Chapitre 3 Ite missa est

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Chapitre 3 Ite missa estDepuis Nantes, en cette fin mai 2021, j’ai un point de vue bien différent. L’électorat français a été bousculé par la succession au pas de charge des campagnes présidentielle, référendaire et législative. Avec l’engagement de réduire drastiquement les inégalités en plafonnant revenus et patrimoine, la Nouvelle République a rassemblé une forte majorité des voix des jeunes, des dubitatifs ou des laissés pour compte de la « start-up nation ». S’inspirant librement des constats de l’économiste Nicolas Frémeaux dans son essai Les Nouveaux Héritiers, le candidat Kalysto est allé jusqu’à promettre rien de moins que l’abolition de l’héritage ! Mais, minoritaires à l’Assemblée nationale, les députés Nouvelle République ont dû composer avec les Démocrates Indépendants, leurs Alliés plus modérés, pour adopter le Plan Floréal le 10 mai. Certes, à partir de cette date, les revenus annuels seront bridés à vingt fois le revenu de référence par la Sébastiane4, mais les élus DI, principalement issus de départements ruraux, ont pesé au palais Bourbon pour adoucir et différer les mesures concernant le patrimoine et l’héritage. À compter du premier septembre 2021, chaque Français(e) ne pourra posséder plus de deux unités foncières et ne pourra obtenir dans sa vie entière, par donation ou héritage, plus de deux cent mille francs floréal (FF), à l’exception notable de la transmission des petites entreprises familiales pour ne pas nuire aux emplois en jeu. La sortie de l’euro et l’obligation de détenir tous ses comptes en FF à la Banque de France rendront ces dispositions incontournables même en recourant aux meilleurs conseillers en optimisation fiscale. Les citoyens étrangers ne pouvant plus acquérir de biens fonciers en France, le gouvernement table sur une forte baisse du prix de l’immobilier. Les foyers modestes pour qui les loyers représentent un poste budgétaire important gagneront en pouvoir d’achat et les jeunes couples sans héritage pourront à nouveau acquérir un logement décent dans le centre des grandes métropoles. Bien sûr, ceux qui ont le plus à perdre espèrent, voire soutiennent activement, l’éviction rapide de Kalysto au profit d’un régime conservateur fort, éventuellement d’une « dictature militaire tempérée » garante de l’ordre social traditionnel et capable de mater efficacement les velléités des « partageux ». Les réflexes de classe ont été exacerbés. Et les mesures de rationnement alimentaire qui ont finalement dû être prises par le gouvernement échauffent encore les esprits. Le pays est sur le grill et Gabrielle Destray souffle sur les braises. On prête à la cheffe de l’opposition parlementaire d’avoir déjà retourné secrètement certains députés DI pour mettre prochainement le gouvernement en minorité. C’est dans ce climat électrique que s’achève la saison lyrique au théâtre Graslin de Nantes, ce samedi 29 mai 2021. On y donne la dernière représentation de l’opéra Samson et Dalila programmé pour commémorer le centenaire de la mort de son compositeur, Camille Saint-Saëns. Les événements des dernières semaines ont poussé la plupart des familles bourgeoises à anticiper leur migration estivale. Abandonnant, sous la garde de sociétés de sécurité, leurs grands appartements du centre-ville, elles ont gagné leurs non moins vastes villas de bord de mer, parsemées de part et d’autre de l’estuaire ligérien entre Pornic et Piriac-sur-Mer. La fréquentation de l’opéra nantais s’en est notablement ressentie. Mais ce soir, contrairement aux représentations précédentes, du parterre au poulailler, le théâtre à l’italienne fait salle comble par la seule présence annoncée de madame Carrier. La ci-devant sous-préfète de Barcelonnette a été nommée, en conseil des ministres trois jours auparavant pour remplacer son prédécesseur précipitamment « promu » à la collectivité territoriale de Saint-Pierre-et-Miquelon… Moins pusillanime, la nouvelle préfète de Loire-Atlantique a mené la veille sur le terrain, avec l’appui de la force publique, des opérations visant à faire appliquer le décret de réquisition, au cœur de la métropole, de plusieurs milliers de mètres carrés laissés vacants depuis plus de trois ans par Yvens, le géant du BTP. Après sommation, les vigiles se sont finalement écartés et l’escadron de CRS a défoncé plusieurs portes. D’ici un mois, ces locaux réaménagés pourront accueillir plusieurs dizaines de familles de mal-logés repérés par les services sociaux. Cette prise de fonction musclée n’est pas sans rappeler celle de Louis Le Pensec, ministre de la Mer en 1981, renversant, face aux caméras, des palissades qui privatisaient indûment le domaine public maritime. Ce premier acte d’autorité conforte les inquiétudes de certains commentateurs fort émus de la nomination, à Nantes, par le pouvoir central d’une personne au patronyme si funestement célèbre5. Pendant que l’orchestre s’échauffe, le public attend avec une excitation croissante l’hôtesse de la grande loge officielle côté jardin. On s’interroge frivolement sur sa tenue : arborera-t-elle comme la veille, boulevard de la Prairie au Duc, son tricorne de feutre brodé d’or et sa grande cape bleu marine assortie ? On se fait frémir à peu de frais : une escorte armée va-t-elle faire irruption pour sécuriser les lieux ? Depuis mon fauteuil du premier balcon à côté de la loge dévolue historiquement à la Mairie, j’entends grossir un brouhaha, puis fuser des sifflets ponctués de : « Honte à La France ! », « Staliniste », « Crétine des Alpes » ou « Casse-toi, pauvre conne ». Face à moi, de l’autre côté de la salle, une femme menue d’une petite quarantaine d’années, la frange poivre et sel, en robe de soirée pourpre, prend place impassiblement dans son fauteuil. Son mari, nettement moins serein, s’assoit à sa gauche. Elle lui pose la main sur le genou comme pour le rassurer. Les étudiants de bonne famille qui profèrent sans vergogne leurs invectives espèrent sans doute jouer sur la solidarité, ou au moins l’impassibilité du reste de la salle pour défier la nouvelle préfète. Mais, individuellement, puis par groupe, le public se lève et se tourne en direction de madame Carrier en applaudissant de plus en plus fort et en cadence, forçant la petite troupe d’agitateurs à s’en aller d’elle-même assez piteusement. La préfète se met debout, place sa main droite sur son cœur et s’incline à plusieurs reprises avec solennité. Le lendemain matin, on apprend que les quinze jeunes gens ont été interpellés dès leur sortie sur la Place Graslin. Jugés en comparution immédiate pour outrage en réunion à personne dépositaire de l’autorité publique, ils sont lourdement condamnés : quinze mille francs floréal et six mois de prison. Cette peine sera assortie, on ne le sait pas encore, d’un an d’internement dans les tristement célèbres Centres de Consolidation du Civisme créés fin septembre 2021. La messe est dite. L’ordre kalystiste vient de s’abattre sur Nantes. 4 Voir annexe page 159 5 Jean-Baptiste Carrier était le « représentant en mission » (envoyé extraordinaire de l’Assemblée législative) lors des fusillades et des noyades de Nantes entre novembre 1793 et février 1794
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