Chapitre 14 : Le Sang sur la Couronne

1489 Mots
(Point de Vue : Élara) Le nouveau bureau de la Co-présidence, au soixante-dixième étage, offrait une vue imprenable sur les eaux grises du fleuve Saint-Laurent. Il était onze heures du matin, le lendemain du gala. Le champagne de la veille avait laissé un goût métallique dans ma bouche. Je n'avais pas dormi. Je fixais l'écran de mon téléphone personnel, posé sur le cuir immaculé de mon bureau. Le message anonyme, reçu à vingt-deux heures quinze hier soir, brûlait ma rétine. « ... Demande-lui ce qui s'est réellement passé dans la cabane. Demande-lui de qui elle est tombée amoureuse. Et surtout... demande-lui de te raconter comment votre cher père, Henri Leduc, est vraiment mort... » Maïra m'avait vendu une histoire parfaite. La survivante d'un k********g, la victime d'un sadique évadé, qui avait su transformer son traumatisme en un empire financier après le tragique accident domestique ayant coûté la vie à ses parents. J'y avais cru. J'avais reconnu sa cruauté corporative comme un héritage de notre lâche de père. Mais la rue m'avait appris une chose fondamentale : quand un secret pue à ce point, c'est qu'il y a un cadavre caché en dessous. La porte de mon bureau s'ouvrit discrètement. Léo entra, son sac à dos jeté sur une épaule, un gobelet de café noir à la main. Il verrouilla la porte derrière lui et activa un petit brouilleur d'ondes portatif avant de s'asseoir face à moi. Léo : J'ai sécurisé le réseau de la pièce, annonça-t-il, les yeux cernés, mais l'esprit vif. Le g*****e de ta sœur ne peut pas nous écouter. Qu'est-ce qu'on cherche, Élara ? Tu m'as fait lever à l'aube en urgence. Je retournai mon téléphone et le fis glisser vers lui. Léo lut le message. Ses sourcils se froncèrent. Léo : C'est un troll ? demanda-t-il, incertain. — C'est une piste, répondis-je sèchement, croisant les bras sur ma poitrine. Quelqu'un essaie de faire sauter notre alliance. Soit c'est un mensonge pour me rendre paranoïaque, soit Maïra est le plus grand monstre de cette ville. Et je refuse de m'asseoir sur un trône si je ne sais pas de quoi il est fait. Je me penchai en avant, allumant mon double écran incurvé. — On divise pour régner, Léo. L'expéditeur parle de la mort d'Henri Leduc. L'histoire officielle dit que lui et sa femme sont morts asphyxiés par un vieux foyer à gaz défectueux. Mais l'ancien flic qui était sur le coup, Victor Gagnon, était un limier de la vieille école. Il ne lâchait jamais le morceau. Léo : Tu penses qu'il a gardé des dossiers hors des serveurs officiels ? demanda-t-il, ses doigts se positionnant déjà sur son clavier. — Les vieux flics gardent toujours leurs secrets dans un coffre numérique. Trouve son cloud personnel. Je veux tout ce qu'il a écrit sur les Leduc qui n'a pas fini dans le rapport du médecin légiste. Pendant les trois heures qui suivirent, le silence de la pièce ne fut brisé que par le crépitement frénétique du clavier mécanique de Léo. Je faisais le guet, surveillant les messageries internes de l'entreprise pour m'assurer que Silas ne préparait pas une inspection surprise. Soudain, Léo s'arrêta de taper. Son souffle se coupa net. Léo : Élara... murmura-t-il, la voix blanche, presque tremblante. Je contournai immédiatement le bureau pour me placer derrière lui. Léo venait de contourner le dernier pare-feu d'un serveur privé loué sous un nom d'emprunt, appartenant clairement à l'Inspecteur Gagnon. Un dossier crypté était ouvert à l'écran : Dossier Noir - L'Orpheline. Léo : Regarde ça, balbutia le gamin de seize ans, ouvrant une série de photographies scannées. Ce sont les photos de la scène de crime du manoir de Westmount. Celles que la police n'a jamais fait fuiter à la presse. Je me penchai. On y voyait Henri Leduc affalé dans son fauteuil en cuir, et sa femme Hélène effondrée à ses pieds. La thèse de l'accident semblait parfaite. Mais Léo fit défiler les images jusqu'à un cliché pris à l'hôpital, quelques heures plus tard. C'était un gros plan sur le poignet gauche de Maïra. Trois fines estafilades rouges, croûtées de sang séché. Des griffures. — Et alors ? demandai-je. Elle a survécu cinq jours dans une forêt pendant son k********g. Elle a dit s'être écorchée dans les ronces. Léo : C'est ce qu'elle a dit, confirma-t-il en ouvrant un fichier texte manuscrit scanné. Mais lis les notes personnelles de Gagnon. L'écriture de l'Inspecteur-Chef était rageuse, pleine de ratures. « Les ronces ne laissent pas d'ADN humain. L'accident domestique est une f****e mise en scène. J'ai revu la disposition du conduit d'aération. Quelqu'un a délibérément bloqué l'évacuation du foyer à gaz. Quelqu'un qui connaissait la routine militaire d'Henri Leduc. Et les capsules de Lorazépam de sa femme avaient disparu de son pilulier le soir même, utilisées pour engourdir la victime principale. » Je sentis un frisson glacial remonter le long de ma colonne vertébrale. Je continuai la lecture, mes yeux dévorant les conclusions horrifiées du vieux flic. « La mère s'est réveillée. Elle a surpris le tueur. Les estafilades sur le poignet de Maïra sont l'écartement exact des ongles d'une femme luttant pour sa survie. La petite fille chérie de Westmount a asphyxié son père, puis elle a étranglé sa propre mère de ses mains pour protéger son secret, là maintenant au sol dans le gaz toxique. Elle est revenue de cette forêt infectée par la psychologie de St-James. Elle a tué l'architecte, et elle est devenue l'orpheline milliardaire. Je ne peux pas le prouver devant un tribunal, le système est verrouillé et le rapport des pompiers a scellé l'affaire. Mais je sais qu'elle est un monstre. » Le silence dans mon bureau était assourdissant. Je reculai d'un pas. L'air luxueux de la pièce venait de se transformer en poison. Le message anonyme ne mentait pas. Maïra ne m'avait pas offert un empire pour me sauver de la rue. Elle l'avait fait parce qu'elle contrôlait cet empire par le sang. Elle avait assassiné Henri Leduc. L'homme qui m'avait abandonnée. Une partie sombre de mon esprit, celle qui avait grandi dans la rage, aurait pu applaudir cette vengeance. Mais la méthode... L'asphyxie lente. Étouffer sa propre mère pour couvrir ses traces, puis pleurer devant les caméras comme une victime innocente. Maïra n'était pas la souveraine froide et rationnelle que je croyais. C'était une psychopathe intégrale. Une femme capable d'égorger sa propre famille en souriant, modelée par les leçons du pire tueur en série du pays. Il leva vers moi un regard paniqué. Léo : Élara... On travaille avec une tueuse en série. Si elle a été capable de tuer ses propres parents de sang-froid pour prendre le contrôle... qu'est-ce qu'elle nous fera quand elle n'aura plus besoin de nous pour contrer Thorne ? Elle nous jettera dans le vide. Je fermai les yeux. Mon esprit, forgé dans la violence d'Hochelaga, s'adapta à la vitesse de l'éclair. La trahison de la famille Leduc était inscrite dans nos gènes, mais je refusais d'être la prochaine victime sur la liste d'attente de Maïra. Je rouvris les yeux. Le vert d'eau de mes iris s'était durci comme du silex. — Ferme tous les dossiers, Léo. Efface notre historique de recherche. Si Silas détecte une anomalie sur notre trafic réseau, on ne sortira pas de cette tour vivants. Léo : On s'en va ? demanda-t-il, prêt à débrancher son matériel. On retourne dans l'ombre ? — Fuir ? crachai-je avec un rire sombre, dépourvu de la moindre peur. Fuir, c'est pour les proies, Léo. Je suis une Leduc. Je viens de gagner la moitié de cette p****n de ville, et je ne laisserai pas une gamine dérangée me la reprendre. Maïra s'est bâti un trône sur des cadavres, mais elle a fait une erreur fatale. Elle m'a donné les clés de la maison. Je retournai à mon bureau et saisis mon téléphone personnel. Je regardai le message anonyme. L'expéditeur connaissait les secrets de la cabane. Il connaissait les méthodes de meurtre de Maïra parce que c'était lui qui les lui avait enseignés. Il n'y avait qu'une seule personne capable de manipuler l'échiquier avec une telle perversité. Kaiden St-James. L'homme que Maïra gardait enchaîné comme un trophée toxique dans les sous-sols de ce même immeuble. Je tapai une réponse sur le réseau crypté, à destination du numéro anonyme. « J'ai vu le dossier de Gagnon. J'ai vu le sang sur ses mains. La couronne de ma sœur est pourrie. Si tu veux vraiment jouer aux échecs contre la Reine Noire, tu vas avoir besoin d'une alliée de l'intérieur. Dis-moi dans quel trou elle te cache. » J'appuyai sur envoyer. La guerre froide venait de muter. Je n'allais pas combattre Maïra de front. J'allais libérer son propre démon pour qu'il la dévore de l'intérieur.
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