Lundi 15 avril 2013. Commissariat de police de Morlaix, place des Halles.Le commandant de police judiciaire, Guillaume Le Fur, ce lundi matin, un peu avant huit heures, rangea sa Clio de fonction sur le parking privé du commissariat, place des Halles à Morlaix, et escalada, quatre à quatre et d’un seul élan, la volée de marches de l’escalier qui mène à la porte principale. Il pleuvait, il avait plu toute la nuit, et le pavé de la ville était brillant et gluant. Guillaume en était, aux abords de la cinquantaine, à l’heure des bilans personnels et du regard en arrière sur son parcours et sur sa vie. Gamin pauvre de l’école communale où on lui avait interdit de parler breton, sa langue maternelle, au prix de quantité de brimades physiques et morales, puis lycéen boursier et encore étudiant besogneux, obligé de faire, ici ou là, de petits travaux pour payer ses études, il était entré dans la police autant par nécessité que par vocation. Il aurait pu, tout aussi bien, être enseignant, il aurait sûrement préféré être professeur de littérature, militaire ou encore inspecteur des impôts. Pour un enfant pauvre de sa génération, l’ascenseur social, comme on dit aujourd’hui, passait, évidemment, par l’école publique et, presque nécessairement, par une carrière de fonctionnaire.
Il avait dû, comme tout le monde, se débrouiller avec quelques accidents de la vie, des deuils et des trahisons, violentes ou, feutrées, les pires, et saisir la chance quand elle passait. Il se souvenait de ses années d’études à l’École de police et des années passées aux Renseignements Généraux à Rennes, sa première affectation, occupé jour et nuit à surveiller des responsables syndicaux, ouvriers, étudiants et lycéens, à pister des autonomistes bretons qui réinventaient une Bretagne de rêve et parfois d’opérette, le verre de cidre ou de chouchenn à la main, dans les arrière-salles enfumées des nombreux cafés de la rue de la Soif. À chaque occasion, il produisait des rapports où le jeu consistait essentiellement, à la demande de sa hiérarchie, à diviser par deux ou par trois le nombre des participants à toutes les manifestations de rue, ruse et mensonge habituel des statistiques devant complaire aux gouvernements successifs, de gauche comme de droite. Guillaume Le Fur, souvent à son corps défendant, avait été le témoin de tant de magouillages et savait tellement de choses…
Après le décès accidentel de sa femme Agathe, dont la voiture était tombée dans un canal de la périphérie de Rennes, au retour de son travail d’infirmière, un petit matin glacé de neige et de verglas, il avait quitté la Bretagne et fait à Paris une longue et brillante carrière d’enquêteur, avait gravi échelons et grades, avant de demander et d’obtenir, quatre ans auparavant, sa mutation au commissariat de Morlaix. Il était au sommet de sa carrière et, de toute façon, n’avait aucune envie ni aucun besoin d’aller au-delà. Il était satisfait de sa situation et de son salaire, l’argent n’ayant que peu d’importance pour lui. Suite à une récente réforme, encore une, se disait-il, la police avait pris les grades de l’armée. Il préférait à son nouveau grade de commandant son appellation antérieure d’inspecteur divisionnaire. Mais ce n’était pas si important et il avait fini par s’y s’habituer. En lecteur inlassable des philosophes stoïciens de l’antiquité grecque puis romaine, il classait les événements et les aléas de sa vie en deux catégories, ceux qui dépendaient de lui et sur lesquels il avait une certaine prise, et ceux qui n’en dépendaient pas et contre lesquels il était vain de lutter. Il prenait donc certaines choses comme elles venaient, souvent avec le sourire. Ainsi, presque chaque jour, il avait grande pitié de tous ceux qui se plaignaient sans arrêt du temps qu’il faisait ou qu’il allait faire et n’avaient guère d’autre sujet de conversation. Guillaume Le Fur prenait les jours comme ils venaient.
Guillaume, malgré un travail quotidien où primaient l’action et le mouvement, était un homme de culture et de livres. À la différence de la plupart de ses collègues de travail qui passaient leurs soirées à regarder des séries télévisées, particulièrement des séries policières, comme s’ils n’en vivaient pas assez sur leur lieu de travail, Le Fur refusait de tuer ainsi le temps et de s’encombrer la tête de tels spectacles. Il faisait un tri sévère dans les programmes. Il lisait sans arrêt, se sentait mal à l’aise quand il n’avait pas un livre à portée de la main ou dans la poche, et, tout récemment, satisfaisant un besoin ancien, s’était lancé pour de bon dans l’écriture. Il avait décidé de narrer ses enquêtes ou celles de certains de ses collègues, en les romançant quelque peu, et se préparait ainsi un passe-temps et un amusement pour sa retraite. Il pouvait compter sur l’aide et l’attention amicale de Jean-Marie Kerguidu, son vieux professeur de français au lycée Tristan Corbière à Morlaix, à qui il rendait régulièrement visite au port de Carantec et montrait ses premiers balbutiements de romancier, qui lui donnait des leçons d’écriture et lui prodiguait conseils et critiques fermes mais bienveillantes.
Il avait encore, à cinquante ans passés, une santé et une condition physique assez étonnantes. Il faut dire qu’il la cultivait et la méritait, pour avoir pratiqué avec bonheur quantité de sports, pratiquait encore le vélo et surtout la course à pied, presque tous les jours, comme une sorte de drogue, partout et par tous les temps. Il aimait nager, était ceinture noire de judo et de karaté et diplômé de plusieurs autres arts martiaux, bien utiles dans l’exercice de son métier. Il était cultivé et large d’esprit, tolérant et bienveillant par nature et par art. On l’avait toujours jugé, et dès l’école primaire, comme remarquablement intelligent, ce qui l’avait toujours fait sourire, car il n’avait jamais su à quoi cela correspondait exactement. Il se manifestait rarement et, de l’avis général, cachait assez bien son jeu. Il avait désormais le cheveu poivre et sel, et on lui trouvait souvent une certaine ressemblance avec l’acteur américain Georges Clooney, ce qui l’amusait, ou l’agaçait parfois, en fonction du niveau et des intentions de ses interlocuteurs, et il disait, en haussant les épaules, que l’acteur en question, plus jeune que lui, avait bien de la chance de lui ressembler. Il avait un humour subtil ou dévastateur, les femmes lui trouvaient beaucoup de charme, et la plupart des hommes le jalousaient ou se méfiaient de lui. Mais dans l’exercice de son métier de policier, il jouissait d’un respect général, voire d’une certaine admiration, surtout de la part de ses plus jeunes collègues. Il était pour eux un modèle vivant, et en était conscient, les conseillait, les aidait et les accompagnait du mieux possible, désintéressé et amical.
Guillaume Le Fur considérait, à juste titre, qu’il existe deux sortes d’officiers de police. Les uns, les plus nombreux, dans leurs bureaux tranquilles et bien chauffés, très à leur aise, marinent dans la paperasse, traitent des dossiers à la suite, les empilent et même les entassent avec le sentiment et l’absolue satisfaction de contribuer à alimenter des statistiques que le pouvoir politique en place, quelle que soit sa couleur, utilise pour sa communication, pour forger son image et, le plus souvent, pour la redorer auprès des électeurs, quand d’autres, sans doute par vocation, et toujours par choix, préfèrent travailler sur le terrain, vivre la rue, la ville et ses problèmes, et continuent encore, un peu à leur manière, à jouer au gendarme et au voleur. De toute évidence, Guillaume Le Fur était de ceux-là, était dans tous les coups, même les plus durs, n’avait peur de rien, car prudent par nature. Il n’était jamais armé sauf pour quelques interventions à risque, où sa hiérarchie et le danger l’imposaient. La plupart du temps, son arme de service restait dans le tiroir de son bureau. Il estimait avoir très largement les moyens de se défendre par lui-même et se fiait toujours à sa bonne étoile.
Guillaume Le Fur donc, Lomic, pour quelques très proches exclusivement, abordait, ce matin-là encore, une nouvelle semaine d’un travail rendu de plus en plus compliqué par la montée de la violence sociale et familiale, liée au chômage, à la perte générale de repères moraux, à l’alcoolisme et à l’usage de stupéfiants. On assistait aussi depuis quelques mois à une recrudescence des vols et des cambriolages avec effraction chez les particuliers, une véritable industrie, souvent l’œuvre de b****s bien organisées, parfois étrangères à la région. Il écrivait rapport sur rapport et commençait à avoir besoin de vacances. Les dernières remontaient au mois de juillet de l’année précédente et elles étaient déjà bien loin…
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