Chapitre 2 Joana de Quincy

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Chapitre 2 Joana de QuincyCe samedi 10 juillet 2021 en début de matinée, nous quittons Paris. Nous, ce sont les quatre personnes assises, sur deux banquettes dans le train qui va rallier Saint-Malo en deux heures quinze. Quand la rame atteint sa vitesse de pointe après Le Mans, les deux grands ados face à moi, reliés par une même paire d’écouteurs, sont déjà complètement endormis. Gueule d’ange et mèche rebelle façon Arthur Rimbaud, Hugo a la tête posée sur l’épaule de Joana. Avec sa coiffure afro et ses dreadlocks somme toute assez sages, cette dernière me fait penser à cette photo d’Angela Davis jeune où s’affiche déjà toute sa farouche détermination. La musique qu’ils écoutent me parvient par intermittence. Ça me dit quelque chose. Elle doit faire partie de ce que mon père me faisait écouter quand j’avais une dizaine d’années « pour mon éducation musicale ». Voix envoûtante de Bruce Dickinson, riffs endiablés de Steve Harris puis percussions furieuses de Nicko McBrain : pas de doute, le jeune couple se fait bercer par Dance of Death du groupe Iron Maiden. Détournant des deux tourtereaux son regard attendri, ma voisine à la fière chevelure argentée, rompt soudainement avec le registre des banalités dont nous usions jusqu’alors comme deux personnes étrangères s’apprêtant à passer la fin de semaine ensemble : « Anton ne tarit pas d’éloges à votre égard. Comment avez-vous donc réussi à l’ensorceler ? –Nulle magie de mon côté. Si charme il y a, il faut le chercher chez Kalysto. –Il est vrai qu’Anton est un grand séducteur… –Ne vous méprenez pas sur la nature de notre relation. Elle relève d’une affinité purement intellectuelle. –Vraiment ? Vous n’êtes pas sans savoir qu’Anton est un grand amateur de femmes, de grandes et belles femmes comme vous… –Merci pour le compliment. J’ai l’immodestie de croire que Kalysto m’a approchée sans l’intention d’ajouter mon nom à son tableau de chasse. Mais Hélène, vous semblez porter à la vie d’alcôve d’Anton la curiosité insistante propre aux maîtresses trop tôt éconduites… –Je comprends mieux maintenant ce qu’il entend par « charmant esprit de répartie ». Racontez-moi plutôt, Margaux, en quoi consiste votre travail de chimiste, mais faites simple s’il vous plaît, mon bagage scientifique est bien mince. –Voilà qui est bien dommage pour qui prétend aider ses concitoyens à mieux comprendre les problématiques du monde contemporain. Mais bon, j’arrête là mes médisances pour ne pas compromettre davantage l’opportunité d’être un jour invitée sur votre plateau télé. L’objectif que je me suis assigné est le suivant : récupérer en sortie des centrales thermiques un maximum de ce gaz à effet de serre qui, émis excessivement par nos sociétés industrialisées, détraque le climat de la planète. Les scientifiques parlent de séquestration du dioxyde de carbone. Au Danemark, j’y suis arrivée en injectant ce gaz dans une solution de ma composition et en faisant passer le tout à travers un filtre rempli d’une poudre active. En France, je suis en passe d’y parvenir directement en dirigeant le gaz, enrichi de microgouttelettes du liquide, sur une série de grilles recouvertes du catalyseur. Cette seconde méthode s’avèrerait considérablement plus performante pour gérer les volumes colossaux des gaz à traiter. Les essais en laboratoire sont devenus désormais suffisamment concluants pour envisager de transposer le dispositif sur une vraie cheminée d’usine. –Aussi susceptible et rancunière que je sois, je sais avant tout reconnaître le talent. En conséquence, vous pouvez compter sur moi pour vous consacrer un reportage et une interview dès que vous aurez réussi ce passage à l’échelle industrielle. Mais ce travail passionnant vous laisse-t-il tout de même le temps de vous consacrer un peu à la chose publique ? –Depuis début mai, après dix-huit mois de travail en binôme, c’est désormais Salomé, ma collègue et amie, qui pilote le projet. Elle a soutenu sa thèse, avec succès, fin avril sur le procédé SøRo (Sørensen-Rodez). Hormis la journée du vendredi que je passe «à la nurserie pour couver notre bébé», je consacre mon temps à la mission qui m’a été confiée au Conseil de France. J’ai déjà plusieurs projets sur lesquels je travaille avec des conseillers d’État. Par exemple, si le procédé SøRo tient ses promesses, je souhaite qu’il puisse être diffusé très vite à tous les pays, gratuitement, ou alors avec une redevance minime permettant de financer des projets de sauvegarde de l’environnement. –Mais Margaux, il ne vous a jamais traversé l’esprit, en arrivant à Paris, de valoriser votre thèse : contacter des “capital-risqueurs”, monter votre start-up pour ensuite, après quelques années, vendre votre affaire à prix d’or à une multinationale chinoise ? –Et vivre dans l’opulence matérielle au cœur d’un monde qui part en vrille ? –Vous ne pensez donc pas qu’on ait besoin “de jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires” ? –Je crois surtout que nos sociétés crèvent d’avoir perdu le sens du bien commun. Comment se projeter positivement dans un monde chaotique où 1 % des habitants possède plus que les 99 % restants ? Kalysto a bien perçu le caractère désespérant de cet horizon, en particulier pour la jeunesse. Il a su lui parler, la convaincre et la mobiliser massivement sur son nom : 78 % des jeunes de 18 à 34 ans ont voté Kalysto ! Il ne peut se permettre de les décevoir. –Vous sembleriez presque douter de sa détermination ? –Conquérir le pouvoir est une chose, l’exercer sur la durée avec sa conviction initiale en est une autre. Mais assez parlé de ma petite personne et de ses états d’âme. À vous maintenant de me dire comment Kalysto est entré dans votre vie. –C’était il y a quatre ans maintenant. J’étais profondément endormie quand il est entré dans ma chambre avec un magnifique bouquet de roses… –… Tel le prince dans La Belle au bois dormant. Que c’est romantique ! Et vous avez craqué ? –Quand bien même je l’aurais voulu, j’étais complètement shootée, couverte d’ecchymoses et dotée d’une dissuasive ceinture de chasteté. –Votre compagnon n’était-il pas un tantinet brutasse et possessif ? –Quelle imagination ! De toute façon, à l’époque j’étais déjà divorcée et sans régulier attitré. Non, j’ai rencontré Kalysto à l’hôpital Lariboisière où j’avais été admise au service traumatologique pour une fracture du bassin. Un banal accident de la circulation. La veille, Anton m’avait remplacée au pied levé sur le plateau pour l’émission phare d’Agora-Planète, avec le succès que l’on sait. –Il vous devait bien en effet ces quelques fleurs. –D’autant que c’est dans cette même chambre qu’Anton rencontrera mon frère Brice qui deviendra ensuite son bras droit au MOJ. Il poussera son dévouement jusqu’à faire rempart de son corps aux balles destinées à son ami… –Et Kalysto lui sera encore redevable pendant les sept mois suivants, abrité dans le cossu bunker de la Place des Victoires conçu par votre frère. –Le président en est bien conscient. Et je prends pour un bel acte de gratitude son souhait de venir fêter l’anniversaire de ma fille à Kermeur cette année encore, malgré les lourdes responsabilités qui lui incombent désormais. » Ma voisine marque une pause. Après avoir inspiré profondément, elle continue : « Ce premier été, là-bas, sans Brice, sera pour moi… ». Hélène de Quincy s’interrompt. Ses yeux sont embués. Je lui prends doucement les mains. Elle relève la tête et poursuit : « Je dois beaucoup à mon frère, savez-vous. Mon mariage n’a pas résisté à la découverte de ma stérilité. C’est Brice qui m’a permis d’être mère. Il a réglé toutes les formalités de l’adoption de Joana directement sur place au Timor oriental. » J’essayais de distraire Hélène de son accès de tristesse en titillant sa fibre journalistique : « Ti-mo-ro-ri-en-tal… Jamais entendu parler ! –C’est une ancienne colonie portugaise envahie en 1975, puis annexée par le grand voisin indonésien, un référendum d’autodétermination très majoritairement favorable à l’indépendance, supervisé par l’ONU en 1999, des exactions de groupes paramilitaires qui redoublent alors que la population a déjà diminué d’un quart en quelques années et, finalement, l’arrivée de la Force internationale pour le Timor oriental pour régler la grave crise humanitaire. –Mais qu’est-ce que votre frère était parti faire dans cette galère ? –Le sous-lieutenant Brice d’Albuquerque de Quincy faisait partie de cette force multinationale mandatée par les Nations-Unies. Sa bonne maîtrise du portugais, langue de nos grands-parents maternels qui ont fui la dictature de Salazar, a dû favoriser sa candidature. Mon frère y réalisa encore deux autres missions comme Casque bleu, sous les administrations onusiennes successives, ATNUTO au premier semestre 2001 puis MANUTO au second semestre 2002. Début juin 2003, il atterrit à Dili, la capitale, en civil cette fois, et en revint quelques semaines plus tard accompagné d’une petite fille âgée de deux mois et demi. » J’ai toujours eu la manie d’interroger les nombres pour corroborer mes intuitions. Neuf mois avant mai 2003 : août 2002, soit durant la dernière mission militaire au Timor du frère d’Hélène. Ce dernier pourrait donc être plus qu’un oncle pour Joana… « Comment votre fille a-t-elle réagi à la mort de Brice ? –Jusqu’en août dernier, Joana envisageait d’embrasser la carrière militaire, comme lui. Elle avait tout programmé : étudier en classes préparatoires, passer le concours de l’École navale puis intégrer l’école des pilotes de chasse de l’Aéronavale. Le lendemain de l’annonce de l’assassinat de Brice, Joana a poussé la porte de ma chambre où je me cachais pour pleurer. Elle s’est plantée devant moi et sans vraiment attendre que j’essuie mes larmes, elle m’a annoncé très calmement : “Maman, j’ai bien réfléchi. Je vais faire de la politique.” Après l’enterrement de Brice, elle a longuement parlé avec Anton. Elle voulait des explications. Je n’ai jamais vraiment su la teneur de leurs échanges, mais elle en est ressortie encore plus motivée. En septembre 2020, elle a créé La Relève, une WebTV qu’elle a alimentée quotidiennement et qui comptait, à la fin de l’année, plus d’un million d’abonnés. Et même, si elle ne les a jamais appelés à adhérer au MOJ, elle les a exhortés à s’intéresser à la chose publique et, plutôt que de se plaindre des politiques, à s’investir eux-mêmes : “Être citoyen ne se réduit pas à déposer un bulletin à chaque consultation électorale !”. Au minimum, elle aura sensibilisé beaucoup de jeunes adultes à s’assurer de leur bonne inscription sur les listes électorales avant le 31 décembre 2020. Depuis l’élection de Kalysto, elle affiche clairement son ambition : être élue députée en avril 2025. –Quel tempérament ! » Et Joana d’ouvrir alors les yeux pour citer du René Char : “Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront.”
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