Chapitre 25 : L'Or et l'Insomnie

1520 Mots
(Point de Vue : Maïra) Quatorze jours s'étaient écoulés depuis l'incendie de l'entrepôt frigorifique. Quatorze jours depuis que le sang de Liam St-James avait coulé sur le béton, et que le Diable s'était évaporé dans les fumées d'ammoniaque. La presse avait fait ses choux gras de la mort de l'ancien milliardaire, classée par la police comme un règlement de comptes lié à ses dettes offshores. L'affaire Thorne avait été discrètement balayée sous le tapis par la Sûreté du Québec, trop embarrassée pour admettre que son chef avait été exécuté par un fantôme. Je me tenais en bout de table, dans la salle du conseil baignée par la lumière de midi. L'air y était pur, stérile, sentant l'encre fraîche et la victoire écrasante. Devant moi, une montagne de dossiers juridiques. Je posai mon stylo en or après avoir signé la dernière page. — C'est fait, annonçai-je, ma voix résonnant avec l'autorité d'une impératrice absolue. Les actifs résiduels, les entrepôts fantômes, les brevets et les liquidités de Liam sont absorbés. À partir de cette seconde, St-James Holdings n'existe plus. L'entité est radiée du registre des entreprises. Tout est consolidé sous la bannière unique de Leduc Immobilier. Je levai les yeux vers les trois seules personnes présentes dans la pièce. Ma garde rapprochée. Mon nouveau sang. Silas, le bras en écharpe suite à son duel dans les flammes, se tenait près de la porte. Léo, les yeux rivés sur une tablette, validait les transferts numériques. Et Élara, assise à ma droite, impériale dans son tailleur blanc. Je saisis trois lourdes enveloppes en cuir noir sur mon sous-main et les fis glisser sur la table. — La loyauté n'a pas de prix, mais elle exige une récompense, déclarai-je. Ce sont les actes de propriété de trois penthouses dans la nouvelle tour résidentielle Leduc Horizon, au centre-ville. Sécurité biométrique de niveau militaire, ascenseurs privés. Léo, Élara, Silas. Vous avez sauvé cet empire. Vous méritez de régner depuis le sommet. Léo leva les yeux, la mâchoire décrochée. Il prit son enveloppe avec des mains tremblantes. Le gamin des rues venait de devenir propriétaire d'un appartement à cinq millions de dollars. Silas hocha sèchement la tête, empochant le document sans un mot. — La séance est levée, conclus-je. Silas, coordonne avec Léo pour verrouiller nos serveurs. Je veux que le réseau soit imperméable. Les deux hommes quittèrent la pièce. Je commençai à ranger mes dossiers, sentant le regard insistant d'Élara peser sur moi. Ma sœur ne s'était pas levée. Son enveloppe reposait devant elle, intacte. Depuis la révélation de l'assassinat d'Henri et Hélène Leduc, nos échanges avaient été purement professionnels, froids, axés sur la destruction de Liam. La guerre nous avait maintenues unies. Maintenant que la guerre était en pause, le cadavre de ma mère flottait de nouveau entre nous. Je m'arrêtai, m'appuyant contre le dossier de mon fauteuil. — Tu ne veux pas de l'appartement ? demandai-je d'un ton neutre. Élara se leva lentement. Elle contourna la table et s'arrêta à un mètre de moi. Ses yeux verts, d'une lucidité tranchante, sondèrent les miens. Élara : Tu peux me dire que tu étais sous l'emprise de Kaiden, Maïra, commença-t-elle, la voix basse et vibrante d'une sincérité glaçante. Tu peux me sortir toutes les théories psychiatriques du monde sur ton traumatisme. Le fait est que tu as étouffé Hélène de tes propres mains. Je te l'ai déjà dit : je ne pourrai jamais te pardonner pour ce que tu as fait à ta mère. Je me raidis, prête à riposter, l'instinct de la cabane affleurant sous ma peau. Mais Élara leva la main pour m'arrêter. Élara : Ne sors pas les griffes, petite sœur, murmura-t-elle, son expression s'adoucissant d'une fraction de millimètre. Je ne te pardonne pas. Mais... je suis prête à mettre ça derrière nous. La surprise m'arracha un clignement d'yeux. — Pourquoi ? lâchai-je. Élara : Parce que la rue m'a appris qu'on ne peut pas ressusciter les morts, mais qu'on peut protéger les vivants. Tu es une meurtrière, Maïra. Mais tu es aussi ma petite sœur. Nous avons le même sang corrompu. Je refuse que l'ombre de Kaiden ou d'Henri détruise ce qu'on vient de bâtir. On a le monde à nos pieds. Je veux qu'on construise une meilleure vie ensemble. Elle tendit la main, ramassa l'enveloppe en cuir noir et me fixa avec une détermination absolue. Élara : Le passé est mort. Si on le déterre encore une fois, on finira par s'égorger. C'est un nouveau départ, Maïra. Je regardai ma sœur. La seule personne au monde qui connaissait l'intégralité de ma noirceur et qui choisissait quand même de rester à mes côtés. Je sentis une boule se former dans ma gorge. — Un nouveau départ, acceptai-je d'une voix rauque. Il était trois heures du matin. La tempête faisait rage sur Montréal. Les éclairs déchiraient le ciel au-dessus de mon penthouse de Westmount. Silas avait personnellement supervisé la refonte de ma sécurité après l'incident de l'entrepôt. Des gardes armés patrouillaient dans le hall de l'immeuble. Mon ascenseur privatif nécessitait un scan rétinien couplé à une reconnaissance vocale. Mes fenêtres étaient à l'épreuve des calibres lourds. J'étais barricadée dans une forteresse inexpugnable. Pourtant, je ne dormais pas. Le sommeil m'avait abandonnée depuis la fuite de Kaiden. Je passais mes nuits à vérifier les serrures, à sursauter au moindre craquement de parquet. J'avais mis des millions de dollars sur la tête de St-James, activé tous les réseaux criminels et policiers de la province pour le traquer. Mais il restait introuvable. Un fantôme. Épuisée, les nerfs à vif, je me dirigeai vers ma chambre à coucher, une tasse de thé fumante à la main. J'avais besoin de fermer les yeux, ne serait-ce que pour une heure. Je poussai la double porte de ma chambre. La pièce était plongée dans une pénombre bleutée, éclairée par la foudre à l'extérieur. L'immense lit king-size aux draps de soie blanche trônait au centre. Je m'approchai, posai ma tasse sur la table de nuit. Et je me figeai. Mon sang se vitrifia dans mes veines. Au centre exact de mon lit immaculé, parfaitement aligné sur mon oreiller, reposait un objet. L'air quitta mes poumons. Une terreur primale, animale, m'écrasa la poitrine. Ce n'était pas une arme. C'était un minuscule morceau de métal. Une agrafe chirurgicale en titane. Déformée. Tordue. Celle-là même que Silas avait fait poser sur la cicatrice abdominale de Kaiden au niveau moins cinq. L'agrafe que le Diable avait arrachée de sa propre chair pour crocheter la porte de sa cellule. Sous l'agrafe, une fine ligne de sang séché tachait la soie blanche, formant un seul mot, écrit avec la pointe de son couteau : Bientôt. Je reculai d'un pas, heurtant violemment ma table de nuit. La tasse de thé explosa sur le sol. Il était entré. Kaiden était entré dans le sanctuaire le plus sécurisé du pays. Il avait passé mes gardes, déjoué l'électronique de Silas, et il s'était tenu là, dans ma chambre, pendant que je respirais juste pour me laisser ce message. Il aurait pu me tuer dans mon sommeil. Il aurait pu me kidnapper à nouveau. Mais il avait choisi de me laisser en vie, pour que je sache que ma sécurité n'était qu'une illusion. Pour que je devienne folle de paranoïa. Mon téléphone sécurisé, posé sur la commode, s'alluma soudainement. C'était Silas. Je décrochai, les mains tremblant si fort que je manquai de faire tomber l'appareil. Silas : Patronne, dit-il, sa voix tendue, ignorant l'heure tardive. On a un problème majeur. Je viens de recevoir un appel d'un indic au ministère. — Silas... balbutiai-je, les yeux fixés sur le mot de sang sur mon lit. Silas : Écoutez-moi, c'est critique, insista le chef de la sécurité. Le Ministre de la Sécurité Publique. L'homme que j'ai fait chanter pour obtenir le SWAT lors de l'assaut de l'entrepôt. Il a retourné sa veste. Je forçai mon cerveau à se détacher de la terreur de ma chambre pour entendre ses mots. — De quoi parlez-vous ? Silas : Il n'a pas digéré l'humiliation et le chantage. Dès que l'opération a été terminée, il s'est couvert auprès du gouvernement. Il a convaincu le cabinet du Premier Ministre que Leduc Immobilier était une organisation criminelle qui contrôlait l'État par l'extorsion. Le gouvernement vient d'approuver une commission d'enquête secrète fédérale. Ils réunissent la Gendarmerie Royale, le fisc et la cybersécurité nationale pour nous démanteler. Il marqua une pause, le poids de la nouvelle s'abattant sur nous. Silas : C'est une guerre totale de l'État contre notre empire, Maïra. S'ils percent nos serveurs, on finit tous au pénitencier de Donnacona. Le tonnerre gronda au-dessus du penthouse. Je regardai l'agrafe ensanglantée de Kaiden. Je regardai les restes de ma tasse brisée. L'étau se refermait. D'un côté, le gouvernement s'apprêtait à envoyer son armée légale pour pulvériser l'héritage de mon père. De l'autre, le pire psychopathe du pays m'observait depuis les ombres, attendant que je craque. La Reine Noire était encerclée.
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