Chapitre 10 : Le Pacte des Ombres

1368 Mots
(Point de Vue : Maïra) La Gare Centrale de Montréal, à quatre heures et demie du matin, était une cathédrale de marbre et de béton désertée. Sous les immenses plafonds voûtés, le silence n'était brisé que par le ronronnement lointain des trains de marchandises et le claquement de mes talons sur le sol poli. J'avançais au centre du grand hall, vêtue d'un long manteau de laine noire. À ma droite, Silas marchait d'un pas lourd, tenant fermement le jeune Léo par le bras. Le garçon n'était plus bâillonné, mais ses mains étaient liées par un collier de serrage en plastique. Il gardait la tête haute, ravalant sa peur avec une dignité de rue qui forçait le respect. Nous nous arrêtâmes sous l'immense horloge centrale. Le point de rendez-vous. Une silhouette se détacha des ombres près de l'ancienne billetterie fermée. Élara Vasseur s'avança dans la lumière crue des néons. C'était comme regarder mon propre reflet dans un miroir déformé par la violence de la rue. Elle avait cinq ans de plus que moi. Ses cheveux étaient d'un noir corbeau, coupés au carré, encadrant un visage aux pommettes hautes, terriblement semblable au mien et à celui d'Henri Leduc. Mais là où ma peau était lisse, entretenue par les spas de Westmount, la sienne portait l'usure des nuits sans sommeil et une fine cicatrice au-dessus du sourcil gauche. Elle portait un blouson de cuir élimé et des bottes militaires. Elle s'arrêta à cinq mètres de nous. Ses yeux, d'un vert d'eau perçant, se fixèrent d'abord sur Léo. Une fraction de seconde d'angoisse viscérale traversa son regard de prédatrice, avant de se verrouiller sur moi. Élara : Lâche-le, Maïra, ordonna-t-elle, sa voix résonnant avec une autorité rocailleuse dans le hall vide. Silas fit un pas en avant, la main glissant sous sa veste. Élara ne recula pas. Elle releva simplement la manche de son blouson, révélant un bracelet biométrique complexe, clignotant d'une faible lumière rouge au rythme de son pouls. Élara : Ne joue pas au g*****e avec moi, prévint-elle en fixant Silas. Ce n'est pas une simple montre. C'est un déclencheur à mort imminente couplé à un algorithme de vérification. Si mon cœur s'arrête, ou si je ne tape pas ma clé de cryptage toutes les soixante minutes, une bombe à retardement numérique explose. Elle ramena son regard froid sur moi. Élara : Les dossiers de ton usine d'Hochelaga, les preuves de la corruption de ton père, tes comptes offshores. Tout part à La Presse, au Washington Post, et au FBI. Mais ce n'est pas tout. Le clou du spectacle, petite sœur, c'est une vidéo de Maître Archambault. Le vieux notaire de la famille. Avant qu'il ne meure l'an dernier, je lui ai rendu une petite visite. Il a confessé face caméra que notre père m'a rayée de l'héritage illégalement, et que je suis la seule légataire universelle de cinquante pour cent de Leduc Immobilier. Si je meurs ici, le tribunal te saisit tout. Silas se figea, attendant mon ordre. L'impasse mexicaine absolue. Elle avait transformé son propre corps en gilet explosif numérique. Je regardai cette femme. Ma sœur. J'étudiai sa posture, son intelligence redoutable, sa capacité à anticiper mes coups avec un demi-million de dollars de moins sur son compte en banque. Le Diable l'avait bien deviné : je ressentais une pointe d'admiration. Je levai la main. — Détachez le garçon, Silas. Mon chef de la sécurité hésita une seconde, puis sortit un couteau tactique et coupa le lien en plastique. Léo massait ses poignets, lança un regard haineux à Silas, et courut se réfugier derrière Élara. Elle posa une main protectrice sur son épaule, son visage se détendant d'un millimètre. Je fis deux pas en avant, écartant les pans de mon manteau pour prouver que je n'étais pas armée. — Tu as gagné la guerre numérique, Élara, déclarai-je d'une voix calme et posée. Ton attaque sur le Premier Ministre était un coup de maître. Ton système biométrique est irréprochable. Je le reconnais. Sur un clavier, tu m'as surpassée. Elle plissa les yeux, méfiante. Elle s'attendait à des menaces, pas à une concession. Élara : Où tu veux en venir ? — Je veux en venir au fait que nous sommes des Leduc, répondis-je, l'écho de ma voix remplissant l'espace. Nous avons le même sang noir dans les veines. Tu as grandi en survivant à la rue, j'ai grandi en survivant aux requins de la finance et à un psychopathe sadique. Tu sais à quel point je ne reculerai devant rien pour protéger mon empire. Si nous continuons à jouer à la guerre, on va finir par se détruire mutuellement. L'entreprise brûlera, et le gouvernement ramassera les cendres. Je m'arrêtai à trois mètres d'elle. L'intensité de notre face-à-face semblait faire baisser la température de la gare. — On peut continuer à s'égorger pour prouver qui est la digne héritière d'un père qui n'en valait pas la peine, repris-je. Ou on peut s'asseoir, réunir nos forces, et diriger ce p****n de monde main dans la main. Tu contrôles l'information et les ombres. Je contrôle l'argent et la violence physique. Séparées, nous sommes vulnérables. Ensemble, nous sommes un empire absolu. Le visage d'Élara resta fermé. Élara : Tu as envoyé ton g*****e kidnapper mon petit frère, et tu me parles d'alliance ? — J'ai fait ce qu'il fallait pour t'amener à cette table de négociation ! claquai-je avec l'autorité d'une reine. Je baissai les yeux vers le garçon de seize ans qui me fixait depuis son abri. Je changeai de ton, adoptant une approche purement transactionnelle, implacable de logique. — Regarde-le, Élara. Tu l'as sorti de l'enfer pour le cacher dans un appartement minable de Rosemont ? C'est ça, la grande vie que tu lui offres ? Des serveurs piratés et la peur constante des flics fédéraux ? Je ramenai mon regard sur ma sœur. — Accepte mon offre, et je crée dès demain un département de cybersécurité fantôme chez Leduc Immobilier. Léo en prend la tête. À seize ans, il aura un salaire de départ de deux cent mille dollars nets, une couverture légale blindée, et les meilleurs serveurs de la côte Est. Il n'aura plus jamais à fuir. Et toi, tu auras le bureau à côté du mien. Tu ne seras plus l'enfant illégitime. Tu seras la Co-Présidente de la holding. Le silence qui suivit fut total. Le cerveau d'Élara tournait à une vitesse vertigineuse. Elle analysait la faille, le piège, la supercherie. Mais il n'y en avait pas. Mon offre était sincère, parce qu'elle était la seule option logique pour garantir notre survie à toutes les deux. Léo leva les yeux vers Élara, impressionné par l'ampleur de la proposition, mais attendant silencieusement sa décision. Élara laissa échapper un souffle lent. Sa main protectrice quitta l'épaule du garçon. Elle fit un pas vers moi. Nous étions si proches que je pouvais voir les nuances dorées dans ses yeux verts. Élara : Tu paies cher pour la paix, petite sœur. — Je paie pour l'efficacité, grande sœur, corrigeai-je sans baisser les yeux. L'Inspecteur-Chef de la police provinciale vient de me faire chanter. Il veut le contrôle de mon port. J'ai besoin de ta force de frappe numérique pour le disséquer avant de l'abattre. Je te donne ton héritage, tu m'aides à nettoyer notre ville. Élara resta immobile pendant dix longues secondes. Un sourire infime, carnassier, identique à celui qui barrait souvent mon propre visage, apparut sur ses lèvres. Elle regarda son poignet, puis désactiva l'alarme de son bracelet avec une série de tapotements rapides. La lumière rouge s'éteignit. Élara : Le vieux notaire bavait un peu sur la vidéo de toute façon, ça aurait fait mauvais genre au tribunal, murmura-t-elle avec un humour noir glaçant. Prépare les contrats pour Léo d'ici midi. Pour mon bureau, je veux qu'il donne sur le fleuve. Je sentis la pression redescendre dans mes épaules. Le pacte de sang était scellé. — Silas, dis-je sans me retourner. Préparez la voiture. Nous avons un Inspecteur-Chef à détruire, et je crois que le conseil d'administration a une nouvelle présidente à rencontrer.
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