Une campagne de chasse avec les bandits corses (1851)-3

2011 Mots
— Ah ça ! où diable chasserons-nous ? — Ici. — A cheval ? — Sans doute. — Mais je ne vois pas un pouce de plaine. Mon hôte se mit à rire. — Nous avons des chevaux ad hoc, me dit-il ; nos chasses à courre sont moins grandioses, moins splendides d’appareil que celles de Bourgogne, du Morvan ou des Ardennes, mais elles ont pleine et entière la sauvage poésie du danger, — et vous verrez, si vous avez le courage de nous suivre, que les coups de boutoir du sanglier sont moins à craindre peut-être que les trente ou quarante précipices que côtoierons au galop ou franchirons d’un bond en suivant la meute. — Et à quand cette solennité cynégétique ? m’écriai-je avec une fiévreuse impatience. — Attendez, me dit mon hôte, laissez-moi réfléchir. Et il se mit à compter gravement sur ses doigts. — Nous avons appris, dit-il enfin, qu’une inspection des brigades de gendarmerie de Sartène, d’Arbellara, de Sainte-Lucie et de Tallano devait être passée par un général arrivé du continent il y a deux jours. Je ne sais quel est le jour fixé pour l’inspection ; mais vous le saurez à Sartène et vous partirez la veille, en sorte que nous aurons tout le lendemain pour chasser en pleine sécurité. Je passai à mon hôte le bandit la plume et l’encrier portatif que j’ai toujours dans mon carnier, et il écrivit quelques lignes à l’adresse de M. Piantelli 3, son cousin, lequel est à la fois le meilleur tireur de sanglier du pays et l’un des plus riches habitants. Six heures après, je rentrais à Sartène sans mon guide de la veille, qui m’avait quitté, par prudence sans nul doute, à une lieue du faubourg. — Eh bien ! me demanda Piétraneri avec un orgueilleux sourire êtes-vous satisfait ? — Oui, lui dis-je ; mais je le serai bien plus encore dans quelques jours. — Et pourquoi cela ? — Parce que probablement j’aurai tué au moins un sanglier. Mais, au lieu de s’épanouir, la physionomie de Piétraneri s’assombrit soudain et il me tourna le clos avec un soupir. J’ai su depuis qu’il avait eu un frère maladroitement tué à la chasse au sanglier. II. Le premier octobre suivant, à midi précis, M. Piantelli, son fils, son neveu et, votre serviteur, nous sortîmes de Sartène, la carchera et les pistolets au flanc, le fusil à l’arçon de la selle, et montés sur ces malingres et nerveux petits chevaux du pays qui font vingt heures de marche sans débrider. Nous étions assez bien équipés pour aller à la chasse à courre, mais il nous manquait l’instrument essentiel : une meute. Nous n’avions d’autres chiens qu’un griffon qui marchait la queue bacs derrière le cheval de son maître, et lord Ebène, mon épagneul, que sa qualité de chien d’arrêt excluait de la fête et qui ne me suivait qu’en amateur. Deux fois je fus tenté de questionner M. Piantelli ; mais le cher homme était ombrageux et me répondait : « Pace ! pace ! » quand je voulais parler chiens. A une lieue de Sartène, je retrouvai mon guide, le berger des Benucci. — Bona sera, Franchi ! lui dit M. Piantelli. — Bona sera, Piantelli ! répondit Franchi. Franchi était à cheval. Il se rangea à mes côtés et continua la route. Le soir, nous atteignions les limites du maquis de Cozzone et la chaumière. — Nous allons coucher ici, me dit Franchi en appelant sa femme qui vint ouvrir. — Vous verrez, me dit M. Piantelli, qu’Ernest Benucci viendra ici cette nuit même, au lieu de se contenter de nous assigner le rendez-vous de chasse. — Mais, objectai-je, n’est-ce point trop s’aventurer ? — Oh ! répondit-il en riant, soyez calme, pace ! Les gendarmes ont bien autre chose à faire ce soir ; il faut que demain leurs boutons soient irréprochablement nettoyés. Nous avions tous mis pied à terre et déchargé les provisions que chacun de nous avait dans son zanio, placé horizontalement sur l’arçon de la selle comme un porte-manteau. Franchi fit un monceau de nos selles qu’il plaça dans un coin de la hutte, débrida les chevaux et leur cria, en les lâchant : anda ! abréviation d’andate qui signifie allez-vous en. Les intelligents animaux n’eurent pas plutôt entendu le mot sacramentel, qu’ils s’enfuirent au galop et gagnèrent le maquis où ils disparurent. — Et c’est là tout ce qu’ils auront à souper ? demandai-je un peu inquiet. — Soyez tranquille, répondit M. Piantelli ; ils seront au point du jour assez repus et assez dispos pour galoper durant dix heures, pourvu qu’ils aient, au départ, une poignée d’orge ou d’avoine. Franchi aida la jeune et jolie maîtresse de la hutte à disposer nos provisions sur la table, réunies à un bruccio et au gâteau de châtaigne qu’elle retirait du feu à l’instant même ; et nous nous mîmes souper avec cet appétit qui distingue les montagnards et mieux encore les Parisiens qui se font montagnards pour un temps donné. Je garderai de la Corse un souvenir rempli de satisfactions gastronomiques ; je n’ai nulle part été aussi convaincu de la prodigieuse élasticité de mon estomac. Je mange et je bois comme un croque-mort. Nous étions encore à table lorsque la porte s’ouvrit sans bruit, et je vis paraître mon bandit aux ongles roses, le licencié en droit Ernest Benucci. Il était enveloppé dans son pilone et laissait passer entre le capuchon et le pan du manteau rejeté sur son épaule, le canon de son fusil qu’il portait, non point en bretelle, — les bandits et les Corses vivant en inimitié n’ont jamais de bretelle à leur fusil, — mais l’arme au bras. — Messieurs, nous dit-il en entrant, je vous annonce pour demain une chasse superbe… si nous n’avons pas une pluie battante avant midi. — Oh ! oh ! fîmes-nous désappointés. — Mon frère, continua le bandit, a passé une partie de la nuit dernière à faire le bois et a trouvé trois brisées différentes : une de ragot, l’autre de marcassin, la troisième de laie. Il est plus que probable, il est même certain que cette nuit il sera aussi heureux que la précédente et que demain, au jour, nous serons sur la voie à ragot. — Hurrah ! m’écriai-je. — S’il ne pleut pas… objecta M. Piantelli. — Eh bien ! répondis-je enthousiasmé, nous nous mouillerons. Le bandit vida un verre de vin, prit un cigare et nous dit : — Bonsoir ! vous savez que le rendez-vous de chasse est à Campo di Diavolo ? — Bien, répondit M. Piantelli. — Vous partez donc ? lui demandai-je. — Sans doute. Il faut toujours être prudent. — Je vais vous accompagner dix minutes, j’ai besoin de prendre l’air après mon souper. Je lui pris le bras et nous sortîmes de la hutte. — Ah ça ! lui dis-je quand j’eus mis entre mes compagnons et moi une centaine de mètres, vous êtes un peu Parisien, partant moins ombrageux que vos compatriotes ; on peut vous questionner, vous ? — Sans doute. — Est-ce qu’en Corse vous chassez à courre sans chiens ? Je ne vois jusqu’ici que le griffon de M. Piantelli et mon épagneul. — Vous verrez notre meute au rendez-vous, soyez tranquille, et vous m’en donnerez des nouvelles. — Bien ; mais ce griffon ? qu’en ferez-vous ? c’est un chien d’arrêt. — C’est un chien d’arrêt qui poursuit et donne de la voix au besoin. Il nous servira à relever les défauts. Mais adieu ; je vous l’ai dit, ajouta-t-il tout bas, j’ai quelque part, sous une hutte du maquis, une brune maîtresse… — Cela suffit ! répondis-je ; à demain ! Et je le quittai pour aller me rouler dans mon manteau et m’allonger près du feu, côte à côte avec mes futurs veneurs. A sept heures précises, le lendemain, nous étions sur pied tous les cinq et prêts à partir. Franchi ouvrit la porte de la hutte, plaça deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet aigu et prolongé. — Que faites-vous ? lui demandai-je. — J’appelle nos chevaux. Ceci me parut merveilleux et j’attachai mon regard sur le maquis voisin avec cette anxieuse curiosité d’un gamin de Paris à qui un bruit lointain de tambour annonce le passage d’un régiment et qui court se poster sur le trottoir, à l’angle de la rue par où les troupes déboucheront. Deux minutes après, un bruit de feuilles froissées, puis une légère ondulation des jeunes pousses tout humides de rosée encore, m’annoncèrent l’apparition des intelligents animaux. Le premier qui sortit était blanc, moucheté de larges taches café au lait : c’était celui de Franchi. Il vint à son maître en caracolant, pirouetta joyeusement autour de lui pendant deux secondes, puis s’arrêta immobile et docile pour recevoir la selle et la bride. Après lui sortirent successivement du maquis les quatre autres chevaux, dont trois étaient tout noirs et le quatrième bai brûlé. Franchi se chargea de les harnacher tous l’un après l’autre ; et ce fut lestement fait. — Andiamo ! nous cria-t-il alors, tandis que nous allumions les cigares à un tison que nous présentait notre hôtesse avec ses petites mains blanches et roses. — Ecco ! répondis-je en sautant en selle. Nous partîmes au petit trot, et, au lieu de suivre la route que m’avait fait prendre Franchi quatre jours auparavant pour aller retrouver les bandits dans leur retraite mystérieuse de l’Alta Cozzone, nous longeâmes le maquis pendant une demi-heure, puis tournâmes à gauche et nous nous engageâmes dans une sorte de vallée assez sauvage, encaissée entre deux autres maquis moins serrés, mais plus hauts de futaie. Cette vallée montait par un plan incliné assez raide et presque en ligne droite au rendez-vous de chasse, le Campo di Diavolo. Le Campo di Diavolo est une petite plaine d’un quart de lieue carrée. Au Nord et au Sud, elle est dominée par une succession de rochers aux crevasses gigantesques desquelles s’élancent, chevelus et ombreux, des bouquets de chênes verts. A l’Est et à l’Ouest, elle domine un immense horizon qui se perd dans la brume de l’éloignement. De ce point culminant, les montagnes qui environnent Sartène paraissent à peine devoir être d’humbles collines ; le golfe de Valinco est une écuelle d’eau, la vallée et la plaine de Tavaro un paysage de carton venu de Nuremberg la veille du jour de l’an et méthodiquement étalé sur une table. A l’Est et à plusieurs milliers de toises sous nos pieds, se déroulent, vertes et solitaires, les plaines immenses de la côte orientale, depuis Porto-Vecchio, qui apparaît comme un point blanc, jusqu’à Aleria qu’on devine dans les brumes du Nord. Au-delà des plaines, la mer d’Italie. Si bien que du Campo di Diavolo nous apercevions deux océans. L’un, dans l’ombre encore, enveloppé de ce nuage de vapeurs qui succède à la nuit et précède le jour ; l’autre étincelant de tous les rayons du soleil qui se levait à peine et chassait les derniers lambeaux de brumes matinales, flottant et s’accrochant dans leur fuite aux angles bizarres des maquis ou aux pointes capricieuses des bancs de rochers qui se détachent çà et là, blancs comme neige, sur le vert sombre des forêts de chênes verts. Le rendez-vous de chasse était grandiose. Un, cavalier, soigneusement enveloppé dans son pilone et le cigare aux lèvres, nous y attendait. C’était Ernest Benucci, — mon bandit à l’eau de rose. Il vint droit à moi comme j’allai directement à lui aussitôt que je l’aperçus, et nous nous donnâmes une franche poignée de main. — Eh bien ! avez-vous dormi sur votre lit de fougères ? — Parfaitement bien. — N’avez-vous pas regretté votre édredon ? — Quelle plaisanterie ! — Je ne plaisante point. La Corse est charmante à parcourir quand on a chaque soir un bon lit chez Piétraneri ou chez Eymieu, place des Diamants ; mais quand il faut coucher sur la dure… — Ah ça ! lui dis-je étourdiment, et vous ? — Oh ! moi, c’est différent : je suis bandit ; c’est-à-dire un pauvre diable sans autre feu que celui que j’allume, sans autre gîte que le maquis. Et cependant… Il sourit avec tristesse. — Cependant ? insistai-je. — De toute cette existence civilisée, dorée, que j’ai menée à Paris, je ne regrette sérieusement qu’une seule chose. — Laquelle. — L’excellent divan de ma danseuse. Il était si moelleux et j’y ai, étendu de tout mon long, rêvé et philosophé si souvent pendant quatre ou cinq heures consécutives. Et en me disant cela, l’ex-lion du boulevard grattait délicatement l’extrémité de ses ongles arrondis et soignés avec une petite lime à manche d’écaille. — Et la danseuse ? demandai-je, ne la regretteriez-vous point aussi un peu ? — Chut ! fit-il en souriant, vous savez où j’ai passé la nuit. Ne me dépoétisez pas mon bonheur présent avec un souvenir presque effacé. Mes quatre compagnons arrivaient derrière moi. — Et Giuseppe ? demanda Franchi en serrant la main du bandit. — Giuseppe fait le bois. — Et les chiens ? fis-je à mon tour. — Ils seront ici dans dit minutes. En effet, derrière les rochers qui s’entassaient vers le Nord et couronnaient le maquis, retentit peu après une rauque fanfare tirée des entrailles d’une corne de taureau. C’était la trompe de chasse des Corses de la montagne. Au même instant un homme apparut sur la côte, et autour de lui bondirent une trentaine de chiens gris de couleur et zébrés de b****s noires comme le charnaigue qui nous avait servi dans notre chasse au mouflon. Ils étaient presque tous de la même taille, les oreilles droites, la tête pointue, la queue en trompette, la gueule assez bien fendue et passablement longue, malgré leur bâtardise évidente.
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