CHAPITRE 1 Arrivée à Hurlus-le-Mort-Homme :Où tout commence
CHAPITRE 1 Arrivée à Hurlus-le-Mort-Homme :Où tout commence« Hurlus-le-Mort-Homme », lut Jules sur le panneau de signalisation à l’entrée de la ville, le front appuyé contre la vitre de l’automobile qui les conduisait à leur nouvelle maison, sa mère et lui. Déjà qu’il était d’humeur maussade, le nom de cette bourgade perdue au milieu de nulle part ne fit qu’accroître sa mauvaise humeur. Ils avaient tout quitté, leur bel appartement à Paris, ses amis, leur vie, pour venir s’enterrer ici.
La voiture traversa Hurlus. Il était déjà tard et les rues étaient désertes malgré la douceur de cette fin de journée du dimanche 7 juillet 1912. La ville disparut pour laisser place à une forêt dense. Lorsque l’automobile passa devant un immense portail rouillé soutenu par deux colonnes de pierre, le chauffeur, s’adressant à Jules, lui dit :
–C’est le chemin qui mène au lycée privé de Notre Dame de la Désolation. Là où tu iras, mon garçon !
Jules leva les yeux au ciel. Décidément ils savaient y faire ici pour donner des noms aux lieux ! Et en plus, tout le monde semblait très bien renseigné sur leur venue !
Et regardant en direction du portail, il eut juste le temps de voir un chemin qui n’en finissait pas de s’enfoncer dans la pénombre. Pour la première fois, il n’était pas impatient de retourner à l’école : être le nouveau était le pire des calvaires pour un élève, surtout quand on venait de Paris !
Il regarda sa mère, assise à côté de lui. Elle se tenait droite, les mains posées à plat sur ses cuisses. Elle avait mis une de ses plus belles robes pour faire le voyage. Elle voulait faire bonne impression à ses futurs employeurs, avait-elle confié à Jules avec un léger sourire.
Elle était belle avec ses longs cheveux bruns aux lourdes boucles relevés en un chignon sur le sommet de sa tête. C’était une femme naturellement élégante et douce. Elle avait de longues mains ; Jules les revoyait courir sur les touches du piano, la musique emplissant toutes les pièces de leur ancien appartement. Son visage avait la douceur de celui d’une madone, mais l’expression rieuse de ses yeux avait disparu depuis ce fameux télégramme.
Ils avaient espéré malgré l’annonce dans les journaux. La réception de ce petit bout de papier avait anéanti tous leurs espoirs. Jules se rappelait très bien cette terrible matinée quand un homme en uniforme était venu frapper à leur porte. Elle resterait gravée à jamais dans sa mémoire. Ils s’étaient regardés avec sa mère et ils avaient su qu’on leur portait une mauvaise nouvelle. L’homme, le visage fermé, lui avait demandé :
–Vous êtes bien Madame Ernestine Quatrenoix ?
Elle avait acquiescé et il lui avait tendu le télégramme.
–Je suis navré, Madame. Toutes mes condoléances.
Jules se répéta la phrase à voix basse. Sa mère prit le papier, le lut puis s’assit lourdement sur une chaise. Sa main, en touchant la table, lâcha le courrier. Jules le ramassa et le lut à son tour.
Madame, nous avons le regret de vous informer de la disparition de votre mari, M. Joseph Quatrenoix, Officier Junior sur le Titanic, lors du naufrage du navire dans la nuit du 14 au 15 avril 1912. Il n’a pas été retrouvé parmi les survivants, ni parmi les victimes. Une indemnité vous sera versée suite à la perte de votre époux. Un agent d’assurance en lien avec la Willis Faber & Company Limited reprendra contact avec vous. Nous vous adressons, Madame Quatrenoix, nos plus sincères condoléances.
Sa mère avait beaucoup pleuré ce soir-là.
Joseph Quatrenoix n’avait pas laissé sa famille sans ressources et ils toucheraient bientôt une indemnisation mais il fallait maintenant trouver du travail. Un matin, elle vit une annonce dans le journal : « Hurlus-le-Mort-Homme, maîtresse de maison cherche gouvernante avec références. Logée, nourrie. Enfant accepté ». Ernestine n’avait jamais eu à travailler avec le salaire de son époux, mais elle savait tenir une maison et l’argent laissé par son défunt mari servirait à payer les études secondaires de leur fils.
Il fut tiré de ses rêveries par le chauffeur.
–Nous y voilà !
La voiture s’était arrêtée devant un autre portail en fer tout aussi rouillé et délabré mais beaucoup moins imposant que le précédent. Le chauffeur aida sa mère à descendre puis sortit les bagages du coffre.
–Vous verrez, c’est une famille charmante ! Leur dit-il en remontant en voiture.
Jules le regarda s’éloigner, il leur fit un geste de la main et l’automobile disparut dans la pénombre. Ils restèrent là un moment, les bagages à leurs pieds, devant le grand portail ouvert sur une allée d’immenses arbres. On distinguait vaguement une lumière au loin. Il se tourna vers Ernestine, elle n’était pas rassurée, son visage était crispé. Elle prit la main de son fils qu’elle serra très fort et lui dit, comme pour se donner du courage.
–Allez, mon chéri ! On y va !
Chacun prit sa valise et ils avancèrent dans le chemin. On entendait seulement leurs pas sur le gravier, les arbres paraissaient encore plus grands avec la nuit tombante. Ils entendirent au loin une chouette. Plus ils avançaient, plus Ernestine serrait fort la main de son fils. Au bout de l’allée, apparut enfin la maison. C’était une grande bâtisse avec une tourelle carrée sur le côté gauche, seules les grandes fenêtres du bas étaient éclairées. Ils étaient attendus, la lumière au-dessus de l’imposante porte d’entrée en bois était allumée.
Ils gravirent le perron. La mère de Jules tira fébrilement sur la cordelette à gauche de la porte. Le tintement d’une clochette résonna dans le hall. Des bruits de pas pressés se firent entendre. La clef tourna dans la serrure et une dame blonde, dans une magnifique robe bleu nuit, les accueillit chaleureusement.
–Nous commencions à nous faire du souci ! Mon mari allait partir à votre recherche. Nous sommes ravis de vous rencontrer. Entrez donc !
Elle s’effaça pour les laisser entrer. Ernestine se détendit et lâcha la main de Jules.
–Posez vos bagages ici, dit-elle en leur indiquant un coin dans le hall, près de l’escalier. Venez ! Je vais vous présenter au reste de la famille, ils sont impatients de vous voir.
Jules regarda autour de lui. La douce lumière des lustres du hall et du salon le rassura. Les murs des différentes pièces étaient décorés à mi-hauteur de boiseries sculptées. Un portemanteau, fixé au mur, était chargé de vêtements avec en dessous de nombreuses paires de chaussures. Le sol de l’entrée ressemblait à un damier géant avec ses carreaux noirs et blancs.
Avant d’entrer dans le salon sur leur droite, ils passèrent devant l’escalier desservant les différents étages de la maison. Les autres membres de la famille s’étaient levés pour les accueillir et les attendaient devant la cheminée, tout aussi souriants que la maîtresse de maison. Cette dernière fit les présentations.
–Voici la famille De Chaussecourte au complet ! Mon mari, Aimé. Nos quatre enfants, Blanche, Victoire, Abel et Léopold. Et moi-même, Adélaïde. Sans oublier notre chère cuisinière qui est à nos petits soins, Mme Églantine Guillandou.
Ernestine se présenta à son tour, ainsi que son fils.
–Pouvons-nous vous proposer un rafraîchissement ? Avez-vous déjà dîné ? S’enquit Mme De Chaussecourte.
–Oui, merci, un grand verre d’eau nous fera le plus grand bien. Nous avons mangé dans le train, répondit Ernestine.
La cuisinière disparut dans la cuisine et revint quelques minutes plus tard chargée d’un plateau.
–Mais asseyez-vous, je vous en prie. Nous vous montrerons ensuite vos chambres, vous devez être fatigués après un si long voyage. Nous parlerons de toutes les formalités demain, dit Adélaïde, d’un ton enjoué.
Ernestine détailla la pièce, son regard se voila lorsqu’elle vit le piano près de la fenêtre. Elle se ressaisit quand elle vit que Jules l’observait.
–Vous avez une maison magnifique ! Dit-elle.
La conversation continua sur les mondanités de rigueur, puis le moment du coucher fut enfin annoncé.
–Venez ! Je vais vous montrer vos chambres, leur dit Adélaïde en se levant.
Ils retournèrent dans le hall récupérer leurs valises. Ils montèrent l’escalier qui parut interminable à Jules. Leurs chambres se situaient au deuxième étage, dans les combles. Celle attribuée à Ernestine était juste à droite de l’escalier et celle de son fils, au fond du couloir. Il fixa la porte en bois de sa nouvelle chambre, partiellement dissimulée dans la pénombre, la lumière du couloir n’éclairant pas jusque là-bas. Jules ressentit une légère angoisse. Mme De Chaussecourte les salua.
–Reposez-vous bien ! Nous nous verrons demain au petit déjeuner.
Ils l’entendirent descendre l’escalier. Ernestine l’embrassa sur le front.
–Je suis exténuée mon chéri. Je vais me coucher. Nous aurons tout le temps pour ranger nos affaires demain.
Elle ouvrit la porte de sa chambre, lui sourit puis referma la porte derrière elle. Jules savait que sa mère avait besoin d’être seule ces derniers temps pour qu’il ne la vît pas pleurer. La plupart de leurs nuits étaient désormais rythmées par les sanglots qu’Ernestine essayait d’étouffer dans son oreiller. La journée, elle ne laissait rien paraître. Jules se retrouva seul dans le couloir. La maison était silencieuse, seuls quelques bruits montaient de la cuisine où Mme Guillandou s’affairait encore avant de terminer sa journée.
Il s’avança lentement jusqu’à sa chambre qui n’avait rien de rassurant à cette heure. Le parquet craqua sous ses pas. Il posa la main sur la poignée de porte en céramique blanche et, en la tournant, se griffa légèrement au petit clou qui la tenait. Tout était sombre dans la chambre. Il chercha l’interrupteur à tâtons. Ses doigts sentirent enfin quelque chose. La pièce s’éclaira progressivement. Il entra et referma la porte derrière lui.
Il parcourut la pièce du regard. Le décor en était sobre mais bien arrangé avec toutes les commodités nécessaires : une grande armoire en bois massif contre le mur, sur la gauche ; une grande fenêtre à carreaux encadrée par de lourds rideaux en velours vert foncé ; un lit à une place lui faisait face avec une table de chevet et une lampe ; un beau bureau en bois avec un sous-main en cuir vert foncé et une chaise ; un petit meuble de toilette avec une vasque et un broc, tous deux en faïence, et ornés de guirlandes et de paniers fleuris, avec porte-serviettes et miroir; à ses côtés, un valet de nuit en bois.
Jules posa sa valise à côté de l’armoire. Il s’assit sur le bord du lit et soupira. Puis il ôta ses chaussures, se déshabilla et posa ses vêtements sur le valet de nuit. Il enfila sa chemise de nuit et s’allongea sur le lit. Les draps sentaient bon la lessive. Il resta quelques instants ainsi, les bras le long du corps, à fixer le plafond.
Sentant la fatigue l’envahir, il se leva pour tirer les rideaux et éteindre la lumière, et se glissa enfin avec bonheur dans les draps. La journée avait été longue et forte en émotions. Il sombra dans un profond sommeil avec l’odeur rassurante du linge propre.
Les quinze jours qui suivirent permirent à Ernestine et Jules de trouver leurs marques et de s’adapter à leur nouvel environnement.
Ce n’était pas chose facile mais la famille De Chaussecourte faisait tout pour leur être agréable.
Les enfants, surtout les deux garçons, trop contents d’avoir un grand avec eux, montrèrent la maison à Jules dans ses moindres recoins ! Ils lui firent aussi visiter le parc. Lors d’une de leurs promenades, Jules voulut aller explorer le fond du parc, derrière la maison.
–Non ! C’est interdit, papa il a dit ! Le gronda Léopold, le petit dernier.
–Ah, bon ?!! S’étonna Jules. Mais pourquoi ?
–Églantine a dit à nos parents qu’il ne fallait pas y aller car c’était dangereux. Une histoire de bassin où on peut se noyer, expliqua Abel, son grand frère. Et puis rien n’a été nettoyé là-bas. On a du mal à passer.
Ils firent demi-tour et retournèrent dans la maison.
–Tu viens zouer avec nous, Zules ? Demanda Léo.
Dès le début, le petit garçon s’était entiché de Jules et ne le lâchait plus. Ça ne le dérangeait pas, bien au contraire, il se sentit beaucoup plus vite intégré comme ça et n’avait pas trop le temps de penser à sa vie d’avant. Le chauffeur avait raison, cette famille était vraiment charmante !
Ernestine, quant à elle, avait été littéralement kidnappée par Adélaïde. Elle voulait discuter avec elle de la tenue de la maison et des tâches à faire, évidemment, mais elle était tout aussi intéressée, voire plus, par la vie à Paris ! Ils y avaient vécu quelques années avec son mari et leurs enfants mais avaient préféré venir vivre ici, au calme, loin de l’agitation de la capitale.
–Nous sommes vraiment bien ici, vous savez, ma chère, mais le Bon Marché me manque ! Hurlus n’est pas très au fait de la dernière mode ! Racontez-moi tout !
Ernestine fut très flattée et trouva ainsi, elle aussi, un moyen de passer à autre chose. Tous les après-midi, elles ne perdaient jamais une occasion de discuter autour d’une tasse de thé. Même Mme Guillandou n’en perdait pas une miette, elle restait debout avec son plateau dans les mains, subjuguée par cette vie à la ville qu’elle ne connaissait pas. Tant et si bien, qu’un jour Adélaïde lui proposa carrément de s’assoir quelques instants avec elles pour écouter les derniers cancans sur Paris.
–Allons, Églantine ! Vous n’allez pas rester debout tout de même ! Prenez donc une tasse de thé avec nous !
–Bien, madame ! Répondit cette dernière sans se faire prier, trop contente de faire partie pour un temps de vraies discussions de dames.
Puis il fallut commencer à organiser les vacances. La famille De Chaussecourte partait pour un mois, ce qui n’était pas une mince affaire.
Les malles s’entassaient dans le hall au fur et à mesure des préparatifs. Il fallut expliquer à Léopold qu’il ne pouvait pas emporter tous ses jouets et que, non, Jules ne jouerait pas sans lui avec ! Les négociations se poursuivirent avec les filles ainées mais, cette fois, sur un sujet plus délicat, leurs tenues ! Leur père avait été catégorique : elles prenaient le strict minimum et pas toutes leurs toilettes. La même consigne fut donnée à leur mère.
–Mais très cher ! Il nous faut au moins trois belles tenues, au cas où !
Face aux trois représentantes de la gente féminine de la famille, il avait dû céder, la mort dans l’âme. Et il fut donc aussi accordé à Léo de prendre un jouet supplémentaire. L’automobile était pleine à craquer !
Le dimanche soir, Adélaïde décida d’organiser un repas de départ. La soirée fut animée. Les enfants se battaient déjà pour savoir quelle chambre ils allaient prendre.
C’était une petite villa à Vaucottes-sur-Mer qu’Aimé avait achetée à leur mariage et dans laquelle ils se rendaient chaque année en été. Il leur montra des photos où l’on voyait les enfants en tenue de bain avec la maison en arrière-plan.
–Quelle maison ravissante ! S’exclama Ernestine.
La villa était pittoresque avec ses nombreuses toitures en ardoise pentues et débordantes, abritant, au dernier étage, un balcon en bois avec une vue imprenable sur la mer. Les boiseries et les volets à persiennes, peints en blanc, ressortaient sur les murs de briques rouges. L’ensemble était cerné par la végétation et quelques pommiers, sous un desquels - celui le plus proche de la maison - se trouvait une balancelle.
Comme chaque année, pour mettre fin aux disputes, les chambres furent tirées au sort. Adélaïde et Ernestine parlèrent des derniers préparatifs et vérifièrent qu’ils n’oubliaient rien. Les filles gloussaient dans leur coin : elles allaient retrouver des amis là-haut, dont certains les courtisaient, semblait-il ! Abel et Léo montrèrent à Jules leurs nouvelles épuisettes pour capturer des crabes et pêcher des petits poissons.
–Mais on les tue pas ! On les remet à l’eau après ! Précisa Léopold.
Il était très tard quand tout le monde partit se coucher, le ventre repu et les esprits apaisés. Jules s’endormit rapidement en rêvant à cette villa au bord de l’eau.
Mais quelques heures plus tard, il se réveilla en sursaut. Il faisait encore nuit et tout était sombre. Il alluma la lampe de chevet. Des chuchotements ! Il avait cru entendre des chuchotements ! Mais il n’y avait aucun bruit dans la maison, il avait dû sûrement rêver.
Il éteignit la lumière et attendit. Il allait enfin se rendormir quand il les entendit à nouveau. Des bruits, des craquements ! Ça venait de la pièce en-dessous ! D’abord paniqué, Jules tenta de se raisonner : ce devait être les enfants qui dormaient à l’étage en dessous et qui bougeaient dans leur sommeil.
Il attendit à nouveau. Tout était silencieux. Il n’osa plus éteindre la lumière cette fois. Il attendit longtemps, ses paupières étaient lourdes. Il appuya son dos contre la tête de lit. Sa tête dodelinait sous l’effet du sommeil. Éreinté et n’entendant plus rien, il se recoucha, laissant quand même la lampe de chevet allumée et dormit jusqu’au matin.