour Isabelle, qui repose sur des observations directes ou sur des déclarations de proches des victimes. Et plusieurs autres fidèles de l’émission interviennent dans le même sens, ajoutant parfois des détails aux interventions précédentes. Isabelle a déjà du mal à filtrer ces dizaines d’appels quand, vers 9 heures et demie, tombe le nouveau scoop, l’assassinat du pêcheur du Yaudet, un meurtre vite confirmé par une dizaine d’autres habitants du petit port à l’embouchure du Léguer. C’en est trop pour la pauvre Isabelle qui décide de s’octroyer un mini-break en envoyant le dernier CD, numéro un des ventes depuis trois semaines, sorti chez Sony : Les Champs-Élysées revus et corrigés sur un rythme de gospel par une chorale locquirécoise. Mais cette coupure dans son programme, c’est avant tout l’occasion d’appeler sa copine Laure pour lui annoncer les nouvelles et lui conseiller d’écouter le reste de l’émission. Mauvaise pioche, elle se casse le nez, la belle balafrée ne répond pas au téléphone, sans doute trop concentrée sur un article à écrire ou son dernier bouquin. L’émission reprend donc, laissant les oreilles d’Isabelle tout aussi “éberluées” que celles des autres collaborateurs de la station. À 11 heures enfin, son émission prend fin, lui permettant de faire redescendre d’un cran cette excitation qui a été la sienne pendant près de deux heures. Une excitation, pourquoi le cacher, mêlée d’inquiétude, car tous ses interlocuteurs, s’ils manifestaient leur colère de ne pas avoir été tenus au courant par la presse, laissaient transparaître une peur évidente. Celle de savoir un tueur, masculin ou féminin, en liberté tout près de chez eux, et apparemment décidé à tuer qui que ce soit, sans mobile apparent. Qui que ce soit... Donc eux-mêmes, leurs amis, leurs enfants, leur famille... qui sait ? Isabelle sort du studio comme sonnée, comme si elle descendait d’un ring de boxe après avoir encaissé des dizaines de coups, sans aller au tapis. KO debout. L’air un peu frisquet et venteux de septembre la requinque un peu, et elle retrouve une démarche presque normale en arrivant à hauteur de sa nouvelle Picasso, d’un rouge aussi flamboyant qu’immaculé. Elle pose la main sur la poignée de la porte quand une voix éraillée l’interpelle :
— Mademoiselle Isabelle !
Surprise, mademoiselle Isabelle se retourne pour se trouver pratiquement nez à nez avec un homme grand, très bronzé, la moitié du visage garnie d’une barbe poivre et sel soigneusement entretenue. Quant à la moitié glabre, elle offre un faciès plutôt harmonieux, s’il n’était parsemé de stigmates de petite vérole et surmonté d’un bandana à tête de mort pour couvrir son crâne. Avec, pour compléter le tableau, un jean qui a dû connaître bien peu de lessives dans sa longue vie et une veste en cuir à franges, genre celle d’Hugues Aufray quand il chantait Stewball. L’homme lui fait immédiatement penser à un héros de La Horde sauvage ou au petit copain motard d’Erin Brockovich dans le film éponyme avec Julia Roberts. Dire que l’animatrice de Plestin FM est déroutée par cette apparition incongrue serait un doux euphémisme. De nuit, “sûr qu’après une telle rencontre”, elle aurait pris ses jambes à son cou et se serait réfugiée dans les locaux de sa radio, où ses collègues mâles auraient eu des chances de la défendre. Mais là, de jour, son attitude ne peut pas être aussi excessive. Et, à vrai dire, les premiers instants de surprise passés, elle se rend compte que l’homme arbore un grand sourire et qu’après tout, il n’a pas l’air aussi antipathique que cela. Grâce en grande partie à ses grands yeux rondouillards qui posent un regard empli de douceur sur le monde environnant, et sur la compagne de Tanguy Rosnoën en particulier.
— Excusez-moi de vous importuner comme ceci à l’improviste, mais je suis un ancien ami de Laure et, la dernière fois que je suis passé à Paris, il y a quelques années, j’ai lu un de ses romans où elle parlait de vous. Je suis venu voir des copains en Bretagne et je suis tombé un peu par hasard sur votre radio ce matin. Je me suis dit que vous pourriez peut-être m’aider à la retrouver... En même temps, j’écoutais vos auditeurs : sale histoire, dites donc, que ce sniper itinérant !
Isabelle retrouve peu à peu ses esprits et c’est même d’une voix presque normale qu’elle arrive à s’adresser à cet interlocuteur qui semble sorti d’un western, à moins que ce ne soit d’une suite de Crocodile Dundee. La cinquantaine svelte, “le teint plus hâlé que celui d’une vache en pleine lactation”, le sourire ravageur, des yeux gris clair qui semblent vous transpercer, l’homme a finalement beaucoup de charme. Charme auquel succomberait bien Isabelle qui, malgré la présence de Tanguy dans sa vie, croit toujours au prince charmant.
— Laure ? Bien entendu, je peux vous aider. Mais j’ai essayé de la joindre il y a quelques minutes, et elle n’a pas répondu. Elle doit être en vadrouille. Je vais essayer encore, vous pourriez me donner votre nom ?
Si Isabelle s’attendait à un nom original à consonance américaine, elle est sérieusement déçue.
— Mon vrai nom est Christophe Féronier, avec un seul R, mais tous mes amis m’appellent “Tofé” un diminutif de mon nom et prénom. Et Laure me connaît surtout sous ce nom, même s’il lui arrive de m’appeler « Sergent », mon ancien grade quand j’étais encore dans l’armée. Mais vous, vous pouvez m’appeler comme vous voulez, Christophe ou Tofé. Vous choisissez !
— Pour l’instant, je vais vous appeler Christophe, et je vais surtout essayer de mettre la main sur cette anguille de Laure. Elle ne tient pas en place.
Tout en jetant des regards furtifs sur le nouvel arrivant, l’animatrice de Plestin FM arrive quand même à composer le numéro de sa copine qui, cette fois-ci, répond, et elle peut lui expliquer le but de son appel. C’est peu de dire que l’annonce de l’arrivée de Tofé remplit LSD de joie. Elle exulte et, plutôt que de parler au téléphone à son ami elle préfère raccrocher, pour le revoir au plus vite.
*
Malgré la météo maussade, la terrasse est de sortie au Baobab, le café-loto le plus proche, et Isabelle et Tofé profitent d’un rayon de soleil bienvenu pour y attendre Laure, en profitant du regain de chaleur et de la vue imprenable sur le monument aux morts et la place de la mairie, encore toute fleurie. À peine dix minutes plus tard, Laure Saint-Donge, dite LSD, fait son apparition, sans beaucoup de discrétion, bousculant la quiétude ambiante. Sa Mini-Cooper cabriolet, jaune et noire, son « abeille » comme elle l’appelle, ne passe pas vraiment inaperçue... Le temps de trouver une place devant la Maison de la Presse, et la voilà qui tombe dans les bras de son ami Christophe dit Tofé. Leur étreinte dure longtemps sans qu’aucune parole ou presque ne soit échangée. Sur le visage de Laure, les larmes de joie coulent doucement et viennent se faire avaler par une bouche qui, elle, est tout sourire. Plus sobre, Tofé se contente de serrer la détective très fort, sans la quitter des yeux. Près de cinq minutes se passent ainsi, cinq minutes d’un bonheur intense et partagé. Le silence se rompt enfin quand l’homme à la veste de cuir relâche un peu sa pression, attrape LSD sous les bras et la fait virevolter autour de lui, comme un père qui savoure le plaisir de revoir sa fille après un long temps d’absence. La pauvre Isabelle, un peu décontenancée devant ce débordement aussi affectif qu’imprévu ne sait plus vraiment quoi faire. Ayant l’impression de jouer la voyeuse, elle propose aux deux amis de les laisser seuls, car ils ont manifestement beaucoup de choses à se dire. L’ancien sergent est le premier à réagir et semble adhérer à la proposition d’Isabelle. Un tête-à-tête avec Laure, sans témoin, semble lui convenir tout à fait, même s’il s’exprime avec une certaine réserve, afin de ne pas offusquer l’animatrice de radio. Laure n’est pas du tout de cet avis, et son ton se veut sans ambiguïté quand elle enchaîne :
— Tu sais, Tofé, avec Isabelle, on a partagé tant de choses depuis tant d’années que je n’ai rien, mais vraiment rien, à lui cacher. On a eu des hauts et des bas pendant tout ce temps, et je peux te dire qu’à tour de rôle, on s’est bien sauvé la mise. Alors Isa, c’est comme ma sœur, on partage tout, absolument tout. À moins bien sûr que cela ne te gêne vraiment ?
L’homme à la veste à franges marque un temps d’hésitation avant de lâcher :
— Ce n’est pas que cela me gêne vraiment, mais j’ai à te parler de sujets douloureux qui remontent à notre période en Afghanistan et après, et j’ai peur que pour vous, Isabelle, ce ne soit difficile à comprendre, voire très ennuyeux, genre discussion de vieux copains de régiment !
Un franc sourire éclaire le visage quelque peu ingrat de l’amie de LSD, à cette évocation.
— Des souvenirs d’anciens combattants ? Arrêtez, rien ne pourrait plus m’intéresser. Surtout qu’avec Laure, c’est un sujet qu’on a toujours évité d’aborder, alors surtout ne vous en faites pas pour moi, je suis tout ouïe.
La moue de Tofé qui lui répond montre que cet enthousiasme est loin d’être partagé.
— C’est-à-dire, reprend-il d’un ton hésitant, ce que j’ai à dire à Laure est plutôt confidentiel, et si j’ai une absolue confiance en elle, je vous connais depuis à peine quelques minutes et je ne voudrais pas...
L’ancienne journaliste de guerre l’interrompt, et même si son sourire, toujours aussi asymétrique, atténue la sécheresse de ses propos, ce qu’elle dit n’en est pas moins clair :
— Écoute, Christophe, tout ce que tu peux me dire, Isabelle peut l’entendre, et j’ai une totale confiance dans sa discrétion. Encore une fois, nous n’avons rien à cacher l’une à l’autre, et nous en avons encore eu la preuve très récemment.
— Un jour, je vous raconterai peut-être les exploits de Laure à Lesneven2 et je crois que vous comprendrez beaucoup de choses...
— Bon, très bien, c’est vous qui décidez. Mais par contre, ce café et surtout cette terrasse ne me paraissent pas être suffisamment discrets pour ce que j’ai à vous dire.
— OK ! répond Laure, on ne va pas retourner chez Hugues, comme il n’a pas beaucoup de temps pour déjeuner, on peut aller chez toi, ma belle ?
— Bien sûr ! Quelques courses au super U au passage, et direction Lanvellec.
— T’es venu en quoi : voiture, moto, stop ? demande avec une certaine curiosité Laure.
— Je suis venu avec “la grenouille”. Et je vais la chercher.
— « La grenouille » s’étonne LSD, qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu vas voir, tu vas aimer !
— Attendez, dit Isabelle, moi aussi, je dois aller rechercher ma voiture.
*
— Tu parles d’une grenouille ! s’esclaffe Laure en voyant arriver l’engin piloté par Tofé.
Au guidon de son énorme quad “Bombardier” venu tout droit du Canada, Christophe Féronier biche comme un pou à qui on vient d’acheter des souliers neufs. Il faut dire que son engin à quatre roues est du genre original, adapté aux grands espaces d’Amérique du Nord. Et équipé aussi pour rouler sur des routes verglacées ou enneigées, avec des pneus presque aussi crantés que ceux d’un tracteur. Le moteur ronronne doucement, ou plutôt feule, car il ne fait aucun doute à entendre son bruit que l’animal qui propulse le véhicule n’est pas un chat ni même une ribambelle de chevaux, mais plutôt un tigre surpuissant.
— Mais, demande Laure, pourquoi tu l’appelles ta grenouille ? Il est superbe ton quad, mais il ne ressemble pas vraiment à une rainette...
— Tu trouves ! Regarde un peu ! Le pare-chocs, les arceaux de sécurité, toutes les pièces métalliques, tout est vert clair avec des taches jaunâtres, ça ne te fait pas penser à une grenouille ? C’est incroyable ! Moi, quand je l’ai vu chez le concessionnaire, ça a été ma première réaction ! Oh ! La jolie grenouille ! Et tu as vu les stickers sur la remorque : des grenouilles, que des grenouilles ! dit-il avec des yeux brillants comme ceux d’un enfant un matin de Noël.
— Bof ! soupire la pauvre Laure en échangeant un regard consterné avec sa copine Isabelle qui, elle, attend sagement derrière la moto à quatre roues. Si tu le dis...
— Mais non Laure, je rigole ! Voilà pourquoi je l’appelle ma grenouille. Viens voir et, Isabelle, crie-t-il à la conductrice de la Picasso, viens aussi !
Il descend de sa “bête”, se plante devant l’énorme grille qui servirait de pare-buffles s’il roulait en Afrique, et leur montre une magnifique grenouille accrochée à une échelle, qui semble leur sourire. La bestiole, tout en métal soigneusement peint, orne la calandre d’une manière incontestablement originale et sa taille appréciable saute immédiatement aux yeux.
— Ah ! Là ! Effectivement, je dis c’est une belle grenouille ! avoue dans un sourire LSD. Donc toi tu as une grenouille, et comme moi je surnomme ma voiture Maya, parce qu’elle ressemble à une abeille, en noir et jaune, on va pouvoir se lancer dans l’écriture : L’abeille et la grenouille. Manque plus que La Fontaine.
— Et moi, bougonne l’animatrice de Plestin FM, je n’ai qu’une Picasso rouge et sans surnom, si ce n’est « la voiture ». Et ça me suffit ! Bon, on y va, parce que j’ai faim ! Et en plus, on bloque complètement la circulation...
— Attends une seconde ! Je vais te montrer la face cachée de ma grenouille, tu vas voir, tu vas rigoler.
Il bondit sur son quad, regarde les deux copines en se marrant à l’avance et actionne son avertisseur : un énorme « Coâ Coâ » largement au-dessus des normes de bruit autorisées envahit le bourg de Plestin. Tous les clients sortent des cafés de la place en trombe pour voir d’où sort cette incongruité sonore, tandis que les riverains jusque-là bien tranquilles devant leur télé, ouvrent leur fenêtre pour faire de même. Un autre avertisseur, plus discret celui-ci mais tout aussi péremptoire, se fait alors entendre, celui d’un camion venant de Trémel et qui voudrait bien que la route se dégage...
*