Une campagne de chasse avec les bandits corses (1851)-4

2306 Mots
Ils furent sur nous en moins de dix minutes. Ils n’étaient point couplés, contre l’usage, et pas un seul ne donnait de la voix. Ils se groupèrent silencieusement les uns auprès des autres, obéissant au moindre signe de leur guide, qui n’avait pas même de fouet et ne tenait à la main que sa trompe. — Ils sont peu brillants, me dit Ernest Benucci ; on ne donnerait pas cent sous de chacun d’eux pris séparément, mais vous les verrez à l’œuvre. — Et vous entretenez cette meute ? — Pas le moins du monde. Ce sont tout bonnement les chiens de mes bergers et de mes fermiers qu’on réunit de loin en loin pour une fête pareille à celle que nous allons avoir. Quand la chasse sera finie, ils retourneront chacun chez leur maître et sans qu’il soit besoin de les reconduire. — C’est merveilleux ! — Voyez-vous comme ils sont groupés et serrés, comme ils ont l’air de fraterniser et de s’entendre ? — Oui, sans doute. — Eh bien ! c’est pure convention. Ils ont entendu la trompe, ils savent qu’ils vont en découdre avec un sanglier ; et ils sont unis contre l’ennemi commun. Demain ils se dévoreront s’ils se rencontrent. Ils sont Corses tout comme nous. — Mais, interrompis-je, je crois qu’ils sont peu d’avis d’augmenter leurs rangs d’un champion de plus. Voyez donc les yeux sanglants qu’ils font à maître Ebène. Et je désignai mon épagneul écossais, qui s’était couché à l’écart avec une fierté toute britannique et commençait à hérisser son poil de jais à la vue des nouveau-venus. — Ils protestent, répondit Ernest en riant, ils semblent nous dire qu’un auxiliaire est inutile ; mais ils ne le toucheront point s’il continue à se tenir à l’écart. Je clouai d’un regard lord Ebène à son poste. Le noble Ecossais fit entendre un grognement de mépris à l’adresse des charnaigues bâtardés, puis il allongea sa tête sur ses pattes et ne souffla plus. — Nous n’attendons plus que notre piqueur, il me semble ? fit le bandit. — Le voici, dit Franchi. En effet, du maquis voisin, sortit Giuseppe Benucci, l’aîné des bandits. Il était à pied et suivi du griffon amené la veille par M. Piantelli. Il s’approcha de son frère et lui fit son rapport en patois corse. — Messieurs, nous dit Ernest, nous avons le choix. Que voulez-vous chasser : une laie, un ragot ou un marcassin ? Giuseppe a retrouvé ses trois brisées de la veille. Le rabot est lourd, il se fera battre en deux heures. La laie est maigre, haute sur jambes et elle nourrit. La laie me semble plus féroce et partant plus présentable. — Va pour la laie ! m’écriai-je. Or, en Corse, l’avis de l’étranger, de l’homme à qui on donne l’hospitalité, a force de loi et prévaut toujours ; nos quatre compagnons optèrent pour la laie. — Remarquez, me dit Ernest Benucci, que nous courons un danger en forçant la laie ? — Lequel ? — Celui de nous mouiller. — Comment cela ? — Regardez au Levant. Voyez-vous cette b***e rougeâtre de nuages qui commence à franger le soleil ? — Oui. — Nous avons un proverbe corse qui dit : Porporeo matino agua per camino (rouge au matin, pluie en chemin). — Je connais le proverbe, il est même de tous les pays. Mais comment nous mouillerons-nous plutôt en courant une laie qu’un ragot ? — Parce que la laie tiendra plus longtemps. Or, il ne pleuvra pas avant midi. Il est à présent huit heures, et trois heures nous suffisent pour le ragot. — Tant pis ! répondis-je, nous nous mouillerons. Ce dernier mot fut le signal. Les chiens se dressèrent au son de la trompe et suivirent Giuseppe et le berger qui les avait conduits, dans le maquis occidental où ils se mirent aussitôt en quête. Bientôt nous entendîmes une assez jolie sonnerie d’aboiements discordants entre eux et résonnant à des intervalles inégaux. Les chiens commençaient à goûter la voie. Puis les coups de voix devinrent plus rapides, plus saccadés, bientôt ils nous arrivèrent avec un certain ensemble et enfin ils s’unirent si bien et si vite que nous crûmes n’en plus entendre qu’un seul, et la meute s’éloigna avec un accord d’aboiements qui eût fait penser que les charnaigues avaient parmi eux un chef d’orchestre qui réglait merveilleusement la mesure de leur étrange concert. — La bête est sur pied, dit Ernest. Aussitôt les Piantelli et Franchi poussèrent leurs chevaux et filèrent en avant, prenant des directions diverses, mais qui toutes devaient, suivant leurs inspirations, les conduire au meilleur endroit de la fête. J’allais les imiter quand Ernest me dit : — Attendez-moi. Vous ne connaissez pas le pays, et il ne faut ni vous tuer, ni vous égarer. — Merci de la recommandation. — Au surplus, nous avons du temps de reste, et tandis que mon cousin Piantelli galope en pure perte, nous allons manger un morceau et fumer un cigare. — Mais, fis-je avec une certaine impatience, la bête est sur pied et la chasse s’éloigne. — La bête y sera longtemps, et nous retrouverons la chasse avant peu, croyez-moi. Je vous promets que vous assisterez à l’hallali. Alors le bandit jeta un coup d’œil sur mon cheval. — Vous avez une bonne bête, me dit-il ; elle a les jarrets solides ; mais elle est rétive et je vous prédis que vous vous casserez le cou avant une heure… — C’est rassurant… — A moins que vous ne changiez tout à fait de rôle avec elle. — Comment l’entendez-vous ? — Ainsi : ordinairement le cavalier conduit le cheval ; ici il faut que le cheval conduise le cavalier. Laissez-le faire et cramponnez-vous simplement à la selle. Vous allez voir d’étranges chemins. La meute grondait toujours au fond du maquis, et quoique plus éloignés, ses coups de voix nous arrivaient distincts encore et bien assortis. — Quand nous n’entendrons plus rien, me dit Ernest Benucci en mettant pied à terre et étalant sur l’herbe quelques menues provisions qu’il avait dans son zanio, nous partirons pour les retrouver. En attendant, déjeunons, et tout en déjeunant causons un peu de mon pauvre Paris. Une demi-heure après nous nous étions remis en selle. Le soleil était complètement voilé par la b***e de nuages rouges, l’air avait fraîchi et, au point culminant où nous étions, le froid se faisait sentir assez vivement pour nous empêcher d’ôter nos pilones. Les aboiements des charnaigues ne nous arrivaient plus que vagues et perdus dans l’éloignement vers le Nord-Ouest. — N’oubliez pas ma recommandation, me dit le bandit ; laissez faire votre cheval. Il suivra le mien. Nous partîmes au trot d’abord, puis au trot succéda le galop, et ce galop acquit la rapidité d’un rêve. Cela date d’avant-hier seulement. Eh bien ! je n’ai qu’un souvenir confus, une image tout empreinte de visions et de merveilleux, de la course à laquelle je me trouvai livré alors. Mon guide, ce charmant jeune homme à la taille frêle, aux mains de femme, semblait rivé sur sa selle ; comme le veneur du conte allemand, il semblait emporter son cheval entre ses genoux. Le sentier qu’il suivait, qu’il dévorait pour ainsi dire, courait à la lèvre d’un précipice et était si étroit lui-même qu’à pied je n’eusse point osé y passer. Montée ou descente, l’infernal sentier s’allongeait en mille replis au flanc d’un roc à pic ou d’un maquis sombre, suspendu sans cesse au-dessus d’un abîme ou d’un torrent qu’il franchissait parfois sur un tronc d’arbre jeté en travers comme un pont. Et mon guide le suivait, le buvant, — passez-moi le terme, — avec le galop de feu de la monture que la mienne suivait avec la même ardeur ; et je me laissais aller à cette rapidité suffocante, ébloui, fasciné par cet océan de montagnes et de vallées, de lacs et de torrents qui tournoyaient et semblaient fuir sous nos pieds, me cramponnant avec une sorte de terreur au pommeau de ma selle et laissant flotter la bride sur le cou de mon cheval. Celui qui nous eût, d’en bas, aperçu courant ou plutôt volant entre ciel et terre, car nous avions des brouillards au fond de la vallée, nous eût pris sans nul doute pour deux démons enfourchant des hippogriffes et se passant la fantaisie d’un voyage de quelques centaines de lieues en deux heures. — Anda ! anda ! criait Benucci. Nous entendions toujours la meute, et à mesure que nous approchions, la sonnerie devenait plus stridente. Après une heure de cette course fantastique vers le Nord-Ouest et à travers maquis et rochers, Benucci s’arrêta et, comme le sien, s’arrêta mon cheval. — Tenez, me dit-il en m’indiquant du doigt un petit bouquet de chênes se détachant en noir sur une terre rougeâtre, à quelques cents mètres sous nos pieds, voyez-vous ? le sanglier est là-bas… vous le verrez sortir tout à l’heure et bien escorté. C’était de ce bois, en effet, que partaient les aboiements. Peu après, le sanglier débucha. C’était une grande laie toute noire, élancée, maigre, et qui tenait les chiens à distance. Les chiens venaient derrière, pelotés en un seul tas et tellement serrés que Benucci me dit, en me les montrant avec un sentiment d’orgueil tout national : — Je les couvrirais avec mon pilone. La bête, hors du fourré, hésita quelques secondes sur la direction qu’elle prendrait, puis elle fit tête à gauche et se dirigea vers une vallée étroite encaissant un filet d’eau et encaissée elle-même par une succession de roches à pic qui lui donnaient une couleur sauvage et grandiose que les hurlements de la meute, répercutés par ses nombreux échos, faisaient admirablement valoir. Les chiens s’engagèrent bravement dans la vallée, excités du reste par les notes rauques de la trompe dont sonnait Giuseppe Benucci, qui suivait la chasse, à cheval maintenant et serrant la meute de très près. Avec sa face de bandit, son costume pittoresque et sombre et son cheval noir d’ébène, il était superbe, galopant ainsi presque côte à côte avec ces chiens enragés qui ne perdaient jamais un pouce de terrain. — Andiamo ! andiamo ! me cria Ernest Benucci en remettant au galop son intrépide monture. Et nous nous engageâmes, à notre tour, derrière la meute, dans l’étroit et sauvage vallon qui s’ouvrait devant nous. Le torrent grondait en bas, les chiens menaient un train d’enfer sur les derrières de la laie, les échos multipliés de la montagne se mettaient de la partie ; et presqu’aussitôt la pluie annoncée le matin s’annonça elle-même par un coup de foudre strident qui domina chiens et échos et fit mugir rocs et vallées ; et, à la lueur de l’éclair, nos chevaux épouvantés s’allongèrent sur notre route avec une ardeur fébrile… — et de ma vie je n’oublierai ce siècle de quelques minutes qui s’écoula pour moi au milieu de cet ouragan de bruit de pluie, de dangers, de cris qui, à cette heure, semble retentir encore à mon tympan impressionné. Le vallon se tordait en mille coudes ; tantôt nous apercevions la meute et la bête de chasse qui semblaient avoir des ailes, tantôt nous ne voyions plus que Giuseppe Benucci galopant derrière elle… tantôt encore meute et piqueur, tout disparaissait à un contour du vallon ; mais nous entendions toujours la sonnerie infernale des charnaigues et, la dominant parfois, la lourde et rauque mélodie de la trompe de chasse. Nous franchissions les haies, les rochers et les ruisseaux, que c’était merveille ! Je n’y comprenais rien et je fus tenté bien souvent de croire que mon cheval était tout uniment le diable en personne. — Tenez ! me dit Benucci, notre bête va se faire prendre au Saut-du-Loup. — Qu’est-ce que le Saut-du-Loup ? — Vous allez voir. En effet, à cent mètres plus loin, la vallée s’élargissait brusquement et se trouvait fermée par un précipice incommensurable et descendant vers Sartène par étages de bancs de rochers formant l’escalier. Le plus rapproché était à dix pieds de hauteur. Arrivée à la lèvre du précipice, la laie hésita une seconde, puis, comme l’haleine embrasée de la meute venait lui mourir au visage, elle prit vaillamment son parti et bondit en avant. Elle tomba sur un rideau de bruyères qui masquait les rochers. Comme elle, les premiers charnaigues hésitèrent, puis le plus intrépide sauta et toute la meute dégringola avec lui. Alors s’engagea un combat mémorable. La seconde assise de rochers était à plus de trente pieds de profondeur, le sanglier s’y fût tué. Il se retourna et fit tête aux chiens. Quatre furent décousus en une minute. — Une balle ! cria Ernest Benucci à son frère arrivé le premier sur le bord du ravin. La meute y passera tout entière ! — Impossible ! répondit Giuseppe. Les chiens couvrent le sanglier. Giuseppe disait vrai. On n’apercevait plus sur l’étroite plates forme, convertie en champ de bataille, qu’un groupe informe se roulant et se déroulant en mille bonds, tacheté de sang et d’écume, et duquel partaient de sourds hurlements. Le sanglier disparaissait sous les chiens pelotonnés sur lui et acharnés. Comment une balle irait-elle l’atteindre ? Il y avait neuf chances sur dix de tuer deux chiens et de manquer la bête. — Sta qui ! exclama Ernest Benucci en sautant à bas de son cheval. Puis, avant que nous eussions eu le temps de l’arrêter par une observation ou un avertissement quelconque, il sauta lestement au bas du rocher et se trouva sur la meute. J’eus un moment d’angoisse suprême en le voyant s’ouvrir un passage au milieu des chiens, sans tenir compte des éclairs, de la pluie et du danger auquel il s’exposait en marchant ainsi droit à la laie qui faisait autour d’elle un véritable c*****e. Un moment la terreur me ferma les yeux, car je le vis face à face avec le monstre et devant sentir sa rugueuse haleine sur son visage… puis un coup de feu retentit, et soudain s’éteignirent les hurlements des charnaigues et les féroces grognements du sanglier ; un silence terrible, un silence d’une minute s’établit et me fit ouvrir les yeux. Je n’aperçus d’abord qu’un nuage de fumée enveloppant meute, laie et chasseur, puis le nuage se déchira et je pus voir le sanglier couché sur le dos et expirant, les chiens immobiles de stupeur, et le bandit au milieu d’eux, ayant à la main son pistolet fumant ! Au même instant arrivaient, mais trop tard, les Piantelli et Franchi. — Sonne l’hallali ! cria Ernest Benucci. Il était alors deux heures de l’après-midi : nous avions forcé la laie en cinq heures un quart. Nous mourions de faim et nous étions mouillés jusqu’aux os. De plus, dans la merveilleuse course que nous venions de faire, j’avais perdu de vue lord Ebène, qui avait renoncé à nous suivre et s’était amusé à arrêter des cailles dans un champ d’avoine. Nous rebroussâmes chemin vers la hutte de Franchi. Le lendemain, nous allâmes à l’affût du sanglier. M. Piantelli père en tua un et son fils blessa un marcassin. Et tout cela pendant une pluie torrentielle, une pluie qui m’a reconduit à Sartène et se propose sans doute d’escorter ma lettre à Paris, car elle n’a cessé de fouetter ma vitre tandis que je vous écrivais. Agréez, etc. Ponson du Terrail. 3 Ici encore nous déguisons le nom véritable. Le Castel du diable (1852)
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