Passage en Noir 1

1490 Mots
Emeric de La Valle se tient devant le Porteur de Mort, épée en avant. Sa posture est droite, la ligne fluide, son visage sec, concentré. De toutes petites rides se creusent entre ses sourcils. Affronter le Porteur de Mort n’est pas donné à tout le monde, y survivre encore moins. Sa main demeure néanmoins ferme sur le manche de son arme. Il ne quitte pas des yeux son adversaire et ignore avec un soin méticuleux les regards curieux des hommes de Shaolan dans le dojo. Au premier coup, Torii lève Zan’Shi dans un éclair nacré et pare, avant de contre-attaquer. Il bondit sur De la Valle si vite que j’ai à peine le temps de distinguer les mouvements de sa tunique battue par le vent. Je me rappelle, dans les jardins de mon père, des entraînements de nos hommes sous la grande hélice d’Hélivent. Elle les dominait, telle une immense idole. Les hommes ressemblaient à des offrandes à ses pieds, gesticulant et combattant âprement sous les regards des gens du château. Je me souviens précisément de leur art, de la manière de le pratiquer. Je les avais si souvent observés. Or, les techniques de combat sont différentes entre le royaume d’Atare et les Hautes Terres. Les hommes de mon père étaient davantage adeptes de l’épée que du sabre à lame courbe, comme c’est plutôt la coutume ici. Les mouvements, les attaques, ainsi que les parades diffèrent énormément entre les deux pays, comme si on mélangeait du sel et du poivre. Je remarque que De La Valle prend un soin presque maniaque à en gommer les caractéristiques. Torii le tuerait sur le champ s’il se doutait un instant de son origine atarine. Il se débrouille d’ailleurs plutôt bien face au Porteur de Mort, d’autant mieux qu’il combat sur un pied inégal en laissant de côté ses connaissances en matière de duel. Mon propre frère n’a pas résisté si longuement. Peut-être n’en avait-il ni l’envie ni le goût. Un poids, que d’ordinaire je me force à ignorer, envahit un instant ma poitrine en y songeant ; je tente de l’effacer aussitôt. Il y a un temps pour chaque chose : celui de pleurer et celui de le dissimuler. Le temps de pleurer n’est pas encore venu. Le visage de Torii est aussi verrouillé qu’à l’accoutumée. Sa concentration ne déroge pas à son habitude. Il semble serein, confiant. Zan’Shi trace de longs fils argentés à chaque coup et de sombres étincelles éclatent au contact de l’arme d’Emeric. Un rayon de soleil se reflète sur le parquet verni. Leurs pieds nus s’agitent, glissent et parfois se figent. Torii joue. Il prend plaisir au duel. Son regard, souvent distant et froid, est plus brillant et, peut-être, plus sauvage que d’ordinaire. Emeric lui donnerait-il plus de mal qu’il n’y paraît pour qu’il laisse ainsi resurgir un pan de sa personnalité ? Je n’ai jamais eu l’occasion de le voir à l’œuvre sur un champ de bataille, à l’exception du jour où ma vie a basculé dans les ténèbres. Ses hommes prétendent que le feu l’habite en de telles occasions, lorsque le combat fait rage. Ils disent que rien ne peut plus l’arrêter. Certains, plus téméraires que les autres, ont avoué qu’ils le craignaient davantage que leurs propres ennemis quand il dégainait Zan’Shi. Je n’ai aucun mal à les croire. C’est la seule chose que j’ai vue de lui cette nuit-là : le feu qui dévorait son âme ainsi que la mienne. Une ombre s’étend soudain à l’entrée du dojo. Je tourne subrepticement la tête et aperçois Shaolan, adossé à la porte. Il observe le combat, une main accrochée à son menton, l’air pensif. L’un de ses hommes a dû l’avertir que le duel était intéressant. Si personne ne devine son jeu, Emeric vient certainement de pénétrer le cercle fermé des hommes de Shaolan. Il me surprend. Je pensais qu’il se ferait tuer. Sa fin aurait réglé pour moi un dilemme. Quelle idiote ! Discrètement, je me lève et m’approche de Shaolan qui m’adresse un sourire mordant, fier comme un paon des prouesses de son frère. « Vous êtes venu vous-même assister à l’issue du combat, je remarque une fois à sa hauteur. — Je connais déjà son issue. Nul ne peut en douter. Cependant, on m’a appris que ce jeune homme était talentueux. Je tenais à en juger par moi-même. Qu’en penses-tu ? » Je hausse les épaules. « Comme tu l’as toi-même dit, il ne fait pas le poids, toutefois, il se défend plutôt bien. Il est plus résistant que la plupart des hommes de ce dojo. Ceux-là ne tiennent pas cinq minutes contre Torii. » Shaolan acquiesce d’un mouvement du menton. La fierté qu’il éprouve à l’égard de son frère n’a d’égale que la loyauté de Torii en retour. Cette relation me dépasse. Torii pourrait tout posséder s’il le désirait, au lieu de quoi, il concède à son frère un pouvoir qui pourrait lui revenir de droit. Et, Shaolan accorde sa confiance à un homme qui serait en mesure de lui trancher la gorge avant même d’avoir senti sa présence. Quelle stupidité. Le sabre d’Emeric chute soudain sur les lattes du dojo. Zan’Shi, sublime, s’arrête à l’orée de sa gorge tandis que Torii s’approche de lui pour lui murmurer quelques mots à l’oreille que je ne saisis pas de là où je suis. Emeric s’incline devant lui, puis ramasse son arme sur le sol avant de la remettre sur les porte-épées du dojo. Shaolan applaudit brusquement. Torii fait volte-face et échange un bref regard avec son frère, puis ses yeux tombent sur moi. Je lèche mes lèvres de nervosité. J’ai l’impression détestable qu’il cherche à percer le fond de mes pensées. De la Valle s’approche de Shaolan et s’incline de nouveau. Courber le buste est chose habituelle pour un serviteur de la reine d’Atare, Aldine de la Marche, mais courber l’échine devant son pire ennemi n’est pas une posture aisée. Je suis admirative de son flegme. Aldine de la Marche n’a pas envoyé n’importe quel émissaire, il va de soi, comme il semble évident qu’elle compte beaucoup sur mon rôle. Cette place est délicate, mais elle pourrait me servir, si toutefois je demeure en vie. « Nous voilà donc un nouveau guerrier au sein du clan Shin, déclare Shaolan avec orgueil. Bienvenue parmi nous, Emeric Du’Han. — Merci, Monseigneur, de m’accueillir parmi vous », répond-il. Shaolan claque dans ses mains et Tor’san, l’un de ses hommes, vient se porter à sa hauteur. « Maître ? — Conduis notre nouvel invité dans ses quartiers et explique-lui le fonctionnement de notre maison. Pourvois-lui de nouveaux vêtements. — Bien, Monseigneur. » Tor’san s’incline devant son maître, puis, accompagné d’Emeric, se dirige en direction du quartier des gardes. Ainsi, De la Valle n’a pas échoué, me mettant dans une position délicate. Je le regarde s’éloigner sous les arches. Mon cœur bat la chamade malgré moi. Aurais-je peur ? Je surprends le regard de Torii, toujours en alerte, et m’efforce de sourire. « Vous voici bien entourés, Shaolan. Tu dois être fier d’être à la tête de l’une des plus grandes armées de ces terres, n’est-ce pas ? » Il penche la tête vers moi, un rictus aux lèvres. « La plus grande armée, Meridiane, rectifie-t-il aussitôt. N’est-ce pas, Torii ? » Shin Torii acquiesce, mais son regard semble se perdre tout à coup dans le lointain, comme si son esprit était déjà ailleurs. « Il va sans dire », répond-il machinalement. Shaolan le scrute d’un regard attentif, puis hausse les épaules. « C’est ainsi. Viendras-tu avec moi, Meridiane ? » Ce n’est pas une question, aussi, je glisse mécaniquement mon bras sous le sien. Torii baisse aussitôt le regard sur moi et m’observe à travers ses longs cils noirs. Sa langue humecte ses lèvres tandis qu’il croise les bras sur la poitrine. « Nous nous verrons plus tard, Torii. » Shaolan m’entraîne le long des arcades au bois poli. Son bras devient plus pressant sur le mien. Je sais ce qu’il attend de moi et je répugne à le lui donner. Cependant ai-je le choix ? L’ai-je jamais eu ? Sa chambre est large, longue, dénuée de vie. Il n’y a qu’un lit planté au milieu comme un trône, ainsi qu’une porte attenant à ses bains. Ses draps sont de soie et collent sur la peau humide. Ses oreillers battent le sol. Son corps frôle le mien et je ne peux rien dire, sinon serrer les dents et éviter de pleurer. Une Hélivent ne pleure pas. C’est une marque de faiblesse. Son regard fouille le mien ; il aime mon visage. Il me le chuchote au creux de l’oreille tandis que son corps laboure le mien. Il aime les femmes de caractère. Il murmure qu’il m’aime, qu’il ne pourrait se passer de moi désormais, que je le sais très bien, que j’en profite et que je devrais être punie pour cela. En retour, je ne peux rien dire pour me défendre. Lorsque je quitte sa chambre, j’ai la nausée. Elle me tient jusqu’à ce que je trouve mon thé aux feuilles abortives et me le verse dans une tasse en tremblant. Je serre les poings devant ma faiblesse soudaine. Les larmes menacent, mais je refuse de les laisser couler. Je tape du poing sur la table, mords dans mes lèvres au point qu’une perle de sang s’immisce à l’intérieur de ma bouche. En reposant la tasse sur la table, je m’aperçois soudain qu’elle a viré au brun, se craquelle et manque de se briser. J’ai un sursaut et la jette sur le parquet de peur que quelqu’un ne s’en aperçoive. Les tessons semblent me regarder fixement sur le sol, éparpillés comme le schéma d’un immense puzzle auquel je ne comprendrais rien. Je soupire et tente de me ressaisir. La proposition d’Aldine de la Marche m’effraie davantage que je ne l’aurais songé. Je dois me contrôler. Ce manque de sang-froid pourrait me coûter la vie si je n’y prends pas garde. Je dois faire preuve de prudence.
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