Lanvellec, Côtes-d’Armor, même jour, 13 heures 30.Assis dans le salon d’Isabelle, face à la grande cheminée en pierre, Laure, tout à la fois excitée et curieuse, s’apprête à expliquer à son amie les liens qui l’unissent à Christophe, dit Tofé.
— Mais avant, je me prendrais bien un petit kir breton. Sans trop de cassis. Tu as toujours ton cidre fermier de Lanmeur ?
— Non, les réserves sont finies et, comme les pommiers n’ont pratiquement rien donné l’an dernier, tu te contenteras du cidre bio de chez U... Et vous, Christophe ? Un kir breton aussi ?
— Tu sais, Isabelle, dans l’armée, on a le tutoiement facile. Alors je t’en prie, appelle-moi Tofé et dis-moi tu, ce sera plus simple.
— OK pour le « tu » ! Et pour le cidre ?
— Je prendrai juste de l’eau ! Plate, s’il te plaît ! J’ai hérité d’une saloperie lors d’une mission en Afrique et, depuis, mon foie et l’alcool ne font plus bon ménage.
— Je comprends ! Mais, excuse-moi de te demander cela, pourquoi tu gardes des gants de coton ? Il fait bon dans la maison !
L’air manifestement gêné, Tofé répond d’une voix sans enthousiasme :
— J’ai chopé une maladie de peau, toujours en Afrique, et il vaut mieux que je laisse mes mains à l’abri, parce que ce n’est pas beau à voir. Et en prime, on m’a diagnostiqué une polyarthrite rhumatoïde déformante, j’arrive encore à faire du quad, mais je ne peux plus me servir d’un fusil, et je n’aime pas qu’on regarde mes mains...
Laure intervient :
— Et aucun dermatologue ou rhumatologue n’a trouvé de solution ?
— Tu sais, les toubibs ici, ils ne connaissent pas beaucoup les maladies parasitaires exotiques, surtout celles de la peau. Allez ! On change de sujet !
Deux minutes plus tard, tout le monde est servi, et Laure peut enfin raconter à Isa comment elle a connu l’heureux pilote de la grenouille.
Un récit qui, manifestement, déclenche chez elle un mélange de joie et d’émotion, à en croire sa voix qui chevrote légèrement, et ses yeux embués.
— Comment te dire ? Avec Tofé, on a vécu des moments si intenses, on a partagé tellement de bonnes choses mais aussi tellement de choses dramatiques qu’on se sent un peu comme de la même famille.
— Même famille ? Alors pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? Pour des gens si proches, vous ne vous voyez pas souvent ! dit d’un ton ironique l’animatrice de Plestin FM.
— Tu as raison, Isabelle ! reprend Christophe. Mais je dois dire que c’est un peu, et même “un peu beaucoup” ma faute. Avec Laure, on s’est connus en Afghanistan. Elle est venue...
— Trois fois ! complète LSD. Deux fois en 2002, au début de la présence française, et une fois, fin mars 2003.
— Trois fois, c’est ça. Et à chaque fois, c’était moi l’officier de liaison, celui qui était chargé de l’accompagner dans tous ses déplacements, de lui faire rencontrer les officiers des régiments présents et aussi les hommes qui étaient en opération. Et quand il lui prenait l’envie de suivre, de l’intérieur, une patrouille ou une unité sur le terrain, c’est moi qui lui obtenais les autorisations nécessaires et qui la chaperonnais, le temps de son reportage.
— Sans toi, continue-t-elle avec une émotion certaine dans la voix, je n’aurais jamais pu réaliser tous ces articles vus “de l’intérieur”, comme je l’ai fait...
— Excusez-moi ! interrompt Isabelle, mais je ne vois toujours pas pourquoi vous ne vous êtes pas vus depuis si longtemps...
— Tu vas vite comprendre... Mon dernier reportage en Afghanistan date de fin mars 2003 ; comme j’étais journaliste free-lance, sans rédacteur en chef, je me suis dit que je devrais profiter de ma présence dans la région pour aller voir ce qui se passait en Irak. D’après les Américains et leurs alliés anglais, les combats faisaient rage, alors j’ai voulu aller voir si c’était vrai. J’avais des copains en Angleterre, ils ont pu me mettre en contact avec le commandement britannique, et j’ai pu me rendre à Bassorah qui était officiellement une zone de combat dévolue aux soldats de Sa Gracieuse Majesté. Tout s’est très bien passé pendant deux jours, et le troisième, on est partis avec mon unité dans le désert, au nord de la ville. Qu’est-ce qui s’est passé, je n’en sais rien, mais on a été pris à partie par des tireurs isolés, qui nous avaient pris pour des Irakiens. On s’est fait tirer dessus, et là, j’ai perdu connaissance. Je me suis réveillée à l’hôpital, avec une belle balafre en prime... Voilà l’histoire... et je n’ai appris que bien plus tard que c’étaient des Américains, isolés de leurs troupes, qui nous avaient pris pour cible, évidemment par erreur. Ça a l’air c*n et invraisemblable, mais pourtant, je te jure que c’est vrai, ajoute Laure en caressant doucement sa cicatrice.
— Moi, pendant ce temps-là, j’étais toujours en Afghanistan et je n’ai rien su de ce qui était arrivé à Laure. Je n’avais pas de nouvelles, mais hormis avec la famille et encore, les communications personnelles étaient soigneusement filtrées, alors je ne me suis pas inquiété. Et puis je suis rentré à mon cantonnement habituel, avant de repartir en mission un peu partout dans le monde. Comme j’avais perdu ton adresse et que je ne voyais pas de reportage de toi dans la presse, je me suis dit que c’était le destin et qu’on se reverrait un jour ou l’autre.
— Et c’est aujourd’hui, avoue, avec un certain plaisir, Laure. Moi, de mon côté la “bavure” irakienne m’avait définitivement fait prendre conscience que le journalisme à sensation, ce n’était plus pour moi, alors j’ai tiré un trait sur mon passé, et...
— Et sur moi avec...
— Et sur toi avec !
— Mais je dois vous avouer quelque chose, dit Tofé d’un ton plus grave, si j’ai voulu revoir ma petite LSD, ce n’est pas seulement pour le plaisir de mettre fin à douze ans de silence, c’est surtout pour une question de vie ou de mort...
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