4
18 mars 1860 — Rome — Italie
Le jour se lève alors que Cosimo Rossetti fait, comme chaque matin, le tour de son jardin. Le ciel s’éclaircit, la température est encore fraîche, mais la journée promet d’être belle. Il y a dans l’air des senteurs nouvelles qui annoncent la fin de l’hiver et l’arrivée toute proche du printemps. Peut-être le riche banquier est-il plus attentif aux changements qui s’opèrent dans la nature depuis qu’il a vu lui-même sa vie basculer d’un coup. Il tâte dans sa poche la lettre adressée par son ami Baldelli, celle qui ne l’a plus quitté depuis que celui-ci a commis l’irréparable. Il la connaît par cœur :
« Mon cher Cosimo,
Quand tu liras ces mots, je ne serai plus parmi vous. Je suis allé au bout de ce que je peux supporter, la vie est trop lourde, je n’ai plus l’énergie nécessaire pour continuer à me battre.
Après la mort, il y a dix ans, de ma chère Francesca lors de la naissance de notre petite Ornella, j’ai refait surface malgré mon accablement.
Tu m’y as aidé du mieux que tu as pu. Toi mon ami de toujours, toi qui me connais mieux que quiconque, toi avec qui j’ai partagé les folies de nos années de jeunesse, toi qui ensuite a fait confiance à mes qualités de négociant prospère en me prêtant de l’argent, beaucoup d’argent, pour investir dans ces nouvelles compagnies de chemin de fer qui fleurissent à travers le monde. Toi mon ami de toujours, je sais maintenant que je ne pourrai jamais honorer ma dette envers toi.
Avant de partir, je dois t’avouer l’inavouable : j’ai fait depuis deux ans de fort mauvaises affaires. Mon commerce d’épices, de thés et de cafés a souffert des violentes intempéries qui se sont abattues à plusieurs reprises sur les récoltes de mes fournisseurs du lointain Orient. Abusant ma confiance, ceux-ci en ont profité pour m’adresser des produits qui ont déçu mes clients les plus fidèles, partis chercher ailleurs la qualité que je n’étais plus en mesure de leur assurer.
Proche de la faillite, j’ai allumé moi-même l’incendie qui a ravagé mon entrepôt la semaine dernière. Tu es bien sûr le seul à connaître la honteuse vérité, car j’ai pris grand soin d’agir de telle sorte que les ravages du feu soient imputés à un malheureux accident. J’ai ainsi permis de donner un sens à mon suicide pour que mes enfants ne traînent pas derrière eux le déshonneur d’un père ruiné.
Mon cher, mon très cher Cosimo, je te demande pardon du fond du cœur pour ne pas avoir eu le courage de me confier à toi plus tôt. Tu croyais bien me connaître, mais en lisant ces lignes tu feras l’amer constat que tu ignorais la face sombre de Luca Baldelli. Je terminerai en te disant, mon fidèle ami, qu’il y a encore autre chose que je t’ai caché, un secret si lourd que je n’ose l’écrire ici. Tu trouveras dans le dernier tiroir de mon bureau un document qui t’éclairera.
J’espère néanmoins que tu répondras à ma dernière demande en acceptant de me remplacer auprès de mes trois petits, désormais orphelins. Connaissant votre attachement réciproque, j’ai rédigé et signé l’acte que tu produiras devant notaire pour devenir le tuteur légal de Milo, Flavia et Ornella. Ils seront les enfants que tu n’as pas eus, tu seras le père qu’ils auraient dû avoir.
Merci encore pour ta bienveillance à mon égard qui ne s’est jamais démentie et sois assuré de mon indéfectible amitié.
Luca »
21 mars 1860 — Rome — Italie
Le soleil est déjà haut dans le ciel quand Cosimo Rossetti fait venir auprès de lui sa filleule Flavia qu’il héberge depuis la terrible découverte qui l’a terrassée quelques jours plus tôt. Il a bien réfléchi à la situation et sait ce qu’il va lui proposer :
— Mon enfant, tu es trop jeune encore pour entendre ce qui pousse parfois les adultes à agir comme ils le font. Tu en veux à ton père pour son geste désespéré, tu penses qu’il t’a abandonnée et il te manque.
— Il n’avait pas le droit de nous faire ça, nous laisser…
La voix étreinte de sanglots, Flavia s’arrête net, les poings serrés, la tête baissée. Son parrain lui prend la main, caresse ses cheveux et poursuit :
— Tu comprendras plus tard qu’il arrive qu’un homme emprunte le mauvais chemin et qu’il lui est ensuite difficile de faire marche arrière.
— Qu’est-ce qu’on va devenir ? Nous sommes seuls, dorénavant !
— Je suis là, moi, ton père m’a chargé de veiller sur vous et je te fais le serment de m’acquitter au mieux de cette noble tâche.
— C’est vrai ? Vous allez vous occuper de nous ? On va vivre ici, chez vous ? demande Flavia en fixant intensément Cosimo, une lueur d’espoir au fond des yeux.
— Pas exactement, ma chère petite. Ton père avant sa… son… enfin, avant de s’en aller a pris des dispositions précises que je me ferai un devoir d’appliquer. Il a demandé à ce que vous restiez tous les trois dans la maison familiale de la Piazza Navona.
— Tous seuls ?
— Non, bien évidemment. La fidèle Teresa continuera comme par le passé à tenir le ménage et à prendre soin de vous. Et puis, vous viendrez me voir autant que vous le voudrez. Ma maison sera votre seconde demeure.
— Mais nous n’avons pas d’argent, comment allons-nous faire pour…
— Ne t’occupe pas de ça, c’est à moi qu’il appartient de régler ces choses-là.
Tandis que la jeune fille, apaisée, s’en retourne à sa lecture, Cosimo Rossetti se sent pris d’un étrange malaise. Il a juré à son ami, par-delà la mort de garder sa propriété en l’état sans s’en défaire jamais et d’y maintenir Teresa jusqu’à la fin de sa vie. Il tiendra sa promesse, quoi qu’il en coûte.
La sensation de malaise s’amplifie encore quand il songe avec angoisse qu’il va lui falloir aussi assumer sans tarder les conséquences du coupable secret de Luca.
***